CHAPITRE V
Ma position s'améliore. — Nouvelles cabales. — Egoïsme et conduite surprenante de plusieurs acteurs.
Malgré toutes les peines que je me donnais et toutes les précautions que je prenais, j'aurais enfin succombé sous la cabale, qui redoublait toujours, si, par bonheur, le Mariage de Figaro, par Beaumarchais, n'eût paru à cette époque. Je le donnai aussi bien qu'il m'était possible, et même avec quelque splendeur; et comme on n'avait pas de costumes espagnols convenables, on le joua dans le costume moderne de l'Allemagne, ce qui, heureusement, rendit l'ouvrage très intéressant, La représentation de cette comédie eut un succès extraordinaire, et l'emporta même sur celles que Schrôder donnait à Altona. Bientôt après, je fis jouer deux comédies d'Ifïland qui venaient de paraître , les Chasseurs et la Pupille; puis ensuite , das Râuschen ( la pointe de vin ) et les Ballons , de Bretzner , ainsi que mes deux pièces intitulées : le Père du peuple
et les Devoirs du prince. Tous ces ouvrages réussirent parfaitement , et firent rentrer quelque argent dans la caisse du théâtre, qui était en fort mauvais état.
L'arrivée à Altona du prince héréditaire Frédéric de Danemarck et de son épouse me fut également favorable. Us honorèrent de leur présence le théâtre de Hambourg, où, sur leur demande particulière , on donna le Mariage de Figaro et les Peintres. Dans cette dernière pièce , le rôle principal fut supérieurement bien rempli par Ifïland, célèbre comme acteur et comme auteur dramatique, qui se trouvait alors dans cette ville , où il donnait quelque représentation à bénéfice. A la fin de la première pièce, ma fille adressa aux augustes spectateurs un discours composé par le conseiller de la guerre, M. Cranz, et lorsqu'il fut terminé, elle le leur présenta imprimé. Le théâtre était rempli d'une foule nombreuse. Le prince héréditaire paya généreusement sa loge, et ma fille reçut le lendemain , en son nom , et des mains du ministre danois, M. le comte de Schimmelmann, une tabatière d'or d'un grand prix.
Mais plus la fortune me favorisait, plus mes ennemis et ceux qui me portaient envie sem-
Liaient s'animer contre moi ; et comme toutes leurs machinations pour causer ma ruine demeuraient sans effet, ils pensèrent enfin à me porter un coup de maître dont je pusse ressentir plus sûrement les effets. Déjà, depuis plusieurs jours, je remarquais un vide extraordinaire dans le parterre et dans les loges, lors même que Ton donnait les pièces favorites du public. Cela me surprit, et mon collègue M. Rloss n'en fut pas moins chagrin, parce que cela faisait un tort considérable à sa caisse. Cependant , malgré toutes nos réflexions , nous ne pûmes, cette fois, deviner le motif de ce changement subit. Par hasard, un jour, en me promenant , j'adressai la parole au ministre hollandais M. Hogguier , que je n'avais également pas vu , depuis quelques jours, au théâtre. Je lui exprimai, avec beaucoup de réserve, combien je regrettais qu'il nous privât de sa présence. De son côté, il m'assura qu'il prenait une part bien vive au chagrin que devaient me causer les désagrémens et les malheurs auxquels j'étais presque continuellement exposé ; il ajouta qu'il était fort affligé de me voir enfin obligé de quitter Hambourg. Cette dernière déclaration ne me surprit pas d'abord, parce que tous les jours
on faisait courir de pareils bruits sur mon compte. Je ne crus donc pas devoir lui répondre à ce sujet; je me contentai de le remercier de l'intérêt amical qu'il prenait à mon sort, et je l'assurai en même temps que, maigré toutes les manœuvres de mes ennemis pour causer ma ruine , et malgré la modicité des recettes actuelles , je ferais tout mon possible pour me soutenir jusqu'à la fin de mon bail. « Si telle est votre intention, me dit le ministre , vous devez vous résoudre a faire ériger , sans perdre temps , une baraque , ou à faire des réparations considérables dans votre théâtre. Sans cela, vous n'aurez que très peu de spectateurs , et personne ne louera vos loges. Qui voudrait, en effet, s'exposer au danger d'être subitement écrasé sous les débris d'une salle qui menace ruine? » Cet éclaircissement inattendu m'effraya d'autant plus, que le ministre, après quelques observations de ma part , me le répéta avec plusieurs autres circonstances , et que moi-même , après avoir pris des informations chez différentes personnes de mes amis , je reçus la confirmation du bruit perfide que l'on avait fait courir dans le public. Sans perdre de temps, je me rendis chez la propriétaire du théâtre , Mme Acker-
mann, et je la priai de le faire visiter sur-lechamp; mais celle-ci me répondit, avec un grand sang-froid , que son théâtre n'était pas du tout endommagé, et que le bruit qu'on avait fait courir sur son délabrement ne pouvait être qu'une histoire inventée à plaisir par mes ennemis. Du reste, comme j'insistai, elle m'accorda ce que je lui demandais. On examina le théâtre , et on n'y trouva rien qui pût causer la plus légère inquiétude. On en informa le public, qui y revint peu à peu, et ainsi cette nouvelle attaque de mes ennemis fut encore déjouée.
Ce n'étaient pas seulement ces noirceurs qui m'affligeaient ; plusieurs comédiens de la troupe , que je traitais cependant avec les plus grands égards, furent assez cruels pour agir hostilement envers moi, portés à une pareille conduite par l'intérêt ou par l'orgueil. Aucun d'eux n'était content ni de ses appointemens ni de ses rôles. Ils savaient Schrôder dans le voisinage, et se flattaient qu'il ne leur refuserait pas un engagement , ne fût-ce que pour peu de temps; et, pour cette raison, ils faisaient valoir à chaque instant les petits services qu'ils me rendaient pour mon argent. Il fallait donc, si je ne voulais pas moi-même seconder
DE BR ANDES. 28c)
mes adversaires dans leurs projets, et me perdre entièrement (ce qui était inévitable si quelques bons acteurs se détachaient encore de moi) , il fallait, dis-je , céder à leurs injustes réclamations , et par des cadeaux de prix encourager les moins mauvais à remplir leurs devoirs. D'autres poussèrent plus loin l'indiscrétion, et exigèrent de moi une augmentation d'appointemens bien avant l'époque fixée dans leur contrat, et me firent comprendre assez clairement dans leurs lettres, qu'en cas de refus, ils seraient obligés de s'enfuir, faute de pouvoir payer des dettes pressantes. Soit par compassion, soit par crainte de les voir mettre leurs menaces à exécution, je leur accordai ce qu'ils demandaient. A peine furentils parvenus à leur but, qu'ils annoncèrent ma condescendance à plusieurs membres non moins turbulens, qui se présentèrent également chez moi, et exigèrent une pareille augmentation ; mais comme la modicité des recettes que nous faisions depuis quelque temps ne me permettait pas d'y consentir sans faire un grand tort à la caisse du théâtre , ils m'accusèrent auprès du gouvernement, alléguant que j'avais manqué à la promesse que j'avais faite de n'augmenter les gages d'aucun membre