CHAPITRE IV
Italiens, — Lettre infâme. — Cabales terribles et leurs suites.
Cependant le temps s'approchait où le théâtre de Hambourg devait être ouvert sous ma direction et sous celle de Kloss; mais , comme
je n'attendais que dans quelques semaines plusieurs artistes étrangers que j'avais engagés, et qui étaient absolument nécessaires pour compléter ma troupe, je me vis obligé de recourir à des remèdes extraordinaires pour ne pas perdre mon temps et ne pas payer aux acteurs des appointemens qu'ils n'auraient pas gagnés. M. Richardt , conseiller d'état de l'empereur de Russie , et grand amateur de spectacle, montra dans cette occasion une activité particulière. On lui avait annoncé de Brunswick, que le duc avait douné la permission aux membres de l'Ooéra italien de
cette ville , de voyager pendant quelques mois hors de son pays, et de donner à leur bénéfice des représentations dans d'autres endroits. Il me communiqua cette nouvelle, et s'offrit de passer en mon nom et au nom de Kloss, un contrat avec les Italiens, qu'il connaissait, pour le temps qui s'écoulerait jusqu'à ce que le spectacle allemand fût entièrement organisé. Cette proposition me sembla assez favorable dans ma situation actuelle. En conséquence , nous prîmes à nos gages les membres de l'Opéra, qui arrivèrent au temps fixé, et avec leur secours je fus en état d'ouvrir le théâtre après le Carême.
DE BRANDES. 2nn
Du reste , il me parut convenable de commencer par quelques pièces originales; je choisis donc celles que l'on pouvait le mieux représenter , eu égard au personnel actuel de la troupe et à sa capacité. Après quelques unes de ces représentations vinrent celles des Italiens ; mais , contre mon attente , elles n'eurent que peu de succès. Ils ne me procurèrent donc aucune recette considérable; et ainsi , loin d'en retirer aucun profit , je ne m'étais donné qu'une charge de plus. En effet, les dépenses que nécessitaient leurs petits opéra étaient assez importantes, les gages qu'on leur avait accordés étaient considérables ; et comme d'ailleurs ces hommes insatiables voulaient à chaque instant une représentation à bénéfice , la perte devint encore plus forte , et la caisse du théâtre éprouva en peu de semaines un déficit de quelques milliers de marcs. Heureusement notre troupe commença enfin à se compléter un peu par l'arrivée de plusieurs acteurs étrangers que j'avais engagés ; et aussitôt qu'il me fut possible de suffire aux représentations avec des pièces allemandes, sans répéter trop souvent les mêmes ouvrages , je congédiai d'abord cette troupe auxiliaire, qui était beaucoup
trop dispendieuse , et je résolus , pour l'avenir, de ne plus spéculer sur l'opéra buffa.
Malgré l'accroissement que notre troupe recevait peu a peu, notre théâtre allemand n'était pas très suivi , parce qu'il était encore trop imparfait pour faire du bruit et pour attirer beaucoup de spectateurs. En outre, malgré toute la peine que je me donnais pour le mettre en vogue , des hommes mal intentionnés faisaient à chaque instant naître les obstacles sous mes pas.
Dès le jour de l'ouverture du théâtre , il m'arriva une aventure aussi mortifiante que désavantageuse pour moi. J'avais choisi pour la première représentation une de mes nouvelles comédies , qui a pour titre Constance de Detmold, ou Mesure pour mesure 9 que je fis précéder d'un prologue. Ma femme joua le rôle de Constance parfaitement bien ; et la pièce eut du succès, quoique les autres rôles ne fussent pas très bien remplis.
Le soir même on apporta chez moi un billet adressé à ma femme. Comme le porteur, qui m'était inconnu, s'éloigna sur-lechamp , en disant qu'il n'attendait point de réponse , je pensai que ce billet pouvait contenir des vers ou quelque autre compliment
adressé a. ma femme sur le rôle qu'elle venait déjouer, ce qui était arrivé assez souvent, et je le lui donnai pour le décacheter. Elle lut quelques lignes , pâlit, et tomba à la renverse sur une chaise, sans pouvoir proférer un seul mot. Surpris de cet événement , je pris le billet , qui était ouvert , et lus ce qui suit :
« Madame , il ne vous sera peut-être pas « désagréable que l'on vous apprenne sincè- « rement ce que le public a pensé de vous « aujourd'hui. Voici votre sentence. Lorsque « vous parliez , vous chanceliez comme si « vous eussiez été ivre. Cette opinion était « celle de la plus grande partie des specta- « teurs ; ce qui les a déterminés à se retirer. h Cette pièce vous convient comme des man- « chettes à not' chat. Pensez bien a ces mots : « Ils sont passés les jours de fête > et restez m loin du théâtre; autrement on vous sifflera, « soyez-en bien certaine, car vous jouez en « dépit du sens commun ; c'est ce dont vous « assure le parterre de Hambourg. »
Ce billet infâme , écrit dans les termes les plus communs , et par lequel son misérable auteur tâchait de détruire ma prospérité jusque dans ses fondemens, fut la suite d'une
cabale affreuse ourdie depuis long-temps contre moi, ma femme et mon collègue Kloss, et qui n'avait pour but que notre perte entière. Je devinai l'auteur de ce billet, quoiqu'il cherchât à se cacher en employant un style trivial. Je le reconnus non seulement à son écriture , mais aussi aux mots : Ils sont passés les jours de fête, que je savais être sa phrase favorite. Si notre soupçon était fondé, notre adversaire était un homme dont la femme, incapable de modérer sa jalousie, était depuis plusieurs années ennemie jurée de Charlotte.
