CHAPITRE III
Je deviens entrepreneur de spectacle, — Conduite imprudente. — Suites funestes.
Cependant la direction du théâtre fut changée. Zuccarini , qui était mécontent de son co-directeur Kloss, lui annonça qu'il se séparait de lui. Celui-ci, qui était peu à son aise, souhaitait trouver un collègue qui eût assez d'argent et d'intelligence pour le soutenir. Son choix tomba sur moi; il m'en fit la proposition ; mais comme j'avais toujours le projet d'aller, au commencement du printemps, chercher un établissement convenable , je refusai ses offres. Kloss , qui savait que ma femme et ma fille quitteraient Hambourg à regret, s'adressa à elles, et en même temps à plusieurs autres de mes amis les plus marquans qui s'intéressaient particulièrement à la conservation du théâtre, et les pria, s'il était possible , de me faire consentir à son projet. Dreyer, dont j'ai souvent fait mention et qui avait loué le théâtre, mon ami Bubbers, qui avait eu autrefois la direction
du théâtre en commun avec Seyler, et Kloss lui-même, me prouvèrent qu'avec de bons arrangemens , une bonne administration et de l'économie, il n'y aurait aucune perte à craindre. Le comte de Schimmelmann , ministre résident du Dauemardk près du cercle de la Basse-Saxe , me promit, en cas de manque d'argent, de venir à mon secours. Bref, ma femme, ma fille, tous mes amis, et même la plupart des acteurs me pressèrent unanimement avec tant d'instance de ne pas laisser échapper ce moyen infaillible de faire ma fortune, qu'à la fin je consentis à me charger avec Kloss de la direction du théâtre.
Comme il restait encore quelques mois jusqu'à l'échéance du contrat qui existait entre ce dernier et Zuccarini , je profitai de ce temps pour orgauiser ma future direction; je louai le théâtre pour l'année suivante ; je pris à ma solde les membres de la troupe , sous de nouvelles conditions; je remplaçai Zuccarini, et Mme Seyler qui s'était aussi brouillée avec Kloss, par d autres comédiens très habiles, et je n'épargnai ni peine ni frais pour donner à l'établissement futur le plus haut degré de perfection possible.
J'étais encore très occupé à faire les prépa-
rai ifs nécessaires, lorsque je reçus des lettres de Vienne , où, entre autres nouvelles, j'appris que Sch roder, cet acteur justement célèbre , s'était brouillé avec la direction, et qu'il abandonnerait bientôt le théâtre de celte ville. On ajoutait qu'il ferait un voyage en Angleterre, pour voir en personnes les acteurs les plus distingués de ce pays, et prendre connaissance des divers arrangemens des théâtres de cette nation; qu'au bout d'un an, il reviendrait à Hambourg, pour se charger à ses frais du théâtre appartenant à sa mère, Mme Ackermann , et qui jusqu'alors avait été loué à Dreyer, et par celui-ci, à moi et à Kloss. Cette nouvelle ne m'affligea pas , parce que la troupe n'était engagée que pour un an, et que j'avais fermement résolu de renoncer entièrement au théâtre, dès que le temps du contrat serait écoulé; de solliciter un emploi convenable dans l'administration civile, ce que je pouvais espérer, avec assez de certitude, des bontés du roi, et d'engager ma femme et ma fille au théâtre de cette ville.
