CHAPITRE III
Suite des remarques précédentes.
Comme on ne donnait à Riga que trois représentations par semaine, je profitai de mes loisirs pour aller voir mes amis de Mittau.
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Les chevaux étant très agiles dans ce pays , je pouvais parcourir en cinq ou six heures l'espace qui me séparait de cette ville ; mais cependant j'étais chaque fois exposé au désagrément de me voir visiter très sévèrement, dans un endroit qu'on appelle la Position , où. se trouve un poste de douaniers et de soldats russes. D'après l'ukase relatif aux douanes , il n'était permis à aucun voyageur d'avoir sur lui plus d'une montre et plus d'une tabatière de prix, et en général plus d'un seul des objets précieux destinés ou à l'usage journalier ou au luxe, sous peine de laisser le surplus entre les mains des douaniers, comme contrebande. 11 n'était pas permis non plus d'avoir sur soi de l'argent russe en passant et repassant la frontière , ce qui obligeait les voyageurs à montrer jusqu'à leur bourse. Avant que dépasser pour la première fois cette douane rigoureuse , j'avais empaqueté toutes mes richesses et celles de ma fille, comme montres , tabatières d'or, bagues, et autres objets précieux. Par bonheur, en arrivant à Mittau , on me fit connaître à temps les moyens de tout conserver. Je distribuai toutes ces choses à ma famille > aux domestiques, aux voituriers, et à nos compagnons , jusqu'à ce que nous eussions
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passé la Position. Pour cette même raison je fus obligé, à mon retour de Riga, de vendre tout ce que j'avais acheté en argenterie pour notre usage domestique, afin de n'être pas exposé à la confiscation. Cependant , je remarquai dans mes fréquentes promenades, que si , en serrant amicalement la main de ces visiteurs, en apparence si sévères, on leur offre une bouteille de vin ou de bière anglaise , dont ils son t eux-mêmes pourvus , et qu'au besoin ils vendent aux voyageurs, ils ne se montraient pas très rigoureux en visitant les coffres; que, pour ne pas mettre en désordre les choses qui sont bien empaquetées, ils se contentaient d'introduire leurs mains dans les coins, avec les plus grands ménagemens , et quand après cette recherche ils ne trouvaient point de contrebande, ils recevaient encore avec beaucoup d'empressement un second serrement de main; puis après avoir vidé leur bouteille, ils souhaitaient un heureux voyage à ceux qu'ils venaient de visiter.
Les employés russes sont d'ailleurs très exacts dans l'exécution des ukases; mais cependant ils ne le sont plus à un point aussi excessif qu'autrefois. Pour la singularité du fait, je citerai deux exemples frappans de
cette scrupuleuse exactitude. Pendant qu'un certain prince D..k..i était gouverneur de Riga, un ukase parut, qui portait entre autres choses , que les portes de la forteresse devaient être fermées , dans les plus longues soirées d'été , à neuf heures précises , et de meilleure heure dans les autres saisons ; que si , après le temps fixé, il arrivait des courriers, les malles avec les lettres devaient être guindées pardessus les fortifications. Un des plus riches négocians de Riga donna un jour une fête très brillante dans son jardin, situé hors des portes, où il fit tirer le soir un feu d'artifice. En conséquence le major de place, qui est ordinairement invité à de pareilles fêtes , comme chef nécessaire, eut la complaisance, moyennant un riche présent , d'ordonner qu'on ne fermât la porte que lorsque la fête serait terminée. Ce soir là, je ne sais par quel hasard le courrier n'arriva que vers les dix heures, trouva la porte encore ouverte, entra dans la ville , et remit ses dépêches à la poste. Il s'en trouvait dans le nombre pour le gouverneur, et elles lui furent remises sur-lechamp; il demanda pourquoi elles lui arrivaient si tard ; on lui apprit que le courrier ne venait qu'à l'instant même de passer la
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porte qui était encore ouverte. Effrayé , et très irrité de cette infraction à la règle, il fît reporter aussitôt les lettres à la poste sans les ouvrir, ordonna de les remettre sans délai dans la malle , de renvoyer le courrier hors delà porte, delà refermer sur lui , de guinder la malle par-dessus les fortifications, conformément aux dispositions de l'ukase, et de lui rapporter ensuite les lettres.
