‹ Mémoires de BrandesChapitre 46 sur 97 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Séjour à Wurtzau.

Le lendemain de notre arrivée à Mittau , je partis en voiture pour Wurtzau , château de plaisance situé à deux lieues de là , et où la cour venait de s'établir , afin de demander au duc ses ordres pour l'Allemagne. Lui et son épouse m'accueillirent très gracieusement. Le premier s'étonna de ce que nous avions entrepris un voyage aussi long et si pénible dans un moment où la saison était encore très rude et les chemins presque impraticables. Il nous laissa voir en même temps qu'il lui serait agréable que, pour éviter ces inconvéniens , nous consentissions à nous arrêter à sa cour jusqu'à l'époque de son départ pour l'Italie , qui devait avoir lieu quelques mois plus tard. Cette offre me sourit d'autant plus , que depuis quelque temps il tombait des pluies continuelles ; je l'acceptai donc avec la plus vive reconnaissance. Le duc eut ensuite la bonté de nous assigner cinquante ducats par mois pour notre entre-

lien , et de plus, un logement commode , le chauffage, la nourriture, le vin, etc. Ayant ressenti un nouvel accès d'hypocondrie , et le duc en ayant été informé, il mit un de ses chevaux de selle à ma disposition. Tant d'avantages , la faveur et l'estime de ces augustes personnages , et la société aimable de quelques personnes de la cour , qui voulurent bien me rechercher , rne rendirent bientôt le séjour de Wurtzau on ne peut plus agréable.

En nous accordant des appointemens, le duc avait stipulé que ma fille chanterait aux concerts de la cour toutes les fois qu'elle en serait requise. De mon côté , je ne voulais pas non plus rester dans l'inaction , et le duc m'ayant exprimé un jour le désir de voir ma femme jouer une fois le rôle d'Ariadne, comme il n'y avait pas actuellement de spectacle à Mittau , je profitai de cette occasion pour établir en secret, dans le château, un petit théâtre, avec la permission de la duchesse et le secours de quelques membres habiles de la chapelle ducale. Comme tous ceux que je mis en réquisition s'empressèrent de contribuer aux plaisirs de leurs augustes maîtres , on put bientôt après commencer les représentations , et l'on donna tome n. i4

successivement Ariadne , Médée > quelques comédies et quelques opéra.

Le duc, qui n'avait aucune connaissance de ces préparatifs, fut très agréablement surpris de cette preuve de l'aimable attention avec laquelle son épouse lui préparait toujours de nouveaux plaisirs; il me témoigna combien il était satisfait de mes dispositions, et me fit en même temps présent de cinquante ducats.

Ma femme et ma fille recurent des montres

et d'autres choses précieuses; et la duchesse vint un jour de bon matin, accompagnée de ses dames d'honneur, apporter à ma femme et à ma fille une bague qu'elle les pria d'accepter comme une preuve de sa reconnaissance particulière. Cette dame , digne sous tous les rapports de vénération, aimait tendrement son mari. Ce prince étant parti pour une grande chasse qui devait durer quelques jours, elle profita de cette occasion pour lui causer une surprise non moins agréable. Dans cette intention , elle fit élever une cabane meublée à la villageoise, dans une situation charmante, près du chemin que le duc avait coutume de prendre, et, le jour de son retour, elle arrangea devant cette cabane un petit repas champêtre, auquel ma femme et ma fille étaient

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invitées. La duchesse et toutes les dames de sa suite étaient déguisées en paysannes, et s'étaient assises en cercle devant la chaumière, Elle-même remplissait le rôle de l'hôtesse ; elle avait préparé du lait dans des vases de bois, tous les ustensiles de table dont on se sert a la campagne, du pain noir, du beurre, du fromage, des fruits, etc., et attendait le retour de son époux, pour le saluer à son passage, comme maîtresse de la cabane, et l'inviter à ce repas rustique. Un chasseur était à quelque distance en sentinelle , pour lui donner avis de l'arrivée du prince. Mais malheureusement, contre sa coutume, le duc prit cette fois un autre chemin ; l'homme qui était aux aguets ne l'apprit qu'après avoir long-temps attendu en vain son arrivée , et revint annoncer à la duchesse que l'hôte qu'elle attendait si ardemment était déjà à Wurtzau. Frappée de cette nouvelle désagréable, cette tendre épouse demeura quelque temps sans pouvoir proférer une seule parole; enfin elle s'écria, les yeux pleins de larmes : ce Hélas! il ne vient pas; toute la joie que nous nous promettions est troublée. » Tout resta dans l'état où il se trouvait, et les dames, tristes et silencieuses, reconduisirent leur maîtresse désolée à Wurtzau .

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