‹ Mémoires de BrandesChapitre 44 sur 97 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Spectacle singulier. — Compositions littéraires. — F ranc- maçonnerie . — Invitation à

Pétersbourg. — Giornowieckj .

Je me promenais un jour en dehors de la ville, le long des rives de la Duna Rouge (l'une des branches de la rivière de ce nom). Plongé dans mes réflexions, j'arrivai dans un bois, où des montagnes commençaient à s'élever de l'autre côté du fleuve; j'examinai avec admiration cette belle contrée qu'éclairait le soleil couchant, quand sur une des hauteurs voisines je remarquai une cabane couverte de joncs; elle avait une porte, mais point de fenêtres. Comme je pensai que cette cabane si obscure, et située dans une contrée si déserte, ne devait pas être habitée, je fus très surpris de voir une épaisse fumée en sortir, et s'élever dans les airs. J'étais encore tout occupé de ce spectacle , lorsque tout à coup la porte de la cabane s'ouvre, un homme tout nu, et rouge comme du feu , la tête ombragée de cheveux noirs et hérissés , et portant une

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longue barbe , en sort , descend la montagne avec la rapidité d'une flèche, et se jette dans le fleuve. Qu'on juge de ma surprise! je crus que cet homme était fou , et je me figurai que la cabane était une espèce d'hôpital que l'on avait établi a dessein dans une contrée aussi éloignée de la ville. Cette scène se passait de l'autre côté du fleuve : je ne voyais aucun moyen de secourir ce malheureux, que j'apercevais luttant contre les flots , et qui me semblait à chaque instant sur le point d'être englouti. Pendant que je m'abandonnais à cette vaine frayeur, une seconde figure également nue, moitié faune et moitié homme, parut, à ma grande surprise, et fut bientôt après suivie d'une troisième et d'une quatrième, qui se jetèrent dans le fleuve avec une égale rapidité. Je me sentis glacé d'un frisson mortel, car je croyais que tous les fous s'étaient échappés de la cabane ; je me hâtai donc, autant qu'il me fut possible, de retourner sur mes pas pour chercher du secours. Ce ne fut qu'à une assez grande distance que je rencontrai des pêcheurs qui étaient sur le point de monter dans un canot pour aller exercer leur métier. Tout hors d'haleine , je leur racontai ce que je venais de voir, et je les priai instamment

d'aller sans retard secourir ces malheureux fous. Les pêcheurs éclatèrent de rire, et m'assurèrent que ces gens-là ne couraient aucun danger, parce qu'ils étaient très bons nageurs. Après plusieurs questions de ma part, ils m'expliquèrent enfin que la cabane que j'avais vue sur une montagne était un de ces bains de vapeur dont les Russes font ordinairement usage; et que, lorsqu'ils étaient en grande transpiration, ils se précipitaient dans la rivière pour se rafraîchir et fortifier leurs nerfs. J'appris par la suite que de semblables bains étaient non seulement en usage chez les Russes, mais aussi chez beaucoup de nations allemandes , et qu'ils sont très salutaires quand on y est accoutumé.

Depuis quelque temps, j'avais bien négligé mes travaux littéraires, tant a cause de mes devoirs qu'à cause de mes nombreuses connaissances que, soit par affection, soit par bienséance, il ne m'était pas possible de négliger. Cependant j'achevai pendant quelques heures de loisir la comédie qui a pour titre : Ce qui convient à l'un par droit, doit aussi convenir à Vautre par équité ; et le drame intitulé : Le Père du peuple. On donna à mon bénéfice, la Célébration des noces , le Jeune

Avare , et Constantie de Detmold; toutes ces représentations eurent du succès , et me rapportèrent de fortes recettes. Ma fille ne réussit pas moins dans quelques concerts , qui furent donnés à son bénéfice , nonobstant la cherté énorme de l'accompagnement.

Je trouvai à Riga la franc - maçonnerie dans un état digne de louanges, quoique les loges , ainsi que je l'avais remarqué dans d'autres endroits , ne travaillassent pas en commun, à cause de la différence de leurs systèmes. Elles étaient cependant d'accord sur l'un des points essentiels de l'ordre , c'està-dire sur l'obligation de contribuer, par tous les moyens possibles , au bien-être de l'humanité. Je fréquentai régulièrement celle à laquelle j'appartenais , et qui avait pour fondateur le généreux marchand Botefeur, dont j'ai déjà eu occasion de parler. J'assistais aussi quelquefois aux travaux de l'autre, parce que j'avais été recommandé à son vénérable, par quelques personnes de Dantzick.

Pendant le dernier hiver que je passai à Riga, je reçus de Pétersbourg une proposition d'engagement pour moi et pour ma famille, et l'assurance de recettes considérables dans le cas où ma fille donnerait des concerts

dans cette ville; mais mes amis le marchand Strahlborn et les médecins de la cour Mohrenheim et Lbbewein, dont j'avais fait la connaissance à Rica , me dissuadèrent tous de répondre à cette invitation. Ils ne doutaient pas que je n'obtinsse un accueil honorable, et que ma fille ne pût s'attendre à des avantages considérables; mais ils craignaient qu'étant très belle et très séduisante, elle ne fût exposée à la jalousie des chanteuses italiennes qui y étaient engagées, et aux poursuites de quelques libertins du haut rang , qui considéraient une jolie actrice comme une victime qu'on leur avait amenée , et qui , malgré toute ma prévoyance et toute la vertu de ma fille, ne négligeraient aucun moyen pour atteindre leur but. Ces avis, appuyés d'exemples par plusieurs autres de mes amis , me décidèrent à ne pas entreprendre ce voyage. Le célèbre violon Giornowiecky , qui , comme je l'ai déjà dit, donna un concert à Riga, lorsqu'il y passa pour se rendre à Pétersbourg , ne pouvait se passer du secours de ma fille; mais, se rappelant la conduite peu obligeante qu'il avait tenue envers elle , à Berlin, il n'osa la prier lui-même de le seconder. Il pria donc le conseiller privé de Vittinghof

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de vouloir bien intercéder auprès d'elle, en sa faveur. Ma fille, qui ne pouvait conserver de ressentiment contre personne, lui avait depuis long-temps pardonné, et chanta, dans son concert , sans aucune provocation étrangère. C'était la vengeance la plus noble qu'elle pouvait tirer de lui ; et, tout ému , il lui demanda pardon de lui avoir refusé autrefois une pareille complaisance.

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