‹ Mémoires de BrandesChapitre 8 sur 97 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Gotha, — Histoire du conseiller Raspé.

La foire terminée , nous retournâmes à Gotha. Benda avait achevé, pendant cet intervalle, la musique &Ariadne. Ce mélodrame parut enfin quelques semaines après notre retour, et fut très souvent représenté depuis. Vers cette époque-là, le conseiller Raspé, de Cassel , connu par ses disgrâces, et mort à Londres , il y a quelques années , se trouvait aussi à Gotha. Il avait eu à Cassel l'inspection du cabinet des médailles et des objets d'arts ; et , par ordre du landgrave , il se rendait alors en Italie , pour étendre ses connaissances dans la science des antiquités , et pour recueillir en même temps divers morceaux dont le cabinet manquait. Cet homme s'étant adressé de préférence à moi , et m'étant déjà connu par quelques uns de ses ouvrages minéralogiques et dramatiques, comme savant et comme poète, je le reçus non seulement avec des égards particuliers, mais j'annonçai même son arrivée à la cour, et lui procurai en même

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temps la permission de se présenter devant le frère du duc, qui était tout récemment de retour d'Italie , et de plus connaisseur habile des objets d'arts et des antiquités. Il fut non seulement reçu dune manière très gracieuse , mais même dans la suite on l'honora de quelques commissions pour l'Italie.

Raspé était , dans la conversation , très enjoué et très divertissant; mais quelquefois, à la disposition la plus gaie, succédait en lui une profonde mélancolie , et souvent à la vue du portrait de sa femme, qu'il portait sur lui, il ne pouvait retenir ses larmes. Il lavait laissée à Berlin , auprès de ses parens; sa séparation de cet objet aimé, et le pressentiment secret de ne jamais le revoir, étaient, à ce qu'il disait, la cause du changement subit qu'on remarquait dans son humeur.

Dans ses momens de confiance, il me montra quelquefois des médailles et des pierres précieuses qui se trouvaient en double dans le cabinet du landgrave , et qu'on l'avait chargé, disait-il , de changer contre d'autres qui manquaient à cet établissement. Je lui conseillai de les offrir au duc, qui était connaisseur, et qui avait une collection considérable de choses précieuses dans ce genre; mais il s'y refusa ;

en prétextant qu'en Italie il espérait faire ce troc avec plus d'avantage et plus à son gré. Au moment où je m'y attendais le moins , je connus le motif de sa fréquente mélancolie. Un soir , il arriva très tard chez moi et m'avertit , d'un air égaré , que le landgrave lui avait envoyé l'ordre d'accélérer son voyage, et qu'en conséquence il partirait dès le lendemain , à la pointe du jour. Bientôt il prit congé de moi, m embrassa avec attendrissement, et se hâta de sortir. Le lendemain, je reçus encore un billet qu'il m'avait laissé, et dans lequel il m'apprenait son départ, en ajoutant qu'il était très malheureux; mais que malgré tout ce qu'on lui imputait , et ce qui l'accablait si douloureusement , il n'était néanmoins pas entièrement indigne de mon estime et de mon amitié. Tout cela était encore une énigme pour moi ,* mais le jour même j'en obtins la solution. On m'apporta la gazette, et je lus le signalement de ce Raspé. Il était accusé d'avoir porté atteinte au cabinet des médailles qui était confié à son inspection» On conçoit que je fus frappé de cette annonce , et en même temps assez embarrassé de ce qu'il avait été tous les jours chez moi, et de ce qu'en outre il avait été présenté à la

cour par mon entremise. Mes camarades se moquèrent de moi et m'adressèrent, à ce sujet, maintes plaisanteries mortifiantes ; mais la cour et le public furent assez raisonnables pour ne pas m'en faire le moindre reproche. Bientôt après j'eus à Leipsick des renseignemens exacts sur toute cette histoire, par un de ses amis qui avait été quelque temps son compagnon de voyage. Suivant son rapport, Raspé avait de tout temps montré plus de disposition pour l'étude de la minéralogie et des antiquités que pour l'économie. Ses dettes, qui s'accumulaient de jour en jour, et son crédit totalement perdu, lui suggérèrent enfin l'idée funeste d'enlever, du cabinet qu'on lui avait confié, un certain nombre de médailles et d'autres objets précieux, et d'en engager une partie, avec l'intention de les dégager peu à peu quand ses émolumens se seraient améliorés, comme il pouvait l'espérer, et qu'il se serait soumis à une économie plus rigoureuse. Malheureusement une personne des plus considérables de la cour conçut de l'amour pour sa femme; mais, comme elle avait trop de vertu pour être séduite par les moyens ordinaires, on forma le projet d'éloigner le mari pour quelque temps, et de s'assurer alors,

