CHAPITRE IX
Séjour à Tilsit. — Kônigsberg. — Maladie de ma j die. — Belle action. — Compliment bien mérité du duc de Courlande.
Pour remplir les désirs de ma femme, je fis encore un détour par la Lithuanie, et passai à Tilsit, où nous trouvâmes son vieil oncle et sa famille aussi bien portans et aussi gais que nous les avions quittés deux ans auparavant. Le peu de jours que nous passâmes dans ce cercle aimable furent pour nous très agréables; mais la séparation fut d'autant plus douloureuse pour nous, principalement pour le cœur sensible de Charlotte, que le grand âge de son oncle chéri, et la longue distance
(i)Il semblait que je pressentisse déjà la triste fin. de cet excellent ami, car, quelque temps après mon arrivée à Hambourg, Huhn m'annonça qu'il s'était brûlé la cervelle, sans avoir laissé aucun indice qui pût faire connaître quelle raison l'avait porté à cet acte de désespoir.
qui allait se trouver entre lui et nous , ne lui permettaient plus d'espérer qu'elle le reverrait jamais. Le bon vieillard fut beaucoup plus courageux; il chercha à la consoler, en lui adressant ces mots : « Soyez tranquille , mon enfant; bientôt nous nous reverrons là-haut, chez le sage auteur de toutes choses.» Hélas! cette consolation était une véritable prophétie , qui malheureusement ne s'accomplit que trop tôt.
Quelques uns de nos amis de Riga nous avaient recommandés à diverses familles distinguées de Kbnigsberg , entre autres au directeur de la banque Ruffmarm , et aux maisons de commerce Scherer , Rillmar et Bahn. Nous fûmes accueillis du premier, comme aussi de nos amis plus anciens , avec la cordialité la plus touchante. La lettre de recommandation de la duchesse de Courlande, pour la comtesse de Raiserling , nous procura un accueil non moins gracieux dans la haute noblesse. Le duc de Holstein-Beck nous honora encore de sa visite, aussitôt qu'il eut appris notre arrivée. Tous mes amis me pressèrent de m'arrêter quelque temps dans cette ville , et tous ceux d'entre eux qui étaient amateurs de musique , exprimèrent le désir d'entendre ma
fille dans un concert. Mon intention n'étant pas de partir sur-le-champ, je consentis volontiers à cette dernière proposition. On ouvrit donc une souscription qui, comme autrefois , fut remplie en peu de temps par le marchand Adler , le secrétaire de la chambre John , le savant Plessing , le libraire Hartung, la famille Gerlaeh, et par plusieurs de mes amis amateurs de musique; mais l'exécution du concert trouva un obstacle dans le deuil général que l'on prit pour la mort de la reine de Suède. Cette difficulté venait d'être levée par une permission spéciale que le grand-maréchal de la cour, M. le baron de Grbben, avait eu la bonté de nous obtenir, lorsqu'un rhume violent , dont la cantatrice fut atteinte , nous obligea de différer jusqu'à son rétablissement. Mais, ce qu'on ne pouvait prévoir, la maladie fut longue, accompagnée d'accès douloureux; et les médecins doutèrent enfin qu'elle pût être guérie avant quelques mois.
Cet accident me chagrina beaucoup. La vue des souffrances continuelles de ma fille, la crainte des suites dangereuses que cette maladie pouvait avoir pour elle, m'abattirent au point que ma famille et mes amis commencèrent à craindre pour ma propre santé. Pen-
DE BRANDES. XJIO,
dant que je me trouvais dans cette situation pénible, qui dura quelques semaines, le facteur m'apporta un soir une lettre renfermant vingt ducats , et conçue en ces termes : h Homme respectable , le concert que vous deviez donner ne pouvant avoir lieu , et vous voyant prive' par la de la recette considérable à laquelle vous étiez en droit de vous attendre ; d'un autre côté , la maladie de votre fille vous occasionnant beaucoup de frais, une admiratrice inconnue de votre mérite vous prie d accepter la bagatelle ci-jointe , comme une légère preuve de son estime pour vous. »
La lettre était sans signature , et le cachet ne contenait qu'une devise. Un intérêt aussi vif et aussi flatteur me fit désirer ardemment de connaître cette amie sensible et généreuse; mais elle resta cachée, malgré toutes les recherches que je fis pour la découvrir; je ne pus donc que communiquer à tous mes amis une action aussi noble , afin de témoigner au moins de cette manière ma vive reconnaissance à celle de qui je tenais ce présent, et que je pouvais, avec vraisemblance, présumer être l'un d'entre eux.
