CHAPITRE X
Maladies dans ma famille. — Mort de mon Jils. — Voyage à Brème.
La lettre du prétendu parterre de Hambourg , dont j'ai fait mention plus haut , et d'autres satires de mes ennemis, qui malheureusement tombèrent dans les mains de ma femme ; les continuels désagrémens contre lesquels j'avais à combattre , et qui ne pouvaient lui rester cachés; peut-être même un secret reproche qu'elle s'adressait à elle-même pour m'avoir trop pressé de fixer mon séjour a Hambourg, et de m'y charger de la direction du théâtre , ce qui avait été la source de tous nos chagrins; enfin, une foule de souffrances et de chagrins exercèrent sur sa santé une influence nuisible.
Elle , qui jusqu'à présent n'avait encore éprouvé aucune humiliation , fut profondément affligée des attaques perfides faites à sa réputation , et de la cabale continuelle dont elle était l'objet. Aussi, peu à peu, à sa gaîté ordinaire succéda une tristesse dévorante, Bientôt , comme chaque jour amenait de nou«
veaux désagrémens , et pour elle de nouveaux chagrins, et comme la délicatesse de ses nerfs lui faisait doublement sentir le tort qu'on faisait, soit à elle, soit à sa famille, cette tristesse se changeait souvent en un transport terrible , à la suite duquel elle se renfermait pendant des heures entières pour pleurer. Un tel état, ces continuelles émotions eurent nécessairement les suites les plus dangereuses pour sa santé. Les consolations de mon amitié furent vaines, parce que je ne pouvais les accompagner d'aucune preuve tranquillisante; la nature succomba enfin , et le germe d'une maladie mortelle , qu'elle portait depuis longtemps dans son sein , commença à se développer. Elle fut attaquée d'une fièvre bilieuse, qui dura plusieurs semaines, et la mit au bord du tombeau. Heureusement ses forces n'étaient pas encore entièrement épuisées ; ses sens , jusqu'alors irrités, commencèrent à se calmer; la crise la plus dangereuse était passée, et les soins infatigables de mon ami, le médecin Diedrich Mumsen, parvinrent à la rétablir encore pour cette fois, et si bien , qu'elle put quitter son lit , et même , quelque temps après, paraître sur la scène dans des rôles qui ne la fatiguaient pas trop.
A peine se sentit-elle un peu mieux , que mon fils, jeune homme de la plus haute espérance et âgé d'environ dix-huit ans , fut attaqué d'une fièvre putride , qui dégénéra en consomption. Sa mère trop sensible, dont il était le favori, oublia son propre état qui était encore assez alarmant, le soigna malgré les dangers auxquels elle exposait sa santé à peine rétablie , et ne s'occupa que de le sauver. Presque tous les matins je la priais à genoux de ne pas s'exposer autant ; mais toutes mes prières , tous mes conseils furent inutiles ! elle fit même placer son lit à côté du sien pour être continuellement auprès de lui, et prépara ainsi sa propre perte par cet excès de tendresse. Hélas! vainement elle lui fit ce sacrifice précieux, vainement elle lui prodigua ses soins , vainement nous formâmes des vœux pour sa conservation, vainement nous invoquâmes les secours de plusieurs médecins pour le sauver! il mourut après une maladie de trois mois.
Je ne puis m'empêcher de rapporter quelques circonstances remarquables qui précédèrent sa mort. Le matin du jour où nous le perdîmes, il montra pendant quelques minutes assez de gaîté ; ce qui fit entrevoir à sa
mère un rayon d'espérance ; elle me fît donc appeler à l'instant pour m'annoncer cet heureux changement. Le malade me sourit avec amabilité , et m'assura qu'il se sentait beaucoup mieux; ensuite il parla avec une admirable présence d'esprit sur plusieurs sujets; mais tout d'un coup il retomba sur son lit, et, au bout de quelques instans, il s'écria : « Ah, mon père! venez! je me sens si oppressé.... si oppressé! serait-ce l'agonie? » Quoique tremblant, je tâchai de le tranquilliser. Bientôt son trépas commença. Sa mère courait autour de la chambre , les mains jointes et fondant en larmes. A la vue de ses souffrances, elle se jeta contre terre, et pria Dieu de l'enlever promptement et d'abréger ses douleurs. Le mourant vit l'angoisse de sa mère, recueillit avec peine le peu de forces qui lui restaient encore , se retourna vers elle, et lui dit d'un ton solennel : « Ne pleure pas , ma mère ; dans quatre semaines je reviendrai te chercher! » La garde-malade, ma fille et moi nous entendîmes cette prophétie remarquable et terrible , et tremblâmes ; mais la mère , accablée par la douleur et le désespoir, n'y fit pas attention, et chacun de nous se garda bien de la lui répéter.