pendant son absence , la possession de sa charmante moitié; c'est pour cette raison que le voyage d'Italie fut décidé. Ce projet parut très agréable à M. Raspé, parce qu'il lui offrait l'occasion d'acquitter peu à peu ses dettes, au moyen de la somme considérable qu'on lui avait assignée pour faire son voyage. Peu de temps avant son départ, il découvrit les vues infâmes de son rival ; il prit aussitôt son parti, dissimula ses soupçons, parut fort affligé de se séparer de sa femme, prévint ainsi les inquiétudes de son rival; et, après avoir pris congé de la cour, il partit sans aucune escorte; mais dans le prochain village il trouva sa femme , comme ils en étaient convenus , et l'enleva pour ainsi dire. Ainsi que je l'ai rapporté , il la conduisit à Berlin, et la mit en sûreté auprès de ses parens. Comme il ne savait pas quelles suites cette démarche pouvait avoir pour lui, il ne put ni payer ses dettes ni dégager les médailles. Pour le même motif, il n'avait pas non plus remis dans le cabinet les bijoux qu'il avait encore entre les mains.

On crut pendant quelque temps que cette Pénélope, apparemment abandonnée, se trouvait comme de coutume auprès d'une de ses amies à la campagne; mais enfin on découvrit

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la ruse que Raspé avait employée. L'amant trompé, voyant ses projets détruits, n'aspira naturellement qu'à la vengeance, et les ennemis de Raspé , charmés de trouver une pareille occasion, firent tous leurs efforts pour le perdre. On disait hautement tout le mal imaginable de lui; entre autres choses, on parlait de sa dissipation et des sources illicites où il pourrait avoir puisé. Par là on éveilla l'attention du prince , et on lui inspira la pensée que Raspé pourrait fort bien avoir porté atteinte au cabinet même. On fît en conséquence une recherche exacte ; on découvrit des lacunes considérables; et, sans autre information , son signalement et l'ordre de l'arrêter furent envoyés à toutes les autorités. Il en fut heureusement averti à temps par un de ses amis.

A l'aide d'un déguisement, il se sauva avec assez de bonheur; seulement, en traversant le Harzgebirge, il courut un grand danger : il s'était rendu chez un de ses anciens amis , qu'il avait connu à l'université , et qui, selon son attente, l'accueillit avec amitié. Cet ami remplissait les fonctions de bailli. Pendant qu'ils étaient à table , on remit au magistrat des lettres , parmi lesquelles se trouvait le si-

gnalement de Raspë. Le bailli, frappé de la teneur de ce signalement, fît éloigner ses gens, montra à son ami la lettre qu'il venait de recevoir, et lui annonça qu'il était de son devoir de l'arrêter. Le pauvre fugitif, effrayé, et qui à son arrivée avait raconté une espèce de roman pour expliquer son voyage et son singulier costume, révéla à son ami sa véritable histoire, sans aucune réserve, et lui demanda ensuite instamment de se montrer indulgent à son égard. Pendant ce récit, le bailli ouvrit une fenêtre , sur laquelle il fixa ses regards de manière à éveiller l'attention de Raspé sur sa démarche ; et dès que ce dernier eut achevé son récit , il s'éloigna en disant qu'il ne pouvait lui refuser sa compassion , mais que cependant il était forcé de remplir son devoir, ne voulant pas s'exposer lui-même à la rigueur des lois. Ensuite il jeta encore un regard sur la fenêtre qui était ouverte, et s'éloigna en disant qu'il allait faire les préparatifs les plus prompts pour son départ. Raspé comprit son généreux ami. La chambre était au rez-dechaussée, les fenêtres donnaient sur le jardin, personne n'était présent; son parti fut bientôt pris, il sauta, franchit une muraille, et échappa heureusement. Quelque temps après

il arriva en Hollande, s'embarqua pour l'Angleterre, et trouva enfin à Londres un asile et des moyens de subsistance, (i)

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