‹ Mémoires de BrandesChapitre 90 sur 97 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Berlin. — Fâcheuse rencontre. — Travaux littéraires. — Affaire désagréable avec un poète dramatique.

Mon premier accueil à Berlin ne fut pas brillant : j'étais descendu le soir fort tard dans

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une auberge, et le lendemain dès le malin je sortis pour louer un logement convenable. En chemin je rencontrai un homme dont la démarche m'etonna beaucoup ; son regard était farouche, son allure hautaine , et à chaque pas il frappait fortement le pavé de sa canne. Il jeta par hasard les yeux sur moi, vit que je le considérais avec attention , et vint sur moi d'un air furieux : « Pourquoi restezvous là à bayer aux corneilles? me demandat-il avec aigreur; je pense que je ne suis pas le premier homme que vous voyez. — Cela est vrai, répondis-je un peu surpris de cette grossière apostrophe ; et je continuai mon chemin. — Halte î » s'écria-t-il en me saisissant par la main, et me retenant avec force.

« Vous avez le sens commun, j'espère. — ■ Jusqu'à présent personne ne me l'a encore refusé, repartis-je. — - Eh bien! 'écoutez-moi donc, et décidez. » A ces mots, il me tira à l'écart , et me raconta qu'il était parvenu autrefois par son activité à amasser une fortune considérable; mais que plusieurs entreprises importantes lui avaient mal réussi , et qu'enfin , à f incitation d'un personnage éminent (il me nomma un ministre) , il s'était engagé dans de grandes spéculations de grains; qu'il

en avait déjà acheté une partie et retenu l'autre , parce que son protecteur l'avait assuré qu'une guerre prochaine était inévitable. Il avait compté là-clessus avec confiance; mais, par malheur, au moment où il allait passer un contrat avec le commissariat , la paix avait été renouvelée avec l'ennemi. « Je restai donc là, continua-t-il, avec mon blé ., dont la moitié n'était pas encore payée. Pour surcroît de malheur , les prix baissèrent presque d'un quart , parce que l'on comptait sur de riches récoltes. Je présentai une supplique pour obtenir une indemnité, que l'on me refusa tout net.

« Bref, ma banqueroute était inévitable. Le diable m'envoya encore un avocat , qui me conseilla d'appeler en justice le patron qui m'avait engagé à acheter du grain. Je me laissai persuader; mais je perdis aussi le procès, après avoir été de jour en jour leurré par de vaines espérances; et je fus, en outre, obligé de payer les frais. Qu'en pensez-vous? dit-il en finissant, cela ne s'appelle-t-il pas agir ouvertement en coquin ? d'abord ruiner un homme d'honneur de fond en comble, et lui arracher ensuite par des frais de justice jusqu'à sa dernière ressource? »

Quelque court et décousu que fût son récit, j'en compris cependant assez pour voir qu'il avait tort, et ne pus, en conséquence, m'erapêcher d'excuser l'adversaire qui l'avait engagé dans l'achat des grains , parce qu'il avait agi dans une bonne intention , et qu'il n'avait pu prévoir le traité de paix conclu dans la suite avec l'ennemi. Je finis en blâmant l'imprudence impardonnable avec laquelle il s'était engagé dans une entreprise aussi importante. « Comment ! s'écria-t-il tout à coup , tu es aussi un de ces maudits chicaneurs ! Je veux t'étrangler , et avec toi tous ceux de cette race de vipère qui me tomberont sous la main. » A ces mots, il me donna une bourrade furieuse dans la poitrine , et m'appliqua sur la tête un coup de canne qui m'étourdit et me fît reculer en chancelant ; et comme cette scène singulière se passait près du bureau de la marine , la sentinelle qui y montait la garde, voyant la fureur de cet homme, accourut à mon secours. Plusieurs personnes se rassemblèrent, et mon ennemi, se voyant en danger d'être lui-même maltraité, prit la fuite. Le coup que j'avais reçu n'eut aucune suite fâcheuse. En peu d'instans je revins à moi; je donnai un pour-boire à la sentinelle, tome ii. 28

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et m'imposai dès lors la loi de ne plus m'engager dans aucune discussion avec des personnes que je ne connaîtrais pas particulièrement. Depuis plusieurs années je désirais me retrouver à Berlin; mais cette fois, du moins pendant les premiers jours, mon attente ne fut pas entièrement remplie. Plusieurs objets très intéressans pour moi avaient pris une autre forme depuis ma dernière absence. Certaines personnes de qualité dont, accompagné de ma famille , j'avais été autrefois parfaitement accueilli , ne me reçurent, alors que j'étais seul, qu'avec la plus grande froideur. Je n'y retrouvai plus qu'un très petit nombre de mes anciens amis ,• les uns étaient morts, et les autres avaient changé de demeure : cependant la plupart de ceux qui s'y trouvaient encore me donnèrent des preuves de la constance de leurs sentimens.

