‹ Mémoires de BrandesChapitre 47 sur 97 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Départ de Wurtzau. — Séjour à Mittau. —

Départ.

Enfin l'époque fixée pour le départ du duc arriva , et par là mon engagement auprès de lui, qui avait duré près de quatre mois, se trouva rompu. Le duc se conduisit envers moi avec beaucoup plus de générosité que je n'aurais pu m'y attendre dans les circonstances présentes. Il me fit donner, à mon départ, cinquante ducats, indépendamment de mon dernier mois. La duchesse, touchée jusqu'aux larmes en nous quittant, me fit remettre une lettre de recommandation pour la comtesse de Kaiserling a Kônigsberg, et deux autres pour ses frères à Berlin. De plus, au moment de notre départ, elle donna son portrait à ma fille , afin qu'elle conservât toujours son souvenir.

Je me dirigeai d'abord sur Mittau , où je m'arrêtai chez mon ami Huhn , avocat du tribunal de cassation , pour m'occuper des préparatifs d'un voyage plus long. Pendant ce

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temps, je reçus encore une visite amicale du chambellan privé du duc, qui m'assura que son maître nous avait congédiés à regret, et il me donna clairement à entendre qu'il dépendait encore de moi de renouveler notre engagement auprès de lui, et de voir, dans ce cas , les appointemens demandés accordés sans aucun obstacle ; mais, ayant écrit quelques jours auparavant à la direction du théâtre de Hambourg, et ayant promis formellement d'accepter l'engagement qu'elle venait de me proposer, et d'ailleurs tout étant préparé pour notre départ , j'eus l'air de ne pas comprendre cette communication de mon ami, et le priai seulement de vouloir bien remercier encore une fois le duc des bienfaits dont il nous avait comblés si généreusement , et de lui renouveler l'assurance de notre profonde vénération.

Quelques jours avant mon départ, je fus témoin d'une scène aussi intéressante que touchante. Le marchand Pierson , un de mes anciens amis de Riga, vint à Mittau. Il y avait confié la gestion de son commerce, qui était très considérable , à un de ses parens nommé Trompofsky, et se rendait avec sa famille en Angleterre, où il avait acheté, non loin de

Londres , une terre considérable. Cet homme , tout-à-fait distingué, qui s'était autrefois établi avec de très faibles ressources, était, grâce à ses connaissances, à son application, et surtout aux faveurs de la fortune, devenu peu à peu millionnaire. Cette inconstante déesse n'aurait jamais pu choisir un favori plus digne de ses bienfaits. Il avait le coup d'œil juste et rapide, beaucoup d'activité et de zèle, et une probité à toute épreuve. Il donnait une excellente éducation à ses enfans, se montrait fidèle ami, bon père, et les malheureux n'imploraienl jamais en vain sa bienfaisance. Son caractère généreux et modeste était reconnu et admiré de tous ses concitoyens , et je n'ai jamais ouï dire que sa grande fortune lui ait attiré des envieux. Au moment où cet excellent homme partit de Riga, toutes les rues, depuis sa maison jusqu'à la porte de la ville , étaient remplies d'hommes qui , vivement touchés et attristés de son éloignement, bénissaient hautement lui et sa famille. A Mil tau , moi et ses autres amis nous le reçûmes avec non moins d'empressement. Mais aussi nous le quittâmes avec d'autant plus de tristesse, que nous avions joui trop peu de temps du plaisir de le voir auprès de nous. Les

derniers adieux furent extrêmement pénibles, surtout pour moi. 11 n'y avait pas un seul de nous qui ne versât des larmes. Il ny eut que le père de la femme de Pierson , vieillard vénérable, qui, sur le point de se séparer de ses enfans, resta ferme jusqu'au moment du départ; mais alors un sentiment d'autant plus vif s'éleva en lui; il fallut > pour ainsi dire , l'arracher des bras de sa fille , de son gendre et de ses petits-enfans, que l'on porta presque sans connaissance dans la voiture. Il fixa sur eux des regards immobiles, étendit les bras, et, d'une voix étouffée, ne put prononcer que ces paroles : « Mes enfans ! mes enfans ! je ne vous reverrai plus ! » La voiture partit; il resta long -temps immobile, et la suivant des yeux; enfin des larmes inondèrent son visage vénérable. A cette vue, nous nous jetâmes dans ses bras; sa douleur nous fît oublier la nôtre, et nous ne songeâmes plus qu'à le consoler.

Je jouis quelques jours encore de la société de mes amis; mais aussitôt que tout fut prêt pour le départ, il fallut me séparer d'eux. Je m'arrachai, avec la plus vive douleur, des embrassemens de mon fidèle ami Huhn , et du brave capitaine de Schœffer , qui nous

traita , la veille de notre départ, de la manière la plus amicale, (i)

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