CHAPITRE IL
Avis aux hommes qui n'ont pas une bonne conscience. — Ma fille se refroidit à mon
égard.
La plupart des membres de la troupe de Schrôder nous reçurent assez bien. Je remarquai seulement un peu de réserve et de timidité dans la conduite des deux acteurs Klingmahn et Eule? qui, comme on le sait, m'avaient mis , par leur départ , dans un très grand embarras. Les offenses qu'on me fait me rendent plus méfiant envers ceux qui m'ont offensé ; mais je ne descendis jamais jusqu'à la vengeance. Il est vrai que ces deux acteurs avaient péché à mon égard par légèreté, peut-être même dans des vues d'intérêt; mais le mal qu'ils m'avaient fait était passé , et, d'après mes maximes, je leur avais tout pardonné depuis long-temps. Je me comportai donc envers eux comme envers tous les membres de la troupe , c'est-à-dire avec politesse, et sans jamais faire la moindre mention des
DE BRANDES. 3/j.5
offenses qu'ils m'avaient faites autrefois. Klingmann, qui, dans le fond, avait un bon cœur et des sentimens honnêtes, cherchait depuis quelque temps à gagner ma confiance par plusieurs preuves d'estime et d'attachement ; mais il semblait toujours douter qu'il lui fût possible d'y parvenir. Eule, au contraire, qui était plus méfiant , avait assez peu de générosité pour croire que ma conduite amicale envers lui n'était que de la dissimulation, et que je n'attendais qu'une occasion favorable pour faire éclater ma haine contre lui et contre Klingmann. Il communiqua cette pensée à plusieurs personnes , et même à ma fille, qui m'en fît confidence. Pour lui ôter ce doute sur mes véritables intentions, je me comportai désormais à son égard non seulement avec politesse , mais même avec amitié; et je profitai de toutes les occasions qui se présentèrent pour lui prouver la confiance que j'avais en lui , et pour l'engager peu à peu à suivre mon exemple; aussi me demandat-il un jour, lorsque nous nous rencontrâmes, et que je l'embrassais tendrement , comment il m'était possible de le traiter encore avec une amitié si sincère, après qu'il avait compromis mon existence par une démarche aussi
offensante. Cette question franche me fit le plus grand plaisir , et je lui demandai à mon tour : « Pouvez-vous augmenter mon honneur? — Non. — Etes-vous dans une position qui vous permette d'augmenter sensiblement ma fortune ? — Non. — Eh bien , continuai-je, quelle raison particulière pourrais-je donc avoir pour chercher à gagner votre attachement? »
Il se tut. « L'hypocrisie et la dissimulation ne sont jamais entrées dans mon cœur; par conséquent, ma conduite envers vous n'a d'autre but que l'intention sérieuse de justifier mon caractère aux yeux d'un homme qui , dans le fond , n'a pas le cœur mauvais, et qui ne m'a offensé que par étourderie (1). »
(1) Ma trop grande bonté, le désir d'être complaisant pour tout le monde, et plus encore mes soins infatigables pour inspirer aux personnes que je savais être mes ennemis une meilleure opinion sur mon compte , furent précisément ce qui rendit mon caractère suspect aux yeux des personnes méfiantes.
On m'accusa d'intentions intéressées ou même de dissimulation ; je m'efforçai de détruire cette prévention en montrant une entière abnégation de moimême ', on fit des recherches , on m'observa avec attention ; mais vainement on chercha des preuves sur
Je le vis honteux et vivement ému , et je fus charmé d'avoir aussi facilement dissipé son erreur. Je n'avais plus rien à craindre des hommes capables de nobles sentimens; mais, des monstres cachés sous une figure humaine veillaient en secret pour m'enlever la seule félicité qui me restait au monde.
Minna , cette fille si douce et si bonne , qui jusqu'à présent avait fait mon orgueil , que j'aimais d'un amour sans bornes , et sur laquelle , après avoir perdu sa mère et son frère , j'avais reporté toute ma tendresse sans aucun partage , commença , sans que je m'en aperçusse d'abord , à ne plus répondre à mes caresses avec le sentiment accoutumé. Chaque jour, elle mettait plus de retenue dans sa conduite ; et cette confiance mutuelle qui existait entre nous semblait avoir totalement disparu.
lesquelles on pût appuyer cette accusation. Alors on reconnut son erreur; mais les préventions qu'on avait contre moi ne furent jamais entièrement efface'es ; il était dans ma destinée d'avoir, pendant presque toute ma vie , à combattre ainsi des opinions désavantageuses, et il arriva bien rarement que l'on rendît justice à une seule de mes actions , quel que bonne qu'elle pût être.
Un démon malin lui avait mis dans la tête que je surveillais trop soigneusement ses démarches ; que je cherchais de l'endormir par mes caresses; que je voulais la tenir, comme un petit enfant, dans une obéissance scolastique ; qu'étant à présent une grande personne , elle avait , depuis la mort de sa mère, le droit d'être regardée comme la maîtresse de la maison ; que , par conséquent , elle pouvait profiler de sa liberté plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'à présent ; qu'elle avait les premiers et les plus forts droits sur les appointemens que Schrôder nous accordait, parce que son mérite était beaucoup plus distingué que le mien ; quelle pouvait donc disposer au moins des deux tiers comme bon lui semblerait , etc. Séduite par ces insinuations perfides , qu'elle répéta sous la forme d'une plainte à l'un de mes amis qui m'était particulièrement dévoué , et qui malheureusement ne m'en instruisit que beaucoup trop tard, elle commença peu à peu à ne suivre que sa volonté. Elle fit , par exemple , des visites 9 accepta des invitations, engagea des personnes , cultiva plusieurs connaissances ; acheta souvent des choses de valeur, et les revendit à moitié du prix; fit des arrange-
mens dans le ménage, qui exigèrent des dépenses, et; ne furent d'aucune utilité essentielle , etc. Cette conduite extraordinaire me surprit enfin vivement , et je lui fis des représentations à ce sujet. Tout ce que j'en retirai fut la permission de l'accompagner dans ses promenades et dans ses visites , pour ne pas blesser les convenances. Mais, dans tous ces endroits , dans tous les repas où elle était invitée particulièrement (et , dans beaucoup de maisons, je n'étais prié qu'à cause d'elle), elle était toujours le personnage principal, et le père ne jouait qu'un rôle secondaire. Comme on faisait, en outre, presque tous les jours des répétitions de musique au théâtre , où il était de son devoir qu'elle parût , je devins bientôt son compagnon inséparable , et il ne me resta plus la moindre liberté. Je sentis alors , dans toute leur étendue , les peines d'un père qui a une fille déjà grande, et qui n'est point sous la surveillance d'une mère , ou d'une personne prudente et honnête de sa famille.
35o MÉMOIRES