Dès mon arrivée à Berlin , je fus introduit et dans la grande loge provinciale de francsmaçons et dans plusieurs autres. Protégé par quelques uns de ces dignes frères , je fus admis dans quelques familles marquantes. De cette manière , je ne manquai point de divertissemens; je ne laissai pas non plus de me faire quelques nouveaux amis dignes de mon aflec-

tion, en fréquentant les hommes distingués de cette capitale. A ma grande satisfaction , j'y retrouvai aussi deux de mes anciens amis, le professeur Engel , employé depuis plusieurs années comme premier directeur du théâtre national, et Fleck, qui en était le régisseur. Je m'empressai de leur expliquer les motifs de mon arrivée à Berlin. Ils ne laissèrent pas tous deux que d'approuver mon dessein. Le premier m'offrit même de m'employer comme auteur auprès du théâtre, jusqu'à ce que je fusse parvenu à mon but. Il me confia en conséquence diverses pièces intéressantes, mais cependant vicieuses, soit sous le rapport du dialogue , soit sous celui de l'intrigue, ce qui les rendait peu propres à être représentées, et me chargea de les corriger, et même de les refondre en entier.

Je fis mes premiers essais sur Eulalie Meinau y pièce inédite; quelques scènes que j'y ajoutai , le dialogue que je rendis plus rapide, me valurent l'honneur inattendu d'être chargé par Engel de terminer une de ses pièces qu'il n'avait pas encore achevée. Je la lus , j'en admirai le sujet; mais, pour cette même raison, j'hésitai à continuer le travail d'un si grand maître , et je la lui rendis.

Quelques unes des pièces dont j'avais entièrement change le dialogue, eurent beaucoup de succès sur le théâtre. Engel, désirant me procurer un bénéfice plus considérable, recommanda mes travaux à Schrôder, directeur du théâtre de Hambourg, et me conseilla en même temps de les envoyer à d'autres théâtres; c'est pourquoi j'offris d'abord l'un des meilleurs au théâtre national de Vienne, moyennant un prix très modique.

Malheureusement le véritable auteur de la pièce se trouvait dans cette ville, sans que j'en eusse connaissance. Il fut naturellement peu satisfait de voir que je misse en vente sa propriété. Il m'écrivit en conséquence une lettre très mortifiante, et qui m'embarrassa beaucoup, attendu que je n'avais jamais fait cette espèce de contrebande. Je n'osai compromettre mon ami Engel, que malheureusement je n'avais pas consulté sur cet envoi , et cependant il fallait me justifier. Il ne me resta donc qu'à lui adresser une réponse conforme à la vérité, en lui faisant entendre qu'après les corrections considérables que celte pièce avait reçues de moi , je m'étais cru en droit de la communiquer à des théâtres étrangers; mais que néanmoins je n'aurais pas manqué

de lui en demander la permission , si l'on m'eût appris qu'il en était l'auteur. J'ajoutai que je ne serais jamais assez indiscret pour porter atteinte au droit de propriété qu'il avait sur ses travaux, en les faisant imprimer à mon profit. Cette excuse assez recherchée que je n'aurais pas osé proférer en présence de mon adversaire , manqua tout-à-fait son but. Le nom de fragment que je donnais à sa pièce dans ma lettre, et l'expression inconvenante de correction aigrirent tellement cet auteur, déjà irrité contre moi, que non seulement mes excuses restèrent sans effet, mais qu'il me maltraita sans ménagement dans une seconde lettre. A plusieurs reproches amers et morlifians, il ajouta qu'il doutait beaucoup que je fusse capable de corriger ses ouvrages, et qu'il fallait attribuer les changemens faits dans sa pièce au professeur Engel, et non pas à moi. Cet événement m'avertit de ne plus offrir désormais aux théâtres étrangers aucune pièce d'un écrivain , quelque recommandables que fussent les améliorations que j'y apportais.

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