CHAPITRE XII
Apologie de ma fille.
La conduite humiliante de ma fille à mon égard pendant la dernière année de sa vie, son manque de confiance et cette absence entière d'amour qu'elle me témoigna vers la (in, ne peuvent être attribués à son cœur. Quelques scélérats, comme je l'ai déjà dit, étaient la cause principale de ce changement contre nature. Ils avaient su gagner peu à peu sa confiance par l'adulation et par la ruse, et m'avaient insensiblement enlevé son cœur par les intrigues les plus adroites et les calomnies les plus abominables.
Je pardonnai, de son vivant, à celle que j'avais tant aimée , et je l'excusai après sa mort y lorsque j'eus appris les artifices infernaux dont on avait fait usage pour la séduire. Je dois être depuis long-temps justifié, à mon tour , aux jeux de cet esprit bienheureux ! Passant sous silence l'époque qui suivit la mort de ma femme , et pendant laquelle sa conduite différa d'une manière si frappante de la façon de penser et d'agir qu'elle avait toujours eue jusqu'alors, je vais reproduire ici son portrait tel que me le dictèrent mon cœur et la vérité, et tel que je l'ai tracé autrefois dans sa biographie :
« Minna était, tant au moral qu'au physique, une fille parfaite; sa taille à la grecque était élancée, et ses grands yeux, sans chercher à séduire, attiraient vers elle, par un charme irrésistible , quiconque n'était pas entièrement insensible; ses cheveux étaient blonds et sa peau d'une blancheur éblouissante ; toutes les autres parties de son corps et de son visage étaient en harmonie, et formaient un ensemble parfait. Son cœur ne respirait qu'amour et bonté; elle n'avait pas de désir plus ardent, que celui de faire autant de bien que le lui permettaient ses moyens ,
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et surtout de soulager les indigens ; c'était toujours avec avidité qu'elle saisissait l'occasion de satisfaire ce désir ; alors elle répandait largement ses bienfaits autour d'elle, et faisait souvent, auprès de ses amis et de ses admirateurs, des collectes pour secourir certains pauvres qui, ayant vécu autrefois dans l'aisance, rougissaient de découvrir leur misère aux yeux du public. Je dirai même qu'elle n'admettait auprès d'elle ses admirateurs que dans l'intention charitable d'obtenir des secours plus abonda ns pour ses pauvres protégés. Elle avait un esprit plus qu'ordinaire, sans chercher à le faire briller; beaucoup de lecture, sans jamais en faire étalage ; et beaucoup de vivacité dans la répartie, sans jamais en abuser. Elle avait en horreur le mensonge , l'artifice , la calomnie et les suites de ces vices. Elle ne disait jamais que la vérité, agissant ouvertement aux yeux de tout le monde, et n'aurait jamais enfreint les lois de la plus sévère probité, quand même il y serait allé du bonheur du reste de sa vie. La modestie était l'une de ses principales vertus ; non seulement elle rendait la plus parfaite justice à la beauté des autres femmes, au talent des autres artistes, elle se mettait même de bonne grâce
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au-dessous d'eux, lorsqu'elle était convaincue de leur supériorité, et ne s'appliquait alors, quant aux derniers, qu'à se rapprocher des objets de son admiration. Tout artiste distingué avait des droits à son estime. En musique, son favori était Haydn; son portrait, le seul que l'on vît chez elle, était placé audessus de son clavecin.
« Mais, en revanche , elle traitait avec sévérité ceux qui, dépourvus de talens, avaient des prétentions à la science et à l'habileté; et ce n'était que lorsqu'il s'agissait de leur intérêt personnel, qu'elle reprenait son bon cœur.
« Elle s'habillait avec goût , et même quelquefois avec élégance; mais, sa toilette achevée, elle oubliait son miroir et toute prétention à la beauté. Elle avait beaucoup de vivacité , mais aucune passion violente ; ses goûts se bornaient à la musique , à un genre de vie tranquille, et à un peu d'aisance. Du reste, elle remplissait ponctuellement tous les devoirs de sa profession. Chaque matin, avant de s occuper de ses affaires ordinaires , elle donnait un souvenir à son Créateur et à sa dernière destination. »
Telle était Minna. Et cette réunion de tant de perfections corporelles, ce prodige de
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brillantes vertus, devait être, sur la fin de ses jours, cruellement avili par des monstres. Hélas! après ses fautes, au milieu même des égaremens , dont elle se serait sûrement repentie , et qu'elle aurait fait oublier lorsque, tôt ou tard , le bandeau de l'erreur serait tombé , elle m'était encore chère, et fut trop tôt enlevée au monde et à mon cœur. Quel est l'homme noble et sensible qui, ayant connu cette créature angélique dans son éclat et dans sa pureté, n'approuvera pas ma douleur, ne versera pas des larmes sur sa perte ?