CHAPITRE IV
Encore quelques remarques sur Riga.
Devant une des portes de la ville, du coté de la campagne, se trouve, entre la ville et
le faubourg, qui en est un peu éloigné, un champ de sable qui est, pour ainsi dire, couvert d'ossemens. Sur quelques collines voisines, on aperçoit plusieurs cercueils délabrés dont sortent des têtes et des pieds décharnés. Voici quelle est la cause de cette immense quantité d'ossemens renfermés dans un espace aussi étroit. Une famine terrible se fit ressentir, dans la Livonie et dans l'Estlande, il y a quelques siècles. L'angoisse et le désespoir rassemblèrent une foule d'habitans de ce pays malheureux; plusieurs milliers se réfugièrent à Riga , se campèrent dans le champ dont je viens de parler , et demandèrent du secours aux bourgeois de la ville , qui avaient du grain en abondance. Pendant leur séjour dans cet endroit, une espèce de maladie pestilentielle éclata au milieu de ces infortunés, et plus de la moitié d'entre eux moururent emportés, soit par la faim, soit par la contagion. Les bourgeois de Riga eurent enfin pitié d'eux, et leur donnèrent sur leurs provisions, non seulement ce qui était nécessaire pour leur nourriture, mais aussi, et à de. certaines conditions dont je ferai mention plus tard, autant de grain qu'il leur en fallait pour ensemencer les champs qu'ils pourraient labourer dans la
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saison prochaine. On célèbre tous les ans, dans cet endroit, une fête que le bas peuple nomme Hungerkummerfest (la fête de la faim et de la peine ) , qui a été vraisemblablement instituée en mémoire de ces malheureux temps. Les Russes s'y livrent à divers jeux et à diverses danses usités dans le pays; et, sous une foule de tentes dressées dans cet emplacement, on peut se faire servir, pour son argent, des mets et des rafraîchissemens de toute espèce.
Le prix des vivres à Riga est en partie à très bon marché, et en partie dune cherté extraordinaire. Le pain, la viande, le poisson, le gibier, et surtout la volaille, se vendent au plus juste prix. Par exemple, une couple de perdrix coûte deux ou trois gros (i); les gélinotes de bois , les coqs de bruyère, dans la même proportion. Ces derniers sont apportés en très grande quantité de l'intérieur de la Russie. On vend aussi à très bon marché la viande de boucherie et les volailles domestiques. Dans un temps très froid, on apporte de Pologne des cochons d'une très petite race; chacun d'eux coûte ordinairement un rouble»
(i) De 5 à 6 sous argent de France.