CHAPITRE X
Un moment de joie, — Changement terrible. — Ma fille meurt, — Evénement abominable a sa mort.
Ma malheureuse fille devint de jour en jour plus faible; j'allais la voir aussi souvent que son état le permettait; mais elle semblait me regarder avec peine ? et à toutes mes demandes, elle répondait par des monosyllabes qu'elle prononçait quelquefois avec une indi-
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gnation visible. Cela me porta naturellement à penser que cette conduite si froide ne pouvait pas être seulement l'effet de sa maladie , mais qu'on lavait indisposée contre moi par des calomnies; c'est pourquoi je désirais vivement pouvoir lui parler une fois tête à tête, afin de connaître ses griefs et de me justifier; mais H.... et tous ses compagnons ne la quittaient pas un seul instant , et il y en avait même parmi eux qui poussaient le zèle jusqu'à rester auprès d'elle pendant la nuit, quoiqu'un garde et une garde fussent là pour la servir.
J'étais dans l'usage de lui porter tous les matins, dès qu'elle était éveillée, des fleurs ou des fruits qu'elle recevait ordinairement avec indifférence , et qu'elle livrait presque toujours à ses amis qui se trouvaient là. Un matin je lui portai quelques assiettes pleines de fraises, qu'elle aimait particulièrement, et qui dans cette saison étaient encore très rares.
Accoutumé à un froid accueil, je n'attendais pas le moindre signe de reconnaissance; mais quelles furent ma surprise et ma joie, quand je la vis accepter mon présent avec un plaisir particulier! Elle me fit signe de m'approclier, m'embrassa, fixa pendant quelques momens ses yeux sur les miens , comme si
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elle voulait lire la sincérité de mes sentimens dans mes regards, s'émut enfin en voyant ma figure renversée et la douleur que me causait son état actuel; elle m'embrassa encore, et s'écria : « Vous êtes cependant un bon père. »
H qui nous observait , était dans un coin
de la chambre; je pus exprimer à Minna tous mes sentimens, mais non lui parler avec pleine confiance. Elle écouta tout ce que je lui disais avec attention et avec intérêt , et tâcha même de calmer mon inquiétude en m'assurant qu'elle se sentait mieux en ce moment et qu'elle espérait se rétablir. Quelques affaires indispensables m'appelaient hors de la maison. Devant aller dans divers quartiers de la ville, je la priai de me charger de ses commissions, et, après m'en avoir donné quelques unes, elle me dit adieu avec toutes les marques d'un véritable amour filial. Cette conduite aussi affectueuse qu'inattendue me causa une joie inexprimable; mais à peine étais -je parti, que la douleur la plus profonde succéda à cette joie, quand je pensai que , peut-être dans peu de jours , le bonheur qui venait de m'être rendu s'évanouirait pour jamais avec elle. Mais, hélasï cette douleur était encore un délice en comparaison de ce qui m'arriva peu d'heures après.
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Mes affaires achevées, je me hâtai de retourner auprès de ma fîile , je lui portai quelques fleurs , et en les lui présentant , je lui rendis compte des commissions dont elle m'avait chargé ; mais à ma grande surprise , elle fît à peine attention à moi , fixa ses regards sombres devant elle, et parut tout-à-fait défigurée. Je pensai que son état s'était empiré. Je demandai à H.... le motif d'un changement aussi frappant; il haussa les épaules et se tut. Cette réponse muette augmenta encore mon inquiétude; je retournai auprès de ma fille, elle détourna ses regards d'un air fâché , des larmes coulèrent de mes yeux; elle les vit, et y resta insensible. Je saisis avec anxiété sa main, quelle retira vivement, et un regard courroucé m'annonça que ce n'était pas sa maladie, mais ma présence qui la mettait dans cette disposition. Désolé de cette conduite , je la priai avec instance de m'expliquer le motif d'un pareil traitement et de l'aversion quelle paraissait avoir pour moi, afin que je pusse me justifier : en même temps je l'assurai qu'elle pouvait disposer, franchement et sans réserve, de moi et de tout ce qui était de mon pouvoir. Elle se tut. J'étais interdit, et ne savais que faire; elle me re-
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garda d'un air courroucé, se releva brusquement, et, s'adressant à H — , s'écria : « Eh! dites-lui donc de se retirer. » Cet ordre cruel me consterna. O Dieu ! m'écriai-je en soupirant, et le cœur oppressé; et je sortis en chancelant de sa chambre. Ces cruelles paroles furent les dernières que j'entendis sortir de sa bouche.
