CHAPITRE XIII
Mon apologie. — Compositions littéraires. — Séjour à la campagne. — Remarque.
Long-temps je fus incapable de penser et d'agir ; mon âme n'était remplie que du sentiment de la perte de toute ma famille, et du souvenir des plaisirs purs dont j'avais autrefois joui dans son sein.
Tout ce qui se passait autour de moi ne m'inspirait aucun intérêt; les plaisirs de la vie paraissaient à jamais perdus pour moi.
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A cette triste situation , vinrent se joindre les soins de l'avenir; car, outre les dépenses que je fus obligé de faire aussitôt après mon arrivée à Hambourg , où , comme je l'ai déjà dit, je restai plus de six mois sans emploi , et par conséquent sans appointemens ; outre les différentes sommes prêtées à plusieurs acteurs pendant ma direction, et qui ne m'ont jamais été remboursées, les dépenses considérables nécessitées par les maladies de ma femme et de mes enfans, les frais énormes de sépulture, le gaspillage qui eut lieu dans mon ménage cette dernière année, les vols, les tromperies, les pillages et les présens m'avaient enlevé peu à peu plus de la moitié de la fortune, assez considérable f que j'avais amassée dans l'espace de plusieurs années. Ce qui ne me fut pas moins sensible, ce fut le refroidissement que je remarquai dans la conduite de la plupart de mes amis. Ma maison, autrefois si fréquentée, était maintenant déserte, abandonnée de tout le monde ; j'en remplissais seule la solitude avec une vieille servante. Minna avait été l'idole du public; les calomnies cruelles de mes avides ennemis avaient trouvé accès auprès de ce public trop crédule, et m'avaient généralement rendu odieux. Mes
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anciens domestiques, les habitans de la maison et les personnes qui avaient bien connu ma position étaient les seuls dont je pusse attendre quelque pitié. Plusieurs de ces derniers me donnèrent enfin le conseil de fréquenter plus souvent les sociétés publiques, dont je m'étais entièrement retiré depuis quelque temps, tant pour chercher à me distraire, que pour tâcher, par ma conduite, et en profitant des occasions qui se présenteraient pour mieux expliquer le passé, de faire revenir de leurs prétentions contre moi les personnes qui , ne connaissant pas particulièrement mon caractère, s'étaient laissé prévenir à mon égard. Je suivis leur conseil, pris un autre logement, fréquentai les lieux publics, et cherchai le plaisir où je pouvais espérer de le trouver» Ou m'écouta, et Ion ne prononça plus sur mes intentions qu'avec quelque ménagement. Peu à peu on commença à concevoir une opinion plus avantageuse sur mon compte.
L'avidité et la perfidie de mes ennemis se dévoilèrent de plus en plus; la pitié, que je devais inspirer, gagna insensiblement tous les cœurs, et j'eus enfin la satisfaction de voir que tout homme de bien détestait le misérable
qui était la cause de l'aveuglement de Minna et de mon infortune, et que chacun me rendit l'estime qu'il m'avait accordée autrefois.
Pendant ce temps, je m'occupai de la correction et de l'édition complète de mes ouvrages dramatiques; cette occupation détourna en quelque façonmes regards du malheurdont je venais d'être accablé. Je dédiai à mes anciens et illustres protecteurs ces ouvrages dont j'avais formé huit volumes. Le duc de Saxe Weimar, le duc régnant de Courlande , et le duc Ferdinand de Brunswick me firent la grâce de m'en accuser la réception, et d'accompagner leurs lettres de présens considérables. Mais la duchesse de Gotha , la veuve du duc de Weimar , ainsi que le duc de Holstein- Beck, qui m'avaient autrefois montré tant de bienveillance, gardèrent un silence absolu, ce qui me fit présumer que les exemplaires destinés à ces augustes personnages ne leur ont pas été remis.
Cette occupation ne put entièrement me tirer de mon abattement, parce que chaque personne qui m'adressait la parole , me rappelait la perte que je venais de faire ; désirant donc de me soustraire à ces condoléances continuelles, et à toutes ces émotions insigni-
fiantes, je me retirai dans une campagne peu éloignée de Hambourg , et j'y passai quelques mois, aussitôt que je fus parvenu à me défaire, par une vente publique, de mes meubles , de mes livres et des choses dont je pouvais me passer, ainsi que des effets qu'avait laissés ma fille.
