CHAPITRE VI
Grand danger. — La direction du théâtre est changée. — Départ de Riga.
Dans le cours de la belle saison , je fus souvent invité, avec ma famille, à venir passer quelque temps dans les différentes maisons de campagne de mes amis. Un jour, je reçus une pareille invitation de la famille du marchand Renny , dont la campagne était à plus d'une demi-journée de Riga.
Pendant que nous nous y rendions, un orage terrible s'éleva; notre cocher chercha à s'y soustraire de son mieux, en redoublant de vitesse. Les chevaux allaient au grand galop,
mais l'orage s'avançait avec plus de rapidité sur nous, et nous surprit un peu avant que nous pussions entrer dans une auberge. Nous étions à peine à l'abri, que îe tonnerre gronda, et tomba sur une étable située à environ dix pas de nous. Elle fut aussitôt en flammes. Assourdis et effrayés au dernier point, nous descendîmes de voiture et vîmes le malheur que notre cocher avait attiré en excitant étourdiment la vitesse de ses chevaux. Quelques raomens plus tard , et nous en étions victimes. L'étable fut , en peu d'instans , réduite en cendres.
Je fus très surpris de voir dans une chambre de l'auberge quelques Lettes qui y logeaient, dormant tranquillement sur des bancs et sous la table , et qu'on ne parvint à éveiller qu'avec peine. A la nouvelle d'un incendie aussi pro*che, ils sortirent tous tranquillement de la maison, regardèrent, sans travailler, le bâtiment qui brûlait, et les h abi fans effrayés, sauvant tout ce qu'ils pouvaient arracher aux flammes ; et dès que le feu eut tout consumé, ils revinrent à la maison, burent un verre d'eau-de-vie , se rejetèrent sur leurs bancs , et se rendormirent, sans s'inquiéter du malheur de leur prochain. J'avais eu jusqu'alors quel-
ques preuves de leur paresse et de leur insensibilité ; mais je ne pus concevoir ce nouvel exemple d'abrutissement.
Le conseiller privé de Vittinghof ne pouvait, malgré tous ses soins et toutes ses dépenses , élever le théâtre au degré de perfection qu'il aurait désiré atteindre. Ses efforts désintéressés, pour contribuer aux plaisirs de ses concitoyens, étaient méconnus par plusieurs d'entre eux; il eut même le chagrin d'apprendre qu'à Pétersbourg certaines gens cherchaient à jeter une couleur défavorable sur ses honorables desseins. Ou prétendait qu'il ne songeait qu'à se divertir, et qu'il négligeait ses devoirs pour ses plaisirs. Rebuté par tant d'obstacles , il prit enfin la résolution de se désister de l'entreprise entière, et de céder le théâtre, sous des conditions équitables , aux deux comédiens Mejer et Koch. Ceux-ci continuèrent l'entreprise assez heureusement , au moyen des abonnemens nombreux que prit le public et des secours particuliers de quelques riches marchands. Ce changement de l'entreprise changea aussi la face de mes affaires. Le temps de mon contrat n'étant pas fini , je ne fus pas, à la vérité , congédié avec la troupe ; mais ,
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comme il ne me convenait pas de toucher des gages sans rendre aucun service, je résolus de demander ma démission, sans élever aucune prétention. Elle me fut accordée de suite. Les nouveaux entrepreneurs , qui voyaient bien que ma famille était absolument nécessaire à leur théâtre, m'offrirent de prendre sous leur direction un engagement, moyennant les mêmes appointemens que ceux dont j'avais joui jusqu'alors , mais avec cette restriction que je n'aurais plus de représentation à bénéfice, attendu qu'à l'avenir ils se chargeraient eux-mêmes de la régie du théâtre. Cette partie de mes revenus, que je pouvais évaluer à quatre cents ducats au moins, était trop importante pour moi, pour que je consentisse à y renoncer. Je refusai donc la proposition. Mes amis , qui en furent informés sur-le-champ, et qui voyaient avec peine l'éloignement entier de ma famille, ouvrirent une souscription , dans l'intention de me dédommager au moins pour un an, par le produit qu'ils en attendaient , de la perte qu'on voulait me faire supporter. Dès le premier jour , cette souscription s'éleva à deux cents ducats environ , grâce aux soins de mon ami Bulmering ; mais , sur ces entre-
faites, «ne assez bonne chanteuse de Prague fut recommandée à la direction. Celle-ci crut pouvoir se passer de ma famille , engagea l'actrice proposée ; et je persistai dans ia résolution que j'avais prise de retourner en Allemagne.
Notre départ de Manheim avait été brillant; mais celui de Riga le fut encore davantage. Chacun de nos amis s'empressa de nous donner, jusqu'au dernier moment de notre séjour, des preuves de son affection. Une grande partie d'entre eux nous accompagna jusqu'à moitié chemin de Mitlau , où l'on avait encore préparé un festin magnifique pour prendre congé de nous. Cependant il fallut enfin nous séparer. Nous nous arrachâmes à leurs embrassemens, le cœur navré de tristesse et les larmes aux yeux ; et continuâmes notre route pour nous rendre à Mittau , où nous ne fûmes pas reçus moins amicalement par les amis que nous y possédions.
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