Quelques semaines après cette nouvelle , Schroder arriva lui-même à Hambourg. Tout le monde croyait qu'après un séjour de quelques semaines , il continuerait son voyage
d'Angleterre ; mais il déclara que c'était un faux bruit. Du reste, il dit qu'il avait effectivement l'intention de se charger de l'entreprise du théâtre, à l'échéance du terme de la location; ajoutant que jusqu'à ce temps-là il irait à Hanovre', pour engager et organiser une troupe. Comme l'occasion me semblait favorable pour me débarrasser , à la satisfaction des deux parties contractantes, de mon engagement avec Rloss et notre troupe , engagement que je n'avais accepté qu'à contrecœur, j'écrivis à M. Schrôder, que mon ancienne amitié pour lui me portait à lui céder sur-le-champ la direction de ma troupe, et que par là il pourrait non seulement ménager ses dépenses et son temps , mais qu'en même temps il me soulagerait d'un grand fardeau. Il me répondit qu'il ne trouvait pas mon projet assez conforme à ses intérêts, et que , d'après le plan qu'il avait conçu, il voulait former une troupe toute nouvelle et bien choisie. Ne pouvant désapprouver cette résolution, qui était effectivement plus avantageuse pour lui , je le laissai suivre ses vues, et je continuai mes dispositions.
Peu de temps après, le bruit se répandit que Schrôder n'irait pas à Hanovre , mais qu'il
formerait sa troupe sur les lieux , et. ouvrirait avec elle son théâtre à Altona. Mes amis, craignant que ce bruit ne fût fondé , me conseillèrent de louer sans délai le théâtre d'Altona, pour renverser le projet de Schrôder , qui pouvait m'être très désavantageux, parce que les habitans de Hambourg fréquenteraient sans doute par curiosité le théâtre de Schrôder, et négligeraient le mien. Au commencement, je pris ce bruit pour un conte dénué de fondement, parce que Schrôder ne m'avait pas dit un mot de ce dessein, et que j'avais, depuis bien des années, des preuves convaincantes de ses sentimens d'amitié pour moi ; mais cependant un nouvel avertissement que je reçus d'un anonyme , me frappa plus vivement, et me détermina à suivre le conseil de mes amis, pour plus de sûreté ; mais combien je fus surpris, en apprenant le même soir que Schrôder n'avait pas seulement loué le théâtre en question, mais qu'il avait engagé deux de mes meilleurs acteurs, Rlingmann et Eule, ainsi que leurs femmes !
Cet événement tout-à-fait inattendu m'embarrassa fort, d'autant plus que les acteurs en question m'étaient indispensables dans leur genre , et que sans eux j'étais hors d'état tome ii. 18
d'ouvrir mon théâtre d'une manière convenable, à l'époque déterminée. Je portai devant la justice mes plaintes contre ces deux acteurs; mais on me répondit que les sieurs Klingmann et Eule ne s'étant engagés avec moi que verbalement, et en me donnant la main (i), devaient rester auprès de moi pendant six mois, si je persistais dans cette prétention, parce que les règles suivies au théâtre de Hambourg exigeaient qu'on annonçât six mois d'avance l'intention de le quitter; que ce temps écoulé ils seraient maîtres d'accepter leur nouvel engagement sans difficulté. Cette décision ne me consola guère, car en la suivant, Klingmann et Eule partiraient au commencement de l'hiver; or, c'était là le temps de bonnes recettes, et ma troupe ainsi désorganisée ne pouvait en espérer aucune. Comme d'ailleurs il n'entrait pas dans mes vues de conserver la direction plus d'un an, et comme il était probable qu'aucun acteur étranger ne consentirait à s'engager avec moi pour six mois seulement, je pensai qu'il était
(i) Les contrats qu'on venait de dresser devaient être présentés le lendemain à la signature des deux acteurs.
plus conforme à mes intérêts de laisser partir sur-le-champ les deux artistes en question , et de les remplacer aussitôt par d'autres, aussi bien et aussi promptement qu'il serait possible de le faire. Cette résolution que j'avais prise sans réfléchir suffisamment , et qui avait été particulièrement provoquée par mon collègue, fut on ne peut plus avantageuse pour Schroder. En effet, ayant indépendamment de ces quatre acteurs engagé Mme Seyler, Zuccarini et plusieurs comédiens assez habiles, et donnant même, ainsi que sa femme , un nouvel éclat à cette troupe qui prenait chaque jour de nouvelles forces , il se vit en état, par notre imprévoyance, d'ouvrir son théâtre à Altona beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait espéré.