Quelque temps après, arrivèrent le duc de Courlande et son épouse. A cette époque , ma
fille se sentant à peu près rétablie, et ne voulant pas différer plus long-temps notre départ sans une nécessité urgente, elle me pria d'annoncer de nouveau au public le concert si longtemps différé , auquel j'invitai aussi les augustes personnages qui venaient d'arriver; mais, par malheur , les efforts que ma fille fut obligée de faire à la répétition , firent reparaître le catarrhe à peine guéri , et le jour du concert, celle qui devait y jouer le premier rôle se sentit absolument hors d'état de chanter. Cependant les préparatifs étaient faits, et le public ayant vu le concert affiché, comptait avec confiance qu'il aurait lieu; je me vis donc forcé de prier le célèbre violon Hensel , qui se trouvait à Kbnigsberg, de vouloir bien remplacer la voix de ma fille par les sons de son instrument. Ma femme déclama le rôle d'Ariadne , accompagnée par l'orchestre , sous la direction de l'excellent pianiste et organiste Richter; et ma fille, après avoir joué quelques concerto sur le piano, sentant enfin sa poitrine un peu plus libre, termina la séance par un air de l'opéra Ôl Arsène. L'assemblée fut très satisfaite , surtout de la déclamation de ma femme , plaisir auquel elle ne s'était pas attendue , comme aussi de la bonne vo-
ionté dont Minna avait fait preuve. Aussi les récompensa- t-elle , ainsi que tous les virtuoses, en leur prodiguant les applaudissemens les plus flatteurs.
Quelques jours après ce concert, ma femme apprit par hasard du copiste de la lettre anonyme, dont j'ai parlé au commencement de ce chapitre , que Minna était la bienfaitrice inconnue qui m'avait envoyé les vingt ducats; elle les avait prélevés sur ses épargnes pour me dédommager, autant qu'il était en son pouvoir, de la dépense que devait m'occasionner sa maladie. Pour peu que l'on soit sensible à de pareils traits , on se représentera facilement ce que j'éprouvai à cette découverte inattendue , et avec quelle effusion je témoignai ma reconnaissance à ma généreuse Minna. Je lui restituai sur-le-champ toute la somme, que j'accompagnai d'un présent agréable; mais elle ne put les recevoir sans chagrin , et ajouta du ton du plus tendre reproche, que je troublais la joie qu'elle avait éprouvée.
Il était de notre devoir de remercier le duc de Courlande et son épouse , de l'honneur qu'ils nous avaient fait en assistant à notre concert. Suivant son usage, la duchesse nous
reçut très gracieusement; mais il n'en fut pas ainsi de son ëpoux. Je fus singulièrement frappe' de ce que la veille de leur départ , dans l'instant où nous prenions congé de ces illustres personnages , et où la duchesse nous disait adieu en ces termes : « Je ne prends pas encore congé, nous nous reverrons demain au moment du départ, » le duc, se tournant vers moi , se contenta de me dire de l'air le plus froid : « Nous ne nous reverrons plus, » et sortit sur-le-champ de l'appartement. C'était une preuve certaine que j'avais entièrement perdu ses bonnes grâces , pour avoir eu la sottise de refuser l'établissement qu'il nous offrait à Wurtzau.
Comme déjà, depuis quelques semaines, on nous attendait à Dantzick avec impatience, et que des invitations de mes amis , établis dans cette ville, m'arrivaient à chaque instant, je me vis enfin forcé de hâter mon départ. Nous ne pûmes nous séparer de nos parens et de nos amis sans une douleur d'autant plus vive , que selon toutes les apparences nous ne pou vions espérer de les revoir ainsi rassemblés. Cependant il fallut obéir à la nécessité et suivre la carrière que notre profession et notre destinée nous traçaient.
Je me dirigeai sur Elbing , où j'arrivai de bon matin. Mon intention était de faire reposer ma famille pendant quelques heures , jusqu'à ce que l'on changeât les chevaux, et de faire, en attendant, une visite au marchand anglais Ring, que je ne connaissais pas encore, mais auquel j'avais été, a mon insu, recommandé de la manière la plus flatteuse par son beau-frère Belfour, de Riga. Il ne voulut pas nous laisser partir, et nous retint au nom des amateurs de cette ville (i). En peu d'heures, toute la ville fut informée de notre arrivée; tous ces amis, ainsi que plusieurs des habitans les plus distingués , se réunirent pour nous engager à séjourner au moins quelques jours auprès d'eux. Il fallut enfin céder à tant d invitations flatteuses, et à peine eut-on obtenu le consentement de ma fille , qu'une souscription fut ouverte pour un concert. La
(1) Indépendamment de mon nouvel ami. M. King, le général Eglofstein , le directeur de la Banque Struensée, le conseiller de guerre et bourgmestre Schniidt , le conseiller municipal Land, les marchands Fesembeck, Ewerbeck, Kremer de Manchester, et plusieurs autres , réunirent tous leurs efforts pour nous rendre le séjour d'Elbing aussi avantageux qu'agréable.
famille du directeur de la Banque Struensée, et celle du marchand Ring se chargèrent, en attendant, de nous faire les honneurs de leur ville , et s'empressèrent de varier les plaisirs , soit en nous donnant de grands repas à Elbing, soit en arrangeant pour nous des parties de campagne. Le concert désiré eut lieu à la satisfaction de tous les intéressés ; on finit par un bal brillant , et nous quittâmes Elbing le cœur également touché de l'accueil gracieux et inattendu que nous avions reçu de ses habitans hospitaliers, qui nous donnèrent des preuves de leur générosité pendant une partie de notre voyage. Le chemin qui traverse les plaines fertiles du Werder ne peut être considéré dans la belle saison que comme une promenade , et le même jour de notre départ nous arrivâmes très contens à Dantzick.