CHAPITRE II
Histoire de trois sœurs dévotes. — Compositions littéraires.
Comme je voulais seulement passer l'hiver à Hambourg, j'avais mis peu de soin à choisir mon logement, et je m'étais installé dans une petite maison qui appartenait à trois saurs, déjà assez âgées, qu'on me vanta comme des modèles de piété. Elles demeuraient dans les chambres basses, qu'elles tenaient toujours tellement fermées , que je ne m'apercevais de leur existence que le matin de bonne heure, et le soir assez tard , comme aussi les jours de fêtes, quand elles chantaient des cantiques,
ou bien encore quand je leur portais mon loyer.
Quoiqu'il régnât la tranquillité la plus parfaite dans cette maison, je voyais néanmoins presque tous les soirs des voitures s'arrêter devant la maison. Des dames bien enveloppées en sortaient , et repartaient au bout d'une heure; à la même heure, je voyais aussi des hommes, pour la plupart cachés dans leurs manteaux, se glisser aussi promptement que les dames dans la maison. Je crus pendant quelque temps que c'étaient des membres d'une société pieuse, qui se rassemblaient pour se livrer, avec les trois sœurs, à des pratiques de dévotion; je ne m'en inquiétai pas davantage, et les laissai mener leur genre de vie tout à leur aise, lorsqu'enfîn j'eus, par hasard, sur leur compte des renseignemens auxquels j'étais loin de m'attendre.
Un soir, un jeune marchand vint me voir pour me remettre une lettre. Cet homme, que je connaissais beaucoup , avait un excellent caractère; mais, à beaucoup de bonnes qualités, il unissait un grand défaut, la vivacité de son tempérament le portait souvent à se livrer au libertinage. Cependant il était assez honnête pour ne s'adresser qu'à des femmes
qui avaient un penchant semblable au sien, et sur la conquête desquelles il pouvait compter. Je m'étais assez long-temps entretenu avec lui, lorsqu'une voiture vint s'arrêter devant la maison. Il parut étonné, regarda à sa montre, puis par la fenêtre, et tout à coup il prit congé de moi. Alors je me rendis au spectacle, j'y vis quelques actes de ma tragédie du Naufrage, qu'on joua pitoyablement, et, scandalisé de l'extrême négligence des acteurs , je retournai assez triste à la maison. Au moment où j'arrivais, un carrosse qui était devant ma porte s'éloigna, et je rencontrai en entrant le même jeune homme qui m'avait quitté une heure auparavant. Comme je supposai qu'il avait voulu me faire une seconde visite, je lui en demandai le motif. 11 parut être un peu embarrassé , mais enfin il me dit à l'oreille qu'il était resté pour certaines affaires d'importance avec la maîtresse de la maison , et courut aussitôt à sa voiture. Cet homme , dont je connaissais le caractère, ne pouvait être un dévot. Il n'avait pas été chez nous , qui étions les uniques locataires de la maison , par conséquent sa visite avait été faite aux trois sœurs, mais dans un dessein tout-à-fait étranger à la piété; cela excita ma curiosité, et, contre mon habitude,
me fît désirer de connaître la véritable cause de cette visite nocturne.
Le lendemain je rencontrai mon homme à la Bourse, où il m'expliqua l'énigme, sans que j'eusse besoin de l'en prier.
Mes hôtesses étaient d'honnêtes entremetteuses, qui se cachaient sous le manteau de la piété, et qui le soir louaient leurs chambres pendant quelques heures aux amans qui ne pouvaient se rencontrer autre part. L'instant de ces rendez-vous était très soigneusement déterminé. On en avertissait les sœurs, et les belles amoureuses, pendant que leurs maris étaient à leur comptoir ou dans quelque autre endroit pourleurs affaires, annonçaientqu'elles allaient au spectacle ou en société, s'y rendaient en effet; mais, au moment où elles renvoyaient leur carrosse, un cocher de louage, qui était dans la confidence, accourait à un signal convenu, conduisait la tendre Hélène dans la maison où son Paris l'attendait. L'entretien terminé, elle retournait à sa première destination, soit au spectacle , soit en société, où le carrosse de son mari venait la reprendre à l'heure fixée. De cette manière, ces entrevues, qui ne pouvaient avoir lieu que dans les soirées obscures d'hiver, ne se décou-
vraient jamais. Dans la suite, j'appris que celte espèce de maison n'était pas une chose extraordinaire dans cette ville, et que souvent des filles trop peu surveillées et trop légères en faisaient usage. On conçoit que je quittai le plus tôt possible un logement aussi peu convenable.
Comme , pendant cet hiver , je n'avais point d'occupations réglées, j'employai presque tout mon temps à écrire; j'achevai mon drame intitulé : le Père du peuple , je composai la tragédie àëRachel, ou la Belle Juive , que j'imitai de l'espagnol , et j'arrangeai pour la scène de Hambourg une pièce du théâtre autrichien, qui était assez intéressante, mais qui avait des défauts de composition qui en rendaient la représentation difficile. Elle portait pour titre : les Devoirs du prince. J'envoyai quelque temps après au roi de Prusse, qui m'en avait accordé la permission depuis peu , la pièce intitulée : le Père du peuple , ainsi qu'un traité sur le théâtre, et un projet de Conservatoire pour un théâtre national. D'après ce que mes amis m'écrivirent de Berlin, les deux manuscrits furent très gracieusement accueillis, et la pièce fut envoyée sur-le-champ à la direction du théâtre pour être mise à l'étude. On en donna
la première représentation en présence du roi, et la seconde en présence de la reine ; et chaque fois elle obtint de nombreux applaudissemens. La troisième n présentation avait été annoncée ; . mais quelques personnes prétendirent avoir remarqué que j'avais dépeint dans cette pièce un certain ministre, qui , disgracié sous le roi précédent, avait été condamné à la forteresse , et de plus quelques personnes marquantes qui approchaient le souverain. Cette prévention se propagea. La direction fut avertie; on donna une autre pièce pour ne pas s'attirer des ennemis; et mon Père du peuple, quoique bien innocent, fut rayé du répertoire du théâtre. Peut-être mes puissans adversaires furent-ils cause que le roi, autrefois mon généreux protecteur, ne fît aucune réponse à ma lettre d'envoi. On trouvera ma réponse a cette accusation sans fondement,, dans l'avant-propos du tome Ier de l'édition complète de mes OEuvres dramatiques.