CHAPITRE IX
Je perds de plus en plus la tendresse de ma fille. — Pièges et ruses perfides de mes ennemis.
Le garde-malade Schuch , dont j'ai déjà fait mention, était, ainsi que sa femme, auprès de ma fille : c'était un fort honnête homme, et
comme je lui faisais beaucoup de bien, parce que je connaissais sa fidélité' et son zèle, il m'était fort attaché. Il viut un matin de bonne heure dans ma chambre me découvrir que la malade faisait non seulement presque tous les jours des présens considérables à ses amis et à ses amies, mais qu'elle avait même témoigné le désir que, dans le cas où elle ne guérirait pas , on distribuât à ces dernières toute sa garde-robe qui était considérable. Surpris de cette conduite imprudente, je me vis obligé de lui en faire des remontrances dans les termes les plus modérés; mais les premiers mots l'irritèrent tellement, que, pour prévenir des suites funestes, je dus sur-lechamp mettre fin à mes reproches , et lui accorder la liberté entière de disposer à son gré de ce qui lui appartenait; j'ajoutai seulement qu'après son rétablissement , qu'elle devait espérer et désirer autant que moi , elle se repentirait sûrement de ses libéralités irréfléchies.
Cet avertissement ne resta pas caché aux misérables qui l'entouraient. Ils imaginèrent des pièges de toute espèce pour se venger et pour me brouiller sans retour avec ma fille , qui , séduite par les instigati<Jtfs de quelques
scélérats, avait déjà de l'aigreur contre moi. Pour réaliser ce projet, on m'expédia d'abord un de ces juifs qui étaient accoutumés à lui vendre différens objets pour sa parure, qu'elle payait ordinairement elle-même, comme nous en étions convenus, au moyen de l'argent qu'elle recevait tous les trois mois. Celui-ci vint un matin me demander Une somme assez considérable pour des blondes , des fleurs , des plumes, des rubans, du crêpe : l'aspect de pareilles gens m'était depuis long-temps insupportable, parce qu'ils avaient engagé ma fille à faire beaucoup de dépenses inutiles, à force de la suivre et de lui montrer fréquemment leurs marchandises. J'étais dans ce moment d'assez mauvaise humeur, parce que, peu de momens auparavant, un marchand de vin m'avait présenté un compte considérable pour toutes sortes de vins qu'il avait livrés de lemps en temps en mon nom , mais que je n'avais jamais reçus.
Je lui répondis donc en peu de mois, et avec indignation, de s'adresser, comme de coutume, à ma fille , parce que je n'avais connaissance ni de la livraison des marchandises ni de leurs prix. L'adroit coquin feignit d'être tâché de mon refus et de ma méfiance, et
éclata en grossièretés pour exciter ma colère ; irrité par ces injures, je le menaçai de le jeter hors de la porte, s'il ne s'éloignait sur-lechamp.
Il me quitta avec un sourire moqueur, entra de suite dans la chambre de la malade, et lui insinua, d'après les instructions qu'il avait reçues de mes ennemis, que pour ne pas l'importuner dans son état actuel , il avait voulu me présenter son compte ; mais que j'avais été tout irrité de cette démarche , que je l'avais accablé d'injures, et que j'avais déclaré tout net que désormais je ne voulais plus payer la moindre chose pour elle.
Le premier coup de ces misérables réussit parfaitement : ils m'en portèrent un second plus perfide encore. Les médecins venaient de me donner de terribles éclaircissemens : ils m'avaient appris que tout espoir de guérison était perdu, et qu'il fallait m'attendre à perdre ma fille avant peu. Minna, qui ne croyait pas son état aussi dangereux, ou qui voulait encore avant sa mort distribuer de nouveaux présens à ses amies, avait donné a une couturière quelques pièces de toile de Hollande pour lui en faire des chemises. Une gardienne de la maison, probablement envoyée par mes
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ennemis, m'en avertit, en me conseillant de signifier à la couturière de ne pas tailler sa toile, mais de la laisser encore quelque temps intacte. « Il est possible, continua- 1- elle, que mademoiselle guérisse, quoique les médecins désespèrent de sa vie, et dans ce cas ii sera toujours temps de faire ce travail; si elle vient à mourir, cette belle toile ne sera pas inutilement taillée, et pourra servir à vous faire des chemises. » Hélas! je fus assez imprudent pour suivre un conseil qui paraissait si bienveillant. On ne manqua pas de rapporter aussitôt à la malade ce que j'avais dit à la couturière, et de lui faire croire que je comptais sur sa mort, et que dans cette attente je pensais à employer la toile pour mon propre usage. Ces accusations perfides, et plusieurs autres encore , devaient naturellement bannir de son cœur ce qu'elle conservait encore d'amour et d'estime pour moi.
Malheureusement je ne pouvais ni prévenir les coups ni me justifier, parce que je n'appris toutes ces intrigues qu'après la mort de ma fille. Ce fut le garde-malade qui me les découvrit.
H — était, comme je l'ai déjà dit, invité tous les jours à ma table; mais comme, depuis
que l'état de ma fille s'était empiré, je ne mangeais plus dans sa chambre , il s'avisa tout d'un coup de se faire apporter sa nourriture d'une auberge voisine , et de manger en présence de la malade, qu'il ne quittait presque plus depuis plusieurs semaines. Comme ma table était abondamment pourvue, je me plaignis à lui de cette conduite , et le priai de se contenter maintenant à l'avenir de ma cuisine , comme il l'avait fait par le passé : il me répondit , qu'ayant fait un accord avec l'aubergiste, il désirait pouvoir agir à son gré, d'autant plus que j'avais assez de dépenses sans cela. Comme il insista vivement, je me rendis à ses raisons, et consentis enfin à cet arrangement peu convenable ; mais cela fut interprété différemment auprès de ma fille, à qui l'on fit croire que je lui avais refusé ma table par avarice.
Ordinairement ceux qui venaient voir la malade dans la matinée se rendaient d'abord dans ma chambre , y déjeunaient , s'informaient de l'état de la malade , et me témoignaient combien ils étaient affligés de mes souffrances excessives. Connaissant l'hypocrisie de la plupart d'entre eux, je répondais brièvement pour m'en débarrasser, que les revers nombreux auxquels j'avais été en butte
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depuis mon arrivée à Hambourg, surtout la mort de ma femme et de mon fils, avaient tellement émoussé tous mes sentimens, que j'étais en quelque façon préparé à ce dernier coup. On comprend que ces réponses , faites dans des raomens d'impatience , et dictées plutôt par ma tète que par mon cœur, furent rapportées fidèlement à ma fille, et ordinairement défigurées par des additions. C'en est assez sur ces abominables intrigues , dirigées avec assez de finesse pour m'aliéner entièrement le coeur de ma fille, et pour mettre le comble à mon malheur.