‹ Mémoires de BrandesChapitre 7 sur 97 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Leipsick. — Cabale contre Sejler. — Entretien avec le professeur Basedow.

Suivant les conditions de la cour avec Seyler, celui-ci avait la permission d'aller, pendant la foire , à Leipsick , pour donner des représentations à son bénéfice. Nous nous rendîmes donc pour la première fois dans cette ville durant l'automne, et, trouvant le théâtre ordinaire déjà occupé par la société de Dobbebn i

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nous ouvrîmes le nôtre dans une grande baraque construite depuis quelque temps par le directeur de théâtre Wasser, devant la porte de Grimm. Nous donnâmes, pour notre première représentation , la tragédie de Richard III, par Weisse.

Quelques uns des amis de Dobbelin, parmi lesquels se trouvaient peut-être aussi des créanciers , craignant que nous ne diminuassions la recette par nos représentations, avaient résolu de porter à Seyler un coup mortel qui l'obligerait de se remettre aussitôt en route pour retourner à Gotha. Conformément a ce plan, avant l'ouverture du théâtre , ils avaient détaché quelques bancs de la galerie, et les avaient disposés de manière , qu'assez fortement secoués, ils devaient faire du bruit, et même s'écrouler en partie. Le coup réussit. On cria : La baraque s'écroule! et on s'éloigna précipitamment. Les spectateurs, effrayés de ce cri et du fracas des bancs, suivirent sans plus de réflexion ce mouvement dans le plus grand désordre, et au risque même d'être écrasés ; plusieurs , dans leur angoisse , se précipitèrent des loges dans le parterre pour trouver une issue plus prochaine. Les acteurs mêmes quittèrent le théâtre et coururent en

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plein air ; Eckhof seul conserva assez de contenance pour rester à sa place et tâcher de rassurer le petit nombre de spectateurs qui étaient encore présens. Quelques uns des plus courageux osèrent enfin monter à la galerie pour examiner la chose de près, et découvrirent la cause de ce désordre. On reconnut qu'il ri y avait rien à craindre, les acteurs reparurent sur la scène, et plusieurs de ceux qui s'étaient enfuis retournèrent à leur poste ; le spectacle recommença de nouveau, et fut terminé sans être interrompu. Le lendemain les magistrats envoyèrent des architectes pour examiner l'état de la salle, mais on n'aperçut rien qui menaçât ruine ; le public en fut averti , et nos représentations continuèrent. Il est vrai que ces perturbateurs jaloux firent quelque temps après une nouvelle tentative pour rebuter les spectateurs, et crièrent au feu, en jetant quelques haillons enflammés du haut de la galerie, On en fut d'abord effrayé; mais le désordre fut moins général que la première fois : on ne vit pas de danger , et on reconnut bientôt que tout cela n'était qu'une illusion puérile ; et le projet d'éloigner Seyler fut renversé à jamais.

Leipsick fut à cette époque un séjour extrê-

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mement agréable pour moi. Je fus accueilli par nos anciens amis avec tout l'empressement possible; plusieurs nouveaux amis s'associèrent à ceux-là (i), et tous se reunirent pour me donner des preuves réelles de leur affection. Je fus surtout charmé de faire la connaissance du célèbre poète Gôckingk , directeur de la chancellerie , depuis premier conseiller intime des finances du roi de Prusse, et celle du professeur Goldhagen de Halle, dans la suite premier conseiller des mines. Tous deux étaient alors à Leipsick, et logeaient dans la même maison que moi. Un jour je rencontrai le professeur Basedow chez un libraire; je lui témoignai ma joie de le trouver là d'une manière si inattendue.

B. (paraissant ne pas me connaître). Votre serviteur.

Moi (un peu embarrassé par ce froid compliment). Pardonnez moi , monsieur; il y a quelques années que j'eus l'honneur de vous être présente par le fameux poète Michaelis.

(i) Les auteurs de Blankenbourg , et Schink , le savant Kreichauf , le graveur Thônert , les marchands Hezer et 0 Ferai , Huhn , jeune homme de la Courlande , et Levison , étudiant danois.

B. Ah! par lui? Probablement à Dessau.

Moi. Non, monsieur, mais dans une des maisons situées sur l'Elbe, près d'Altona, où monsieur le professeur s'amusait à jouer aux quilles.

B. Il est possible; mais je ne me ressouviens plus de vous, monsieur. Votre nom?

Moi. Bran des.

B. (en feuilletant quelques livres). Qu'estce que c'est? (Peut-être ne voulait-il parler que de quelques livres du libraire). Il est bien vrai qu'on devient connu partout.

CauterÇ c'est ainsi que s'appelait le libraire; à voix basse). Vous le méconnaissez bien, monsieur. C'est l'acteur et l'auteur connu dont, sans doute, vous aurez lu les ouvrages dramatiques.

B. (en feuilletant les livres d'un air immobile). Je n'ai pas de temps pour me livrer à une semblable lecture.

Cette conduite humiliante me fâcha. Cependant pour me tirer d'affaire avec tant soit peu d'honneur , je m'adressai au libraire , parlai des ouvrages nouvellement parus, de leurs auteurs, dirigeai entre autres choses le discours sur le savant Wolke , et fis connaître, à cette occasion, qu'il était de mes amis.

B. (écoutant). Wolke, votre ami?

Moi. Oui, je l'estime particulièrement; il y a quelques années que j'eus le bonheur de faire sa connaissance ici à Leipsick.

Ensuite je parlai avec chaleur de ses connaissances étendues , de son caractère , etc.

B. Vous dites vrai ; Wolke a bien du mérite.

Moi (avec quelque emphase). Et avec tout son mérite, il est sans présomption. (Après une petite pause, pendant laquelle B. feuillette les livres). Oserais-je vous prier, M. le professeur , de me rappeler au souvenir de cet homme respectable?

B. Très volontierSo Votre nom?

(Cauter me regarde et hausse les épaules).

Moi. Brandes. Je suis membre de la société de Seyler.

B. Eh bien! je vais noter ce nom... là. (Il tire des tablettes, et écrit en répétant mot à mot mon nom et mon caractère.)

Pour ne pas m'exposer à plus d'humiliation, je saluai M. Cauter, et, minclinant profondément, je me recommandai au souvenir bienveillant de M. le professeur, qui écrivait encore.

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