Dès les premiers jours de mon arrivée en ce lieu appelé le Ruisseau-Vert , je commençai à goûter quelque tranquillité que me procurèrent surtout lair frais de la campagne, et l'aspect riant des environs.
Là, j'eus lieu d'examiner de plus près les amusemens champêtres de certains Hambourjgeois , parce qu'en qualité d'ancienne connaissance et de nouveau voisin, je fus, parla plupart des propriétaires, gracieusement invité à prendre part à leurs plaisirs qui me procurèrent, sinon les plus douces jouissances, du moins quelque distraction. Je vais décrire le genre de vie d'une société où je me trouvais très souvent; j'espère que cette description ne sera pas désagréable à quelques uns de mes lecteurs.
Ordinairement les dames arrivaient le samedi, dans l'après-midi, et préparaient tout dans une maison de campagne qu'on avait
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louée pour recevoir la compagnie qui devait les suivre. Quelques servantes et quelques ouvriers avaient déjà été envoyés de bon matin, en avant, avec de grands mannequins pleinsde vivres de toute espèce. En arrivant, les dames faisaient dépaqueter le reste des provisions , dont les voitures étaient remplies. Comme tout se faisait avec ordre, on se promenait quelque temps sur la terrasse, ou dans le jardin, jusqu'à ce que Ton vînt appeler pour prendre le thé , ce que l'on faisait alors avec plus de plaisir. La table était dressée sous un berceau, devant la porte de la maison, ou à l'ombre d'un arbre, dans le jardin. Sur le soir arrivaient ceux des hommes que leurs affaires avaient retenus à la ville, jusqu'à cette heure. Alors on servait de nouveau du thé; on fumait, tout en buvant et en s'entretenant du beau temps et des agrémens de la vie champêtre. Ensuite la compagnie se levait pour aller s'asseoir dans le salon , à des tables d'hombre et de wisk, que l'on y avait préparées. Quelques heures après, l'on venait annoncer que le souper était servi ; alors on cessait de jouer, l'on se mettait à table. Comme la compagnie ne se livrait au repos que bien après minuit , il était tout naturel qu'on ne
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s'aperçût pas du lever du soleil; mais, à dix heures précises, chacun des membres dispersés dans les différentes chambres , et dans les maisons voisines, se réunissaient au salon; les hommes en robe de chambre et en chapeaux, les femmes en déshabillé. L'on avait déjà de l'eau bouillante pour faire du thé , ce dont se chargeait l'une des dames; on le buvait en parlant des affaires domestiques, en se racontant mutuellement les rêves que l'on avait faits la nuit passée ; on en faisait l'explication, et l'on vantait surtout avec transport les charmes de la vie champêtre, la beauté des environs et la sérénité du temps ; après quoi la proposition dune promenade dans la campagne était faite et acceptée avec empressement. Mais malheureusement le soleil était alors au méridien; à peine avait-on mis le pied hors de la maison , que l'on trouvait la chaleur excessive; la promenade en restait là; et, pour y suppléer, on faisait une partie de wisk ou dhombre. Enfin arrivait le temps où les dames devaient penser à leur toilette. Les hommes , qui s'habillaient en quelques minutes, se faisaient, pendant cet intervalle, servir un petit déjeuner, consistant en rôti froid, jambon, saucisses, langues de bœuf fu-
niées, beurre, fromage, pâtisseries, liqueurs, vin de Malaga, etc. elCo Peu à peu les dames rentraient dans la salle à manger , et tenaient compagnie aux hommes pendant le déjeuner. Après avoir pris part à ce repas , elles allaient s'asseoir, avec leurs broderies, dans le berceau qui se trouvait devant la porte; là, on critiquait les passans, on racontait tous les bruits de la ville, l'on discutait sur les modes et les parures des femmes, et l'on prodiguait les plus grands éloges aux amies absentes. Les hommes , pendant ce temps-là , passaient leur temps à jouer aux quilles. A trois heures, les jeux, les louanges, les critiques étaient mis de côté, et la compagnie se rassemblait de nouveau pour se rendre dans la salle à manger, où Ion trouvait un repas champêtre de quatre plats environ, sans compter les jambons , les pâtés froids, la pâtisserie et le dessert. Là se trouvaient aussi plusieurs paniers de vin, de bière anglaise, etc. , que l'on avait fait venir le matin de la ville; et ainsi, jusqu'à cinq heures, on mangeait avec appétit, et l'on buvait copieusement.
En se levant de table , le besoin de hâter la digestion rendait l'exercice plus nécessaire qu'en aucun autre moment de la journée.