‹ Mémoires de BrandesChapitre 68 sur 97 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Maladie et mort de ma femme.

Pendant mon séjour à^ Brème, j'avais reçu de mes amis les nouvelles les plus tranquillisantes sur le rétablissement de ma femme. Suivant ces nouvelles , elle avait déjà repris assez de forces pour pouvoir , sans inconvénient , se rendre à une habitation champêtre que je lui avais fait préparer pour l'été ; mais, au moment où elle voulait faire ses préparatifs, elle eut une querelle si violente avec une servante , qu'elle retomba malade , et nous la trouvâmes encore, à notre arrivée, dans l'état où nous l'avions laissée. Dans la crainte de m'efFrayer , elle eut l'aimable attention de se relever promptement, lorsque j'entrai dans la chambre , et me reçut , ainsi que sa fille , aussi bien que sa faiblesse le lui permettait. Elle s'occupa de différens détails, me présenta une paire de bas qu'elle avait achevée pendant notre absence, me rendit deux ducats qu'elle

avait épargnés sur l'argent que je lui avais laissé pour la dépense de la maison , et m'assura en même temps qu'elle n'était point du tout malade, mais qu'elle s'était mise au lit pour transpirer, à la suite dune légère indisposition. Comme sa figure, probablement par la joie de nous revoir , était assez animée en ce moment; et comme, jusqu'à présent, je n'avais encore aucune preuve du contraire, étant accoutumé à son extérieur souffrant , je me fiai a cette assurance , et je m'abandonnai tout-à-fait au sentiment que me causait le plaisir de me retrouver auprès délie, et aux plus flatteuses espérances pour l'avenir. Mais le médecin juif, nommé M. Gerson, qui arriva bientôt après, et qu'elle avait choisi à cause de sa grande habileté , m'annonça , en s'en allant , qu'elle était dangereusement malade, et qu'il doutait lui-même, depuis quelques jours, de son rétablissement. Ma frayeur, à cette terrible nouvelle, fut extrême ; la blessure que m'avait faite la mort de mon fils n'était pas encore fermée , et je me voyais menacé d'une perte encore plus douloureuse ! Dans mon angoisse , je courus , presque hors de moi , chez tous les pharmaciens, chez tous

les médecins que je connaissais, et qui avaient un peu de réputation ; et je conjurai Dieu et les hommes de la sauver. Quelques uns me conseillèrent des remèdes que mon médecin désapprouvait ; d'autres m'invitèrent à prendre patience; et ceux qui étaient mieux instruits de l'état de la malade, m'engagèrent à me soumettre avec courage aux volontés de la Providence; mais tous les conseils, toutes les consolations furent inutiles. Je voyais cruellement souffrir l'objet de mon plus tendre amour; je la voyais chaque jour plus près du tombeau , sans que j'eusse en mon pouvoir aucun moyen de la conserver. Bientôt je fus réduit au désespoir. Je parcourais , comme un insensé , la ville et ses environs. Dans mon trouble , je m'exposai aux plus grands dangers ; et partout ma douleur me suivait. Je me hâtais de rentrer, pour lire dans les yeux de ma Charlotte , et dans les regards du médecin , seulement un rayon d'espérance. Mais c'était en vain! La malade, résignée à son sort, vit mon angoisse terrible que je cherchais inutilement a lui cacher, fît taire le sentiment de ses douleurs , feignit un adoucissement de ses souffrances, et tous les matins une amélioration

de son état, afin de me tranquilliser un peu. Les quatre semaines que mon fils avait fixées et à l'expiration desquelles sa mère devait le rejoindre , e'taient cependant écoulées. La cinquième semaine commençait. Charlotte parut éprouver du mieux ; son regard était plus animé; elle parlait , comme son fils l'avait fait dans ses derniers momens , avec une force d'esprit que je n'avais pas remarquée lorsqu'elle était en bonne santé. Je commençais déjà à reprendre un peu d'espérance; mais, hélas! elle était près de sa un ; son âme cherchait à se dégager de son corps à moitié consumé, et sa dernière heure arriva.

Le matin du jour de sa mort , elle sembla sommeiller doucement pendant quelques instans, et je crus pouvoir la quitter un peu ; mais à peine m'étais-je éloigné, qu'elle se réveilla pour retomber dans le sommeil de la mort. Elle me fît appeler, ainsi que ma fille. Voilà quelles furent ses dernières paroles : «O mon bien -aimé! je dois t'annoncer une triste nouvelle! Mon Dieu! aide-le à la supporter! Il faut que je te quitte. Encore quelques instans , et j'aurai triomphé de la mort; mais, toi et ma fille (En ce moment elle jeta sur Minna un regard qui sem-

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