‹ Mémoires de BrandesChapitre 89 sur 97 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Travaux littéraires. — - Départ pour Sch\ve~~ ringsbourg. — Séjour dans cette ville. — Départ pour Berlin.

J'avais passé presque une année entière à Stettin, où, dans les derniers mois qui suivirent le rétablissement de ma santé, j'avais composé la comédie qui a pour titre : Imprudence et Erreur ■, lorsque le comte de Schwerin, dont j'ai déjà parlé dans la première partie de ce volume, arriva ici. Il venait d'être tout récemment instruit des pertes cruelles que j'avais éprouvées; il vit Tétat de langueur et de faiblesse auquel m'avaient réduit mes chagrins et ma longue maladie, et me proposa de laccompagner à sa campagne de Schweringsbourg, où la beauté de la saison, le grand air et la société de sa famille et de ses voisins, devaient infailliblement contribuer à mon prompt et entier rétablissement.

Ma mère et mes amis appuyèrent celte proposition; je l'acceptai donc : je me séparai de nouveau de mes bons compatriotes, et pour

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toujours, hëîas! de ma bonne vieille mère; car dès ce moment je ne la revis plus.

Nous fûmes accompagnés du frère aine du comte, dont j'avais eu occasion de faire la connaissance quelque temps auparavant à Stetlin. Cet homme avait, par suite d'une folie de jeunesse et à la requête de sa mère, passé une grande partie de sa vie dans une forteresse ; maintenant qu'il avait recouvré sa liberté, il se trouvait, au moyen dune petite pension et des secours de son frère cadet qui était puissamment riche, dans une position au-dessus du besoin et assez commode, à la vérité, mais non pas brillante; comme il avait du talent pour la poésie, il consacrait ses momens de loisir à la littérature. Ainsi que son frère, il était très éloigné de toute espèce de prétention fondée sur le rang et la noblesse; je trouvais donc d'autant plus d'agrément dans sa société. Le comte régnant était, comme je l'ai déjà dit, très bienfaisant et très humain, et n'avait d'autre défaut que d'aimer le luxe et la dépense , ce qui avait peu à peu diminué sensiblement son revenu , d'ailleurs très considérable. La comtesse, par bonheur pour son mari, était tendre épouse ^ bonne mère, et très économe. Elle fît tout

ce qui était en son pouvoir pour maintenir l'aisance dans sa famille, et donna particulièrement ses soins à ce que'ses enfans, qui pour la plupart étaient déjà grands, reçussent une bonne éducation.

Dans cette société, composée de personnes bonnes et aimables, je menai pendant quelque temps une vie heureuse et exempte de tout souci. Tant de distractions et de plaisirs si variés avaient sensiblement affaibli en moi le souvenir de mes peines passées.

Le comte, qui aimait à voir autour de lui un cercle nombreux d'amis , donna plusieurs fêtes brillantes aux gentilshommes du voisinage , et deux fois par semaine il faisait exécuter un concert, sous la direction du gouverneur de ses enfans, nommé Weitenkampf, qui était très habile musicien. 11 y avait aussi au château un théâtre fort bien organisé, sur lequel on représentait quelquefois, et surtout pour les fêtes de famille, des comédies et de petits opéra; les acteurs étaient le comte, son frère, sa fille aînée, jeune personne très aimable et pleine de talens , quelques filles des seigneurs du voisinage, et plusieurs officiers de la maison ; moi-même je me décidai , à la demande de toute la famille, à faire partie de

la troupe , et l'on donna quelques pièces avec beaucoup de succès. Pendant mon séjour au château , arriva le jour de naissance de la comtesse, que Ion fêta avec une pompe extraordinaire, et par des réjouissances ordonnées avec infiniment de goût; on représenta aussi , à cette occasion , le petit opéra qui a pour titre : L'Hermite de Formentera , par le président de Rotzbûe , pour lequel Weitenkampf composa une excellente musique , et qui fut précédé d'un prologue de ma façon.

La fête de la moisson se distingua surtout par la magnificence avec laquelle ou la célébra : tous les vassaux des terres du comte, et beaucoup d'autres des seigneuries voisines y étaient invités. Après avoir entendu dans la chapelle du château un sermon en forme d'actions de grâces, les paysans et paysannes, dont le nombre se montait à plusieurs centaines, se rassemblèrent, partie sur la spacieuse place du château , partie dans le jardin , où on leur servit un repas abondant, de la bière et de l'eau-de-vie. Le l'epas fini , commencèrent les danses villageoises , qui s'ouvrirent par une danse de caractère, exécutée dans la salle où mangeaient le comte et ses hôtes. Quand on se fut levé de table, on se rendit au théâtre,

où chacun pouvait entrer ; après quoi la fête se termina par un souper et un bal.

Le comte avait fait faire, par le sculpteur Bettkober, professeur à Berlin, la statue de son oncle , le célèbre héros Schwerin. Ce chef-d'œuvre fut achevé à cette époque; il arriva pendant mon séjour, et fut, en présence de tous les vassaux de Schweringsbourg et d'un grand nombre de nobles du voisinage , inauguré avec toute la solennité possible, au milieu de la place du château. Le frère du comte prononça avec dignité et attendrissement, en l'honneur de cet homme immortel, un discours qu'il avait composé. Cette cérémonie fut , comme la fête de la moisson , suivie d'un repas brillant donné à tous les assistans.

Les jours où il n'y avait point de fêtes au château , je faisais ordinairement de petites promenades à pied dans les environs, où j'étais parfaitement accueilli par les propriétaires. Cet exercice salutaire me rendit en peu de temps mes forces , et finit par rétablir entièrement ma santé. Mon endroit favori était Putzaar, où le fermier Schroder, par son excellente administration , la bonne éducation qu'il donnait aux enfans , son hospitalité

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et son humanité, s'était concilié l'amour et l'estime de tous ses inférieurs et de tous ses voisins. Pendant les mauvais temps, je trouvais une distraction agréable dans la bibliothèque assez nombreuse du comte , et dans sa galerie de tableaux bien choisis. Enfin , l'hiver s'approcha. Le frère de ma femme, Koch , qui depuis quelque temps avait quitté le théâtre, et avait obtenu la place d'inspecteur du théâtre royal de Charlottenbourg , me fît part de son nouvel établissement , el m'apprit en même temps que, lorsque le roi, en revenant de Silésie, était retourné pour la première fois au théâtre de Berlin , il avait demandé une pièce de ma composition, et qu'à cette occasion il s'était informé du lieu de ma retraite. Comme j'avais reçu des preuves multipliées de îa faveur et de la bienveillance de ce monarque avant son avènement au trône, cette circonstance me parut de bon augure. Je regardais donc comme nécessaire, quelque agréable que fût ma demeure actuelle, de m'en arracher, et de tirer, autant que possible, parti des heureuses dispositions du roi à mon égard, pour chercher à obtenir un établissement solide, que je désirais depuis si long-temps.

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Mon généreux bienfaiteur, qui venait de nie faire préparer une demeure commode pour l'hiver, vit mon départ avec peine, parut douter de l'accomplissement de mes espérances ; mais , pour ne pas s'opposer à mon bonheur, si, contre son attente , je venais à réussir, il consentit enfin à me laisser partir, en me faisant l'offre généreuse, dans le cas où je serais trompé dans mon espérance, d'avoir recours à lui, et de revenir à Schweringsbourg , où je trouverais un asile assuré tant qu'il vivrait.

Je me séparai de lui avec un vif serrement de cœur, comblé de ses bienfaits, de ceux de la comtesse et de toute cette aimable famille, et je partis pour obtenir l'établissement sur lequel je comptais.

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