Les premiers mobiles de cette misérable conduite étaient l'envie et la vengeance. Grand Dieu ! les cruels n'arrivèrent que trop tôt à leur but. Il est vrai que, malgré toutes leurs manœuvres, ils ne purent parvenir à causer ma banqueroute et celle de Rloss ; mais la perte du principal objet de leur haine en fut la suite terrible. Ma malheureuse femme était trop vivement affligée pour pouvoir , malgré mes représentations , se consoler de l'attaque faite à la réputation qu'elle avait si long -temps soutenue et méritée. Entièrement découragée par la menace que contenait le billet , elle me pria instamment
de consentir à ce qu'elle s'éloignât pour toujours du théâtre. Cette demande était bien dure pour moi dans ma situation présente, assez désavantageuse par elle-même. Cependant, par égard pour ma femme, je me vis enfin obligé de la satisfaire , du moins en partie. Ainsi cette grande actrice, généralement reconnue comme telle , et l'appui principal de mon théâtre , fut tout d'un coup dégradée de telle manière, que l'on ne s'aperçut presque plus d'elle; car je ne pouvais plus me hasarder à l'employer que dans le plus grand besoin , et cela seulement dans des rôles insignifians.
La suite naturelle et très préjudiciable de ce changement, fut que je me trouvai plus que jamais limité dans le choix de mes représentations, et mes ennemis profitèrent de cette circonstance pour m'attaquer moi-même. Ils me blâmèrent à haute voix de ce que je ne donnais pas de pièces importantes , et pourtant il m'était impossible d'en donner dans ma position actuelle, sans craindre de les estropier indignement. Ensuite ils me reprochèrent malicieusement l'amour-propre dont, selon eux, je faisais preuve, en forçant le public d'entendre mes propres ouvrages, quoi-
que je n'en eusse donne' que quelques uns , que la plupart des comédiens de la troupe avaient déjà étudiés, et que l'on pouvait représenter facilement sans le secours de ma femme. Ce reproche, qui fut aussitôt accueilli et répété par une grande partie du public, fut extrêmement pénible pour un auteur dont autrefois on avait toujours vu les comédies avec un plaisir particulier. Mais, pour éviter ce nouveau blâme, je ne fis désormais représenter que mes anciens ouvrages , et j'eus recours aux petits opéra , qui , assez bien exécutés par ma fille et plusieurs autres chanteurs, obtinrent l'approbation générale. Mais à peine cette source assez lucrative s'était-elle ouverte pour moi, que mes adversaires cherchèrent également à me la fermer. On écrivit à Vienne, où l'on cherchait alors un bon ténor, que je possédais dans ma troupe un chanteur excellent dans ce genre , qui donnerait a l'Opéra allemand de cette ville un éclat particulier. La direction du théâtre de Vienne ne manqua pas de profiter de cet avis sans perdre de temps, et proposa au chanteur Arnauld (c'était le nom du ténor en question) un engagement très favorable. Celui-ci, séduit par cette offre avantageuse, me donna. sa dé-
mission, et comme je ne voulais pas le laisser partir avant que l'année de son engagement ne fût expirée, et que je l'accusai devant le tribunal pour vaincre sa résistance , il s'échappa secrètement.
Comme la fuite de cet acteur ne me permettait plus de donner un bon opéra , mes ennemis présumèrent que rien n'était plus sûr que ma ruine entière et celle de Kloss, d'autant plus que bientôt après le théâtre d'Altona fut ouvert. Une grande partie du public de Hambourg y accourut pour jouir du talent supérieur de Schrbder , et assister aux représentations de plusieurs pièces qu'il avait choisies, et que je n'étais pas en état de donner, faute d'avoir un assez grand nombre de bons acteurs. Mais, quelque dangereuse que parût ma situation, je ne perdis pas tout-à-fait courage ; au contraire , je redoublai d'activité pour lutter autant que possible contre les coups de mes ennemis, et pour donner des pièces qui, bien que les rôles principaux fussent médiocrement remplis , attirèrent cependant une partie du public. Pendant quelques semaines , mes efforts ne furent pas sans succès.
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