CHAPITRE XI
Représentation dramatique. — Justification. — Offres avantageuses. — Franc-maçonnerie.
Plusieurs amateurs de spectacle , qui nous connaissaient personnellement, ou seulement de réputation , désiraient , depuis notre arrivée, voir ma femme et ma fille jouer sur le théâtre quelques uns de leurs rôles favoris. Après le concert , ils en parlèrent à Mme Schuch, qui à cette époque se trouvait avec sa troupe à Dantzick. Celle-ci partagea leur désir, parce qu'en supposant qu'il fût accompli, elle pouvait compter avec certitude sur quelques recettes considérables. Fort méconttnt de la conduite inconvenante du marchand anglais , j'étais sur le point de quitter Dantzick, lorsque Mme Schuch vint me faire connaître le désir du public , et m'offrit de laisser à ma femme et à ma fille,
l'5l MEMOIRES
si elles consentaient à donner trois représentations au profit de la caisse du théâtre, la recette d'une quatrième représentation qui serait donnée à leur bénéfice. Celles-ci ayant accepté la proposition , les représentations eurent lieu , et le concours des spectateurs fut immense. A la quatrième représentation, la salle put à peine contenir la moitié des spectateurs qui se présentèrent , et la recette monta à plus de mille florins , environ quatrevingts ducats, (i)
Quelques jours après, Mme Schuch me demanda encore une représentation, pour laquelle elle m'offrit cent florins. Je différai encore une fois mon départ ; et, dans le désir de lui plaire, ma fille joua dans un opéra, et la caisse du théâtre obtint par là une recette aussi forte que la précédente. Sachant que l'assemblée n'était pas ordinairement aussi nombreuse , je refusai les cent florins promis , et je me contentai seulement du remboursement d'un léger prêt que j'avais fait à la directrice quelque temps auparavant, à l'époque de son voyage de Memel à Kônigsberg. Cette femme était extraordinairement
(i) Le ducat vaut plus de 12 florins de Dantzick.
changée à son avantage depuis la mort de son mari. Elle donnait des preuves d'une générosité et d'une probilé que je n'avais jamais remarquées en elle ; elle était devenue bonne actrice, et montrait beaucoup d'activité dans sa direction. Quoique sa troupe , indépendamment de son fils et de sa fille , jeune personne pleine de talens et très bien élevée , se composât de plusieurs artistes distingués, elle ne faisait pas aussi bien ses affaires que feu son mari. Peut-être n'était-elle pas très économe; et, ce qui porterait à le croire, c'est qu'elle éprouvait presque toujours des embarras pécuniaires.
Quelque temps après mon arrivée à Hambourg, je fus on ne peut plus surpris de lire dans les Ephémérides du Théâtre allemand, des remarques sur mon séjour à Dantzick. On y critiquait le jeu de ma femme et le chant de ma fille avec assez d'exactitude, mais quelquefois aussi avec assez de malice. L'auteur anonyme m'accusait d'avidité , et me reprochait d'avoir , en quelque sorte , forcé la direction du théâtre à faire jouer ma famille ; et il reprochait à Mme Schuch l'étourderie qu'elle avait commise en accordant aussi légèrement à des comédiens étran-
gers une recette aussi considérable, au préjudice même de sa caisse. 11 n'était sans doute pas suffisamment instruit de l'affaire, ou peutêtre était-il l'un des créanciers de Mme Schuch, et avait- il vu avec déplaisir mille florins, argent comptant, entrer dans la bourse d'un autre , sans qu'il en tirât aucun avantage. Ce juge incompétent aurait bien dû considérer que la direction du théâtre n'aurait pas obtenu , sans l'assistance de ma famille, quatre recettes aussi abondantes ; que la cinquième représentation avait eu lieu sans que nous exigeassions aucune] indemnité , et que cette représentation seule avait largement réparé le défaut de recette de la quatrième journée ; que ces représentations m'avaient obligé à prolonger de deux ou trois semaines mon séjour à Dantzick , ce qui m'avait occasionné des dépenses extraordinaires ; que la somme de quatre-vingts ducats pour quatre représentations, n'était pas une récompense outrée; que j'avais moi-même accordé à quelques artistes célèbres , qui donnèrent des représentations à bénéfice du temps que j'étais directeur , le tiers de chaque recette , sans exiger le payement d'aucun des frais. Il devait enfin reconnaître que l'artiste mérite une
récompense proportionnée à ses talens. Ce critique, mal instruit ou mal intentionné, n'avait fait aucune de ces réflexions. S'il les eût faites , il aurait certainement jugé avec plus d'équité et de ménagement, et il ne m'aurait pas méchamment accusé d'avidité et d'indiscrétion. Je dois cependant rendre justice à la directrice , et dire qu'elle n'a jamais montré le moindre sentiment d'envie, et qu'elle nous a traités , pendant notre séjour à Dantzick , de la manière la plus amicale.
Le cercle de mes amis s'était considérablement accru pendant mon séjour dans cette ville (i). Ceux-ci et une grande partie du public, sur qui le jeu de ma femme et le chant de ma fille avaient produit une vive sensation , m'exprimèrent le désir de nous posséder pour toujours. Dans cette intention, les plus distingués et les plus riches d'entre eux proposèrent d'ouvrir une souscription pour
(i) J'ajoute encore au nombre de mes anciens amis déjà nommés , le professeur Gralath , le marchand et le savant Paul Schnaase, le marchand Seinson , le conseiller de la guerre Weiss de Schellmùhle , le procureur Weisse , qui avait été autrefois comédien à Dresde sous ma direction , etc.
nous assurer des appointemens convenables* Le consul anglais Gibson m'en fît la proposition au nom de nos autres protecteurs; mais, m'étant déjà mis en relation avec la direction du théâtre de Hambourg, je me vis obligé de refuser une offre qui était aussi sincère qu'avantageuse.
Je profitai de la prolongation de mon séjour à Dantzick pour visiter les loges de francs -maçons, qui n'étaient plus, comme autrefois, persécutées par l'envie et la superstition; mais qui, placées sous la protection des magistrats, pouvaient se livrer à leurs travaux sans aucun obstacle. Elles avaient dans leur sein les hommes les plus distingués et les plus estimables; et le professeur Gralath, vénérable de la loge que je fréquentais le plus souvent, faisait beaucoup d'honneur à l'ordre par sa vertu sévère, sa philanthropie, et la sage pratique de ses devoirs de francmaçon. Quoique je n'appartinsse pas au système de cette loge, je fus accueilli par tous ses membres , non moins fraternellement que je ne l'avais été quelque temps avant à Kônigsberg dans la loge que présidait mon ancien ami, le grand conseiller des forêts Destern.