‹ Mémoires de BrandesChapitre 88 sur 97 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Voyage à Stettin. — Maladie. — Anecdote.

Quelque agréable que fût mon séjour dans ces lieux, quelques distractions que je trouvasse dans le commerce de mes voisins, je m'aperçus que les plaisirs de la table, les divertissemens bruyans ne pouvaient pas être une consolation pour moi. Je voyais tous les jours autour de moi une grande quantité de personnes qui cherchaient à me distraire , et qui étaient favorablement disposées à mon égard; mais je ne trouvai parmi elles aucun véritable ami qui prît sincèrement part à mes malheurs. Ces raisons, ainsi que l'approche

de l'hiver, me décidèrent à quitter entièrement Hambourg; je résolus de me fixer pendant quelque temps à Stettîn pour y chercher des consolations dans les bras de ma mère et dans le sein de mes amis.

Ma mère, qui, malgré son grand âge, conservait encore assez de forces, fut ravie de me revoir, et apprit avec plaisir la résolution que j'avais prise de passer quelque temps auprès d'elle; mais mon abattement et ma tristesse lui causèrent de vives inquiétudes pour ma santé. Je remarquai un aussi tendre intérêt dans mes amis de cette ville , dont la mort, hélas! avait prodigieusement diminué le nombre depuis mon dernier passage. La perte qui me fut le plus sensible fut celle de l'honnête conseiller de commerce Witte, et du respectable prédicateur Steinbruck.

Déjà depuis long-temps les chagrins nombreux et imprévus que j'avais éprouvés avaient sensiblement affaibli mes forces, il ne fallait plus qu'un faible coup pour renverser la machine ébranlée ; il ne tarda pas à se faire sentir par une violente frayeur que me causa un grand incendie qui éclata tout à coup dans mon voisinage. Mes nerfs en furent si fortement attaqués, que je fus atteint quelques

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jours après d'une maladie longue et sérieuse. Heureusement je trouvai dans mon ami Kolpin un très habile médecin , qui employa toutes les ressources de son art pour me rétablir, et qui y parvint. Cependant je restai pendant un an dans un état de langueur auquel succéda une fièvre dangereuse qui dura deux mois entiers.

Les soins obligeans de cet homme généreux, et les peines que se donnèrent plusieurs de mes amis pour chercher à me dissiper, en me procurant dans leurs familles des plaisirs variés, produisirent sur moi un effet si heureux , que je commençai , non seulement à reprendre du goût pour les distractions habituelles , mais que je me montrai môme sensible aux plaisirs les plus rafinés de la vie.

La société continuelle de personnes si bonnes et si cordiales, et la part que je prenais souvent aux travaux de la loge des francsmaçons de cette ville, qui était présidée par mon ami Rôlpin, finirent par me réconcilier entièrement avec les hommes. Ce fut avec la joie la plus vive que je remarquai, dans ces assemblées solennelles, le zèle ardent que mes confrères et mes compatriotes mettaient à

maintenir cet ordre respectable, et à soulager les malheureux.

A cette occasion , je ne puis m'empêcher de rapporter un exemple frappant de l'humanité et du désintéressement qui distinguent mes honnêtes et braves compatriotes. Un jour je me rendis au bastion pour y voir entrer et sortir les vaisseaux. Quelques petits étourdis jouaient sur une nacelle ; le propriétaire de l'esquif accourut, et les menaça de les fustiger. Tout effrayés, ils s'élancèrent sur quelques bateaux et arrivèrent sans accident sur le rivage ; mais l'un d'eux resta en arrière, la frayeur lui fit perdre la tête, et il tomba dans l'eau en voulant sauter sur un pont de décharge. Le courant l'emporta , et comme l'on ne put assez promptement détacher les nacelles voisines pour le suivre.}» on désespérait déjà de pouvoir le sauver; par bonheur, il reparut encore une fois sur l'eau, à peu de distance d'une chaloupe , dans laquelle se trouvait un vieux pêcheur. Le vieillard , l'apercevant , courut à son secours en passant par dessus quelques nacelles qui se trouvaient là, saisit un pan de son habit, parvint, non sans peine, à le retirer dans son hateau, vogua du

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coté du bastion et jeta l'enfant sur le rivage; celui-ci, qui n'avait encore avalé que très peu d'eau , et qui redoutait les coups dont on l'avait menacé, se mît à courir de toutes ses forces, sans s'occuper ni de son libérateur, ni de son chapeau que l'on avait aussi repêché , et qu'on lui avait jeté. Le vieux pêcheur remonta sans mot dire dans sa barque, et reprit sa pipe qu'il se mit en devoir de rallumer. Je considérais avec étonnement cet homme qui se remettait a son ouvrage sans donner à connaître par aucun signe qu'il venait de se passer un événement intéressant. Je m'approchai de lui, je louai sa bonne action, et lui témoignai combien j'étais surpris de son sang-froid, et de l'indifférence qu'il montrait au moment où il venait de sauver la vie à un homme. « Eh! n'est-ce pas un devoir! me répondit-il, presque fâché de ma question. Ces étourdis devraient se tenir éloignés des bâtimens , ils nous épargneraient la peine de les sauver. » Ensuite, il continua à secouer tranquillement ses poissons, sans s'occuper davantage de moi.

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