Bientôt après parut un ukase, qui portait que personne , sous peine du knout, ne devait prendre des zibelines. Cette défense concernait particulièrement la Sibérie et les pays limitrophes; mais le gouverneur fît sans aucun examen afficher cet ukase à Riga, avec injonction de s'y conformer ponctuellement.
Parmi les divers amusemens dont j'ai joui dans ce pays , les promenades en traîneau n'étaient pas les moins agréables. On ne se borne pas à faire une petite course dans la ville et autour des murailles; mais on parcourt souvent un espace de deux ou trois lieues , et il ne faut jamais plus de trois ou quatre heures pour aller et revenir; encore une bonne partie de ce temps est -elle employée à se divertir dans une auberge. J'ai vu souvent des voyageurs partis en traîneau de
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Pétersbourg le lundi matin, dîner à Riga le mercredi.
La gaîtë continuelle de la plupart des voituriers russes est très divertissante; dès que vous montez dans leur voiture, ils commencent à siffler et à chanter. Pendant le voyage que je fis pour me rendre à Riga, mon conducteur allemand rencontra , à moitié chemin de Kônigsberg à Mit tau, un voiturier russe, changea de voyageurs avec lui, moyennant la moitié' des frais de transport, et retourna en Prusse, tandis que son confrère reprit le chemin de Mittau avec ma voiture et un kibitsch. Je n'eus pas sujet de me plaindre de ce changement; car, quoique le premier eût été très vite, ce n'était rien en comparaison du vol rapide des chevaux russes. Dans un précédent voyage, notre cocher russe avait laissé un de ses chevaux malade dans une forge. A son retour, il s'y arrêta, et demanda dans quel état il se trouvait. « Il est mort, lui répondit on. — 'Vraiment! » répliqua le voiturier; puis il remonta sur son siège, continua sa chansonnette, et ne perdit rien de sa gaîté ordinaire. Quelques amis vinrent un jour me chercher pour faire une promenade en traîneau sur la rivière. Nous semblions
voler au milieu des airs, et en vingt-cinq minutes nous arrivâmes à deux lieues au-dessous de Riga sur la Bulleraa , dans l'endroit où la Duna se jette dans la mer. A quelque distance de là, j'aperçus une montagne énorme; on m'expliqua qu'elle était composée de glaçons que la mer avait poussés dans le port, et qui s'étaient peu à peu amoncelés.
L'aspect de cette montagne me surprit , et m'inspira en même temps la plus grande crainte, car il pouvait en résulter de grands dangers, et c'est en effet ce qui arriva malheureusement quelques semaines après. Un dégel inattendu survint; la glace qui couvrait la Duna se brisa , la montagne en empêcha l'écoulement; les flots s'avancant avec force rompirent quelques digues et se répandirent dans le lac de Stint. La ville fut par là préservée de l'inondation qu'on redoutait (i). Mais le pays plat, au-dessous de Riga, fut
(1) Pour défendre la ville contre de semblables inondations, on ferme, au moment du danger, les portes situées du côlé de l'eau , et on les couvre de fumier. On a aussi l'attention de murer le« caves les plus basses, et on ne les ouvre que lorsque la glace s'est entièrement écoulée , et que la rivière est rentrée dans son lit.
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entièrement dévaste ; beaucoup de maisons furent entraînées, et l'on vit à leur place des navires qui avaieut élé jetés sur la côte par la force des vagues, et qui , pour la plupart, étaient entièrement fracassés. (ï)
Pendant Tété de cette année, un lac rompit une digue au-dessus de la ville, traversa une montagne de sable, inonda les environs, et se jeta dans la Duna.