Cependant le cœur de ma fille ne put, même dans cette circonstance , se démentir entièrement; il faut qu'elle ait senti qu'elle m'avait mortellement affligé, car quelques minutes
après, M. H vint m'assurer qu'elle n'avait
aucun ressentiment contre moi, mais que la maladie seule l'avait portée à l'impatience ; que le mécontentement qu'elle venait de me témoigner provenait de ce qu'elle ne pouvait supporter l'excès de ma douleur.
Hélas! c'était une bien faible consolation pour soutenir mon courage; cependant je la saisis dans mon désespoir, pour ne pas succomber entièrement.
Désormais , je ne vis plus ma fille sans avoir obtenu d'avance son consentement, et alors je faisais tous mes efforts pour cacher mon affliction à ses yeux. Je la voyais souffrir; mais je n'osais lui parler, dans la crainte d'exciter
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de nouveau son ressentiment contre moi. Quand eïle avait quelque chose à m'ordonner,
un médecin juif, nomme L son, que H
avait choisi pour elle à mon insu , venait me transmettre ses commissions, et profitait ordinairement de cette occasion pour me rendre compte de sa santé, et me flatter de l'espoir de sa guérison.
Ce charlatan avait beaucoup promis, et ne fit rien; il gâta au contraire ce que les deux autres médecins auraient pu faire de bien par leurs ordonnances.
Deux jours après cette scène désolante , ma fille mourut (i). Peu de temps avant sa mort, elle me fît appeler. Dès qu'elle me vit entrer , elle me fit signe d'approcher ; mais déjà sa langue était glacée , elle fît signe à un médecin de lui ordonner encore une potion ; il le fit, mais en vain. Avant que le remède fût apporté , elle avait rendu l'âme. Cette scène douloureuse fut suivie bientôt
(i) Elle mourut le i3 juin 1788, à l'âge de vingttrois ans et vingt-deux jours, après avoir horriblement souffert pendant près de six mois d'un mal provenant d'une exubérance de pituite dans les glandes , et d'un violent rhumatisme, mal qui la retint continuellement au lit , durant les trois derniers mois.
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après d'une scène abominable , qui mit le comble à mon infortune. Dès que ma fille, qui était morte sans convulsions , eut fermé les yeux , les spectateurs se mirent à verser des larmes , causées en partie par de véritables regrets, en partie par l'hypocrisie. H paraissait inconsolable ; je le regardai avec attendrissement , et m'écriai : « Hélas ! vous avez aussi perdu une amie ; mais , moi , est-il rien qui puisse égaler ma perte ? J'ai perdu une fille, mon dernier espoir, Tunique objet qui me fût encore cher dans ce monde. » Un frisson mortel parcourt encore tous mes membres en me rappelant cette scène terrible ; mais elle fait partie de mon histoire, et je dois la raconter. Vaincu par la douleur, et sans force en achevant ces mots, je m'avançai vers H pour trouver une consolation
dans ses bras ; mais tout à coup , lançant des regards furieux et levant les poings sur moi , il s'écria : « Tais-toi , ne profère pas une parole , assassin de ta fille , ou je t'écrase. » Les spectateurs arrêtèrent aussitôt Jes bras de ce forcené, et l'entraînèrent avec force; je demeurai tout étourdi, accablé d'une douleur profonde, et indigné de cet indigne procédé Je voulus parler ; mais ma langue était immo-
bile. Je voulus m'élaucer sur ce barbare ; mais je sentis mes membres engourdis ; et ma poitrine se souleva avec tant de violence, que je pouvais à peine respirer. Craignant de tomber en défaillance, je me traînai, malgré l'épuisement de mes forces, jusque dans ma chambre , où un des médecins vint me soigner, et tâcha, par ses secours et ses consolations, de calmer mes esprits agités.
Peu de temps après, H.... s'éloigna, ainsi que tous les assistans. Je restai seul avec le garde , et seulement alors mes larmes purent couler. Minna avait été de tout temps ma bien-aimée. Après la mort de mon fils et de ma femme , je l'avais considérée comme Tunique soutien de ma vieillesse, qui s'approchait de plus en plus ; et je la voyais morte et décolorée. J'étais seul désormais au monde , époux sans épouse , et père sans enfans. Je ne puis concevoir comment , après les nombreux malheurs qui m'avaient accablé depuis quelque temps, et surtout dans ce jour terrible, j'ai pu conserver assez de force pour ne pas succomber.