CHAPITRE VI
La famille Keilholz. — Nouveaux de'sagre'mens. — Fin de l'entreprise.
Un coup terrible me menaçait encore, et je ne pus l'éviter, malgré toutes les précautions possibles. Le chanteur Arnold avait été remplacé quelque temps après par un assez bon ténor, nommé Keilholz. Je réussis également à attirer dans notre troupe, moyennant des conditions assez raisonnables, ses deux sœurs, qui s'étaient éloignées de la scène pendant la précédente direction. L'aînée se distinguait plus que jamais par sa belle voix et par ses bonnes manières. Le petit opéra, qui depuis quelque temps était en décadence, se trouva non seulement au complet, mais brilla même d'un certain éclat. La comédie
commençait aussi à se perfectionner de plus en plus; le public en témoigna son contentement, et je me croyais déjà sur le point de recueillir enfin la récompense de mes peines, quand cette espérance fut encore déçue.
Mlle Keilholz l'aînée , qui pendant quelque temps s'était comportée très amicalement envers moi, et qui contribuait, autant qu'il lui était possible , aux succès du théâtre , commença, contre tout attente, à n'agir que selon ses caprices. Elle ne chantait pas quand son devoir l'exigeait, mais seulement quand elle s'y sentait disposée ; et comme je lui en parlai sérieusement , elle se retira entièrement du théâtre, ainsi que sa sœur : mais en cela elles ne suivaient pas leur propre impulsion , car ni l'une ni l'autre n'avait le cœur mauvais ; elles ne firent que céder aux désirs de leurs parens, qui, s'abandonnant aveuglément à un intérêt sordide , n'eurent aucun égard à ma position, et qui se trouvant alors plus à leur aise, semblaient avoir non seulement oublié les services que je leur avais rendus, mais les payèrent même d'ingratitude. Le chanteur Keilholz épousa bientôt après une actrice qui venait à Hambourg pour chercher un engagement à notre théâtre , mais qu'on ne pou-
vait pas lui accorder , parce qu'elle ne jouissait pas de la meilleure réputation. Aussitôt que l'on apprit cette union , le bruit se répandit que la nouvelle mariée avait encore plusieurs maris vivans dont elle était séparée. On disait même que le gouvernement examinerait cette affaire d'un peu plus près; on en prévint le jeune mari , qui , craignant pour sa femme, s'enfuit avec elle le plus tôt possible. Par cet événement, le petit opéra fut encore désorganisé ; et comme jusqu'à présent ce genre de spectacle avait été pour moi une ressource assez lucrative, sur laquelle je pouvais compter avec quelque assurance, je me trouvai, par cette double perte, dans un plus grand embarras que jamais.
Par hasard j'appris le séjour du fugitif, et je lui écrivis : je lui reprochai son manque de délicatesse, et lui exposai les suites fâcheuses qui en résultaient pour moi; et, à force de prières et de menaces , je tâchai de l'engager à revenir, dût-il revenir seul. Voici sa réponse :
« J'ai reçu , dans son temps , votre lettre ; vous m y faites des reproches que je ne mérite point. Mes ennemis m'ont poussé à bout; autrement je n'aurais jamais fait la démarche que j'ai été forcé de faire. Je suis sincèrement
DE BRANDES. 2Cj5
affligé de vous avoir mis dans l'embarras ou vous vous trouvez à présent, mais il y allait de mou propre intérêt; sans cela, il aurait fallu m'abandonner à la honte , ce que vous n'auriez pas fait vous-même. Quant à la lettre de change , je vous la payerai au terme fixé. Vous me menacez de faire mettre mon signalement dans la gazette. Permis à vous, si vous le voulez , de ruiner un homme qui ne l'est déjà que trop. Vous êtes le meilleur homme que je connaisse ; ce n'est qu'à cause de vous que je suis fâché d'avoir fait cette démarche : mais les injustes ennemis qui me persécutent en sont la cause ; ils m'ont tant tourmenté, que j'ai dû prendre un parti, sur lequel il m'est impossible de revenir. Excusez-moi donc, mon cher monsieur Brandes, je n'ai pu agir autrement. Vivez heureux. Mes respects à madame et à mademoiselle Brandes. Votre malheureux ami et serviteur,
A. Keilholz. »
Il ne me restait donc aucun autre remède que de chercher, comme précédemment, à remplir le vide par d'autres acteurs. Heureusement la fin de mon bail n'était plus très éloignée; je donnai donc toutes les comédies que le public aimait particulièrement; je re-
courus , par nécessite, à la comédie d'Holberg, le Politique y que je fis arranger par un de mes amis. Je fis jouer ma farce des Comédiens à Quirlequitsch , et d'autres pièces comiques. Je continuai ainsi jusqu'à la fin, avec assez de succès; et, contre mon attente, je terminai avec quelque bénéfice cette entreprise aussi pénible que désagréable. Conformément au contrat, la troupe fut congédiée, et Sch roder, qui , pendant l'hiver, avait donné ses représentations avec un succès extraordinaire, revint à Hambourg , et prit possession du théâtre o