Le conseiller privé de Vittinghof n'avait pas seulement l'entreprise du spectacle, mais aussi de tous les autres amusemens d'hiver, et s'efforçait, avec un noble désintéressement,
(ï) Il y a quelques années que plusieurs des maisons qui se trouvent dans les petites îles de la Duna , qu'on appelle Holme , furent emportées avec leurs habitans, qui ne s'étaient pas sauvés assez à temps dans la ville , et entraînées dans la haute mer par une débâcle violente. Les infortunés demandèrent du secours; mais comme la rapidité des glaçons empêchait de parvenir jusqu'à eux, ils se résignèrent à leur sort, commencè»ent à chanter les prières des agonisans , et se préparèrent ainsi à une mort inévitable et terrible. Malgré ce danger on bâtit toujours sur ces îles, et ceux qui le font y sont en quelque sorte contraints, parce que leur principal métier consiste dans la préparation et dans le transport par eau des bois de construction.
de contribuer autant qu'il était en lui aux plaisirs de ses concitoyens. Le concert était beaucoup mieux composé que ne l'était la comédie. Indépendamment des artistes et des musiciens de la régence, qui étaient aux gages de l'entrepreneur , il y avait à Riga divers amateurs de musique qui contribuaient, par leurs talens , à la perfection de ce divertissement. Outre le grand concert public, on donnait chez plusieurs négocians des concerts particuliers, auxquels les étrangers de marque étaient admis.
Quoique les amateurs de musique aient ici beaucoup de goût et de savoir , je remarquai cependant que quelques uns d'entre eux, qui s'érigeaient en critiques , n'étaient au fond que des imitateurs, et qu'un examen plus scrupuleux faisait reconnaître en eux plus de bonne volonté que de lumières. J'en donnerai un exemple. Un homme d'un rang distingué, qui cherchait à donner le ton partout où il se trouvait, avait entendu, dans une société, le virtuose anglais Visher, qui passait en ce moment à Riga, exécuter un fort joli rondeau que tous les connaisseurs avaient admiré; il pria l'artiste de répéter ce morceau dans le prochain concert public; Visher y consentit
de bon cœur, s'y trouva, selon sa promesse, et, immédiatement après la symphonie, exécuta son rondeau avec toute la perfection dont il était capable. Ensuite vint un air que chantait ma fille; à peine avait -elle fini, que le connaisseur dit aux dames qui étaient auprès de lui : « Eh bien ! mesdames , vous allez entendre un excellent rondeau de notre virtuose Visher ; vous en serez toutes charmées; » et, après avoir dit cela , il le pria de le jouer. « Je demande pardon à votre excellence, répondit Visher étonné; mais elle vient de l'entendre. — Vraiment? avant l'air, sans doute? C'est dommage, je ny ai pas fait beaucoup d'attention. » Visher sourit, et se tut; les dames éclatèrent de rire , et le protecteur , après avoir murmuré quelques paroles à voix basse, se retira tout confus. Une autrefois le célèbre violon Giornowiecky , qui avait été appelé à Pétersbourg par l'impératrice de Russie, donnait un concert à la demande instante des connaisseurs. Il accusa les musiciens qui l'accompagnaient d'avoir, par malice, accordé leurs instrumens trop bas d'un huitième. Alors notre connaisseur prit la parole, et dit : « Oh! un huitième de ton plus bas ou plus haut, qu'importe? et quand même ils joue-
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raient un demi-ton trop bas, votre excellent jeu couvrirait tout. »
Les concerts donnés par des artistes qui voyaient , et qui ne sont pas des virtuoses célèbres, ne rapportent que peu de profit sans un secours particulier des amateurs de musique , attendu les frais énormes qu'ils entraînent. Ma fille, qui donna quelques concerts à son bénéfice , était obligée de payer un ducat à chaque membre de l'orchestre, et la somme exorbitante de dix ducats à ce qu'on appelle l'harmonie. Cette harmonie se compose de cinq individus qui sont indispensables, parce qu'il n'y a pas à Riga d'autres artistes distingués sur la flûte, le cor, le bassou , etc. On conçoit que , dans ces différentes circonstances, je me rappelai, avec une nouvelle reconnaissance, le généreux désintéressement des musiciens de Kônigsberg.