CHAPITRE III
Preuves frappantes des torts de ma fille.
Nous fûmes invités un jour par un riche négociant à venir passer la journée à sa campagne , qui était à un mille de Hambourg. A notre arrivée, le maître de la maison m'accueillit avec quelques froids complimens, et là, comme partout ailleurs, ma fille devint l'unique objet de son attention. Après le déjeuner, il lui offrit son bras pour lui montrer ce qu'il y avait de plus intéressant dans sa maison , son jardin et les environs, sans m'engager à les accompagner , ou même s'inquiéter de moi en aucune façon. Cette conduite malhonnête et l'indifférence de ma fille durent naturellement me choquer au dernier point, et je ne puis nier qu'en ce moment je sentis naître en moi quelque méfiance sur les intentions de ce jeune homme à l'égard de ma fille. Je jugeai donc que la bienséance et mon devoir comme père exigeaient que je les suivisse sans être invité, non seulement pour le motif que je viens d'exposer, mais aussi pour
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empêcher tous les propos, ne fût-ce même que ceux des domestiques.
Ma fille, qui semblait fort mécontente que je l'eusse accompagnée sans qu'on m'y engageât, doubla le pas; et, s'il m 'arrivait quelquefois de me mêler à la conversation , elle ne me répondait que quelques paroles froides et sèches. Une promenade achevée, on en recommençait une autre, et la journée se passa ainsi à se promener, à manger, à boire, à jouer, à faire de la musique, etc. Cette partie causa la plus grande satisfaction à ma fille, et à moi le plus grand ennui; car j'étais profondément blessé de l'indécence de sa conduite. Je me réjouis de tout mon cœur, lorsqu'enfîn le soir arriva , et que je pus me retirer sans choquer les convenances. Mais, à peine ma fille apprit-elle que j'avais demandé la voiture, qu'au lieu de se préparer à partir elle se hâta d'en avertir le maître de la maison. Celui-ci accourut aussitôt pour m'exprimer l'étonnement que lui causait cette résolution ; il m'assura qu'il avait compté sur nous jusqu'au lendemain, et que Uans cette persuasion il avait invité quelques dames de la ville qui avaient depuis long-temps le désir de faire la connaissance particulière de ma
fille, et qu'il attendait à chaque instant. Il finit en me priant de renvoyer ma voiture.
Cette demande inattendue m'embarrassa; mais , comme dans tous les cas je n'avais pas l'intention d'y consentir, je m'excusai en alléguant des occupations qui rendaient mon retour indispensable. Mais, plus je résistais, plus il me pressait; les dames, qui, à mon grand chagrin, venaient d'arriver de la ville, se joignirent à lui. Enfin, ma fille qui voyait sa demande si fortement appuyée , s'imagina qu'elle était autorisée par là à y persister, et tourna mon refus en ridicule. Mais , comme tout cela fut inutile, parce que je déclarai que je voulais absolument partir, elle en fut tellement piquée , qu'elle osa m'adresser des reproches non mérités, et me dire avec amertume que je ne lui accordais jamais aucun plaisir. Quoique je fusse extrêmement choqué de cette plainte inconvenante, articulée en présence de personnes étrangères, qui, ne connaissant ni mon caractère ni ma conduite envers m» fille, durent naturellement concevoir sur mon compte une opinion très désavantageuse , je cherchai cependant à me contenir autant qu'il me fut possible; j'eus assez de sang-froid pour lui prouver le contraire par
des exemples, et je l'assurai que cette fois encore je contenterais bien volontiers son désir7 non seulement pour lui être agréable, mais aussi pour plaire à la société , si je n'avais pas invité l'acteur Mnller, qu'on m'avait recommandé de Berlin , à venir souper ce soir même avec moi , et si tout n'était pas préparé pour le recevoir. — « Oh î qu'à cela ne tienne, répliqua ma fille ; il ne sera point un obstacle; car j'ai envoyé chez lui pour le prier de remettre sa partie à demain soir. »
Moi Tu l'as fait.... (Me recueillant un peu) : Eh bien! à la bonne heure, ce n'est pas le premier exemple que tu me donnes de ton manque d'égards; quoi qu'il en soit, nous partirons sur-le champ, parce que nous n'avons pas les vêtemens nécessaires pour passer la nuit.
Ma Fille (avec vivacité). Oh î j'y ai pensé; les miens sont dans la voiture, et l'on vous en a préparé ici. — Comment ! sans m'en dire un seul mol? m'écriai-je en colère; et, sans faire attention à personne, je fis avancer la voiture qui était déjà prête , pris congé de la société, et retournai à Hambourg avec ma fille et le musicien dont j'ai parlé, dans la ferme résolution de ne plus jamais remettre le pied dans une maison où l'on m'avait traité