Son âme, déjà presque entièrement détachée de sa dépouille mortelle , s'en sépara enfin après un combat de deux heures. Jusque là sa mère désolée avait versé d'abondantes larmes ; mais dès lors elle montra une contenance effrayante. Dès qu'il fut mort , ses pleurs se tarirent, et lorsqu'elle me vit plongé dans la plus profonde douleur , elle me dit avec amabilité : «■ Tu es inconsolable , mon ami ! Rassure- toi, pour moi et pour toi-même! notre fils est maintenant avec Dieu. Je suis mère , je l'aimais tendrement , comme une mère peut aimer son enfant, et cependant je ne pleure pas ! » Ses yeux étaient secs en effet ; mais elle renfermait dans son sein une douleur muette mille fois plus cruelle encore.
Quelques jours après, la nature reprit ses droits. Je la surpris un matin au moment où elle se croyait abandonnée à elle-même et à sa douleur, et je la vis pleurer amèrement. A mon aspect elle s'effraya, et me dit d'un ton suppliant : « Ah, pardonne, mon ami! je veux être courageuse; mais malgré tous mes efforts je ne puis me vaincre entièrement! » Ces mots déchirèrent plus cruellement mon cœur que l'affreuse prophétie de mon fils , et je me
jetai dans ses bras en versant des torrens de larmes.
Je dois un hommage à la mémoire de mon fils; je ferai son portrait. Il avait un jugement solide, un cœur excellent, un caractère ardent, beaucoup de vivacité dans ses manières, mais rien d'inconsidéré; enfin, une exactitude scrupuleuse à remplir ses devoirs. Une de ses vertus principales était une honnêteté a toute épreuve. Tl ne pouvait supporter le mensonge, la fourberie, l'hypocrisie. Ses discours comme ses actions étaient toujours d'accord avec sa conscience , et , à l'exemple de sa mère , il exprimait sèchement devant tout le monde, et sans aucun ménagement, son approbation ou sa désapprobation. Comme mes enfans trouvaient toujours en moi plutôt la tendresse d'un ami que la sévérité d'un père , ils m'accordaient aussi une confiance sans borne; et souvent mon fils, dans sa franchise, ne craignait pas de me donner des avis, et même de m'adresser de modestes réprimandes. J'avais, par exemple, l'habitude, en jugeant mon prochain, d'être plus porté à saisir ses bonnes qualités que ses défauts; et parfois, dans la société, je traitais certaines personnes avec plus d'égards et de politesse qu'elles ne
le méritaient. Mais comme dans de pareilles circonstances, et surtout quand il s'agissait d'une femme , je ne pouvais me défendre d'employer quelques expressions flatteuses, mon fils, incapable de modérer son amour pour la vérité , s'approchait de moi , et me disait à l'oreille d'un ton de voix qui marquait sa désapprobation : « Mon père!.... » Il savait bien que je comprendrais facilement l'avis tacite que renfermaient ces deux mots. Souvent, lorsque nous étions en tête-à-tête , il me reprochait ouvertement la faute dont je m'étais rendu coupable, joignait les preuves aux réprimandes ; mais toujours avec la respectueuse modestie d'un bon fils. Quel serait le père assez dépourvu de sentiment pour que la perte d'un tel fils ne déchirât pas son cœur !
Aussitôt après la mort de mon fils, je reçus des lettres de Brème, dans lesquelles on m'invitait à remplir la promesse que j'avais faite quelque temps auparavant d'y conduire ma fille, pour qu'elle y donnât quelques concerts, dès que je serais délivré de mon entreprise. Quoique le théâtre fût fermé , je ne pouvais me résoudre à ce voyage dans la situation douloureuse où je me trouvais ; mais Char»
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lotte, qui, pour me consoler, montrait tous les jours plus de courage , me pria instamment de ne pas y renoncer, dût-il ne contribuer qu'à me distraire. En même temps elle m'assura qu'elle se portait assez bien , et qu'elle espérait être tout-à-fait rétablie à mon retour. Je me laissai enfin décider par ses représentations et ses prières ; je la recommandai à plusieurs de mes amis intimes, et principalement au brave capitaine de Schônermarck , aujourd'hui major, et au secrétaire du comptoir d'assurance, M. Flemming , ainsi qu'à leurs femmes; et, le cœur oppressé, je lui fis mes adieux, et partis avec ma fille pour Brème.