CHAPITRE X
Dantzick. — Concert. — Scène plaisante avec le bourgmestre E.... — Générosité d'un Mécénas musical.
Un de mes amis, le notaire Glummert, avait tout préparé à Dantzick pour notre réception,
et dès que ma fille se fut un peu reposée et préparée, elle donna un grand concert public, qui était généralement attendu, et à la perfection duquel les marchands Wagner, Thoring, Scott, Henning, l'organiste Turgî, et d'autres amateurs de musique contribuèrent par leurs talens. L'assemblée était assez nombreuse ; mais le produit ne fut pas en proportion, parce qu'il existe une coutume qui permet à chaque homme, porteur d'un billet, de faire entrer avec lui une dame , et quelquefois même des enfans. En outre, on est obligé de distribuer un nombre considérable de billets gratis à plusieurs personnes qui ont le droit d'y prétendre; et ce qui diminue encore la recette, c'est que les musiciens de profession se font payer chèrement dans de pareilles circonstances. Aussi lorsque rassemblée n'est pas nombreuse , l'entrepreneur du concert court risque de ne pouvoir pas même se couvrir des avances qu'il est obligé de faire pour la musique et pour l'illumination de la salle , dont la location seule me coûta cinq ducats. Je fus singulièrement surpris de ce que le bourgmestre E.... , duquel j'avais déjà acheté la permission de donner un concert moyennant un ducat, ayant appris que l'afïluence tome ii. i5
des auditeurs avait éle' considérable, me demanda encore une pareille somme à titre de supplément, (i)
Le premier huissier de la ville, à qui j'avais donné un écu pour l'expédition de la permission , m'avertit en secret de cette nouvelle demande. Sa magnificence, M. le bourgmestre , me fit bientôt après inviter à me rendre chez lui pour lui remettre le second ducat qu'il attendait de moi. Il me félicita d'abord sur l'énorme recette que ma fille avait obtenue, et il amena très poliment la conversation sur le supplément que je devais lui payer; mais je ne le laissai pas achever. Je me montrai très étonné de son erreur, et commençai surle-champ à me plaindre des abus dont j'ai fait mention , et des dépenses excessives qu'avait occasionnées le concert. Je lui en fis rénumération avec les plus grands détails, et j'ajoutai que si je comptais la dépense que j'avais faite dans une auberge très chère , où je m'étais
(i) A Elbing, M. Schmidt, conseiller de guerre et bourgmestre, avait agi d'une manière tout opposée. Il donna non seulement à l'artiste la permission gratis , mais il fut le premier à souscrire pour plusieurs billets.
vu forcé de m'installer pour pouvoir donner mon concert, il me resterait à peine quelques ducats qui ne pouvaient être regardés comme un dédommagement suffisant de la peine que s'était donnée l'artiste, etc. etc.
Toutes ces observations décidèrent enfin sa magnificence à renoncer à ses prétentions. Elle m'annonça donc son désistement en me disant qu'elle regrettait que j'eusse fait sans nécessité, pour ce concert, des dépenses aussi considérables , me conseilla d'être plus économe a l'avenir, de ne plus prendre un logement aussi cher dans de grandes auberges, mais plutôt un appartement chez d'honnêtes bourgeois; de ne plus louer cinq ducats une salle que je devais occuper aussi peu de temps ; de ne plus remplir l'orchestre de vingt musiciens, quand la moitié et même moins pouvait suffire ; et elle me congédia enfin en m'invitant à donner une douceur au premier huissier, attendu que le concert avait donné beaucoup de peine à cet honnête homme. Celui-ci m'attendait dans l'antichambre ; il me félicita en tendant la main, de ce que, par sa médiation , je m'étais tiré d'affaire à si bon marché , et me souhaita enfin toute sorte de prospérités moyennant deux florins que je lui
jetai dans son chapeau , assez mécontent de cette maltôte. (i)
Ce grand concert fut suivi d'un plus petit, qui eut lieu dans la maison du marchand anglais Cl...ke, et auquel ma fille fut solennellement invitée au nom de plusieurs amateurs de musique, qui désiraient de l'entendre encore une fois. Celui qui donnait ce concert lit comprendre à ma fille qu'il se montrerait reconnaissant de cet acte de complaisance. Ce propos nous parut à la vérité fort mercantile; mais, pour n'être pas regardés comme fiers et comme impolis, nous feignîmes de n'y point faire attention , et l'invitation fut acceptée. A notre arrivée, nous trouvâmes un cercle assez nombreux d'amateurs de musique qui remplissaient l'orchestre. L'auditoire se composait d'hommes et de femmes richement parées. Dès qu'il nous vit, le maître de la maison vint sur-le-champ au-devant de nous, offrit le bras à ma femme et à ma fille , leur fit traverser la salle très lentement , comme pour les
(i) Le bourgmestre E... était d'ailleurs , si l'on excepte son amour excessif pour l'argent, un homme généralement estimé pour sa probité sévère et d'autres qualités.
donner en spectacle , et nous fît enfin placer près de l'orchestre, vis-à-vis des auditeurs, dans un coin où des sièges étaient déjà placés pour nous, afin que toutes les dames avides de nouveauté pussent nous regarder tout à leur aise. Pendant le concert , qui commença dès que le thé eut été pris, notre Mécène ne manqua pas de s'approcher plus souvent de moi, et de rechercher mon suffrage sur la musique instrumentale, qui était effectivementtrès belle et très complète ; mais son admiration prévenait toujours mon jugement : « Entendezvous, entendez-vous, s'écriait-il à chaque instant, comme la musique résonne dans cette salle ? Quel ensemble ! comme la basse travaille!»!^ concert terminé, on prodigua, suivant l'usage , les louanges les plus flatteuses à Minna ; et le maître de la maison assura , comme connaisseur, qu'il avait à la vérité entendu beaucoup de chanteurs et de chanteuses célèbres, mais qu'ils étaient tous inférieurs à ma fille, et que particulièrement ses roulades et ses agrémens lui paraissaient inimitables. Il alla en même temps chercher un petit paquet qui était sur une table près de là, me le donna mystérieusement, mais de manière à ce que toute l'assemblée pût s'en aper-
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cevoir, me pria de le remettre à ma fille , et nous congédia lorsque les messieurs et les dames qui se trouvaient là se mirent à jouer. t( Vous voyez, me dit-il , que l'on joue maintenant d'une autre manière; j'espère que vous vous êtes bien amusés chez moi; vous pouvez à présent vous retirer si cela vous convient. » Ensuite il nous quitta et se mit à sa partie. Je fus naturellement choqué de ce compliment singulier, comme aussi de toute la conduite de cet homme à notre égard ; mais, mettant dans le même moment ma main dans ma poche, et sentant le petit paquet qu'il m'avait donné, je me dis en moi-même : la plupart des Anglais sont très sobres de complîmens, mais ils en sont d'autant plus généreux. Je fis donc taire le ressentiment que m'inspirait sa grossièreté. En rentrant à la maison, ma femme et ma fille n'eurent rien de plus pressé que de voir ce que contenait le petit paquet. L'une s'attendait à des blondes , des dentelles et autres objets précieux : l'autre croyait y trouver, parce qu'il était assez pesant , de l'or, ou d'autres choses d'une valeur réelle. Pendant ces débats , je l'ouvris le plus promplement possible , écartai quelques feuilles de papier dont il était enveloppé, et nous vîmes, à notre
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grand étormement, qui bientôt se changea en bruyans éclats de rire , environ deux livres de café du Levant !