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CHAPITRE XVII

Espérance déçue. — Avantage littéraire. — Séjour à Ckarlottenbourg et à Sans-Souci. — Mort de ma mère. — Stettin.

Depuis mon arrivée à Berlin, mon principal dessein était de trouver une occasion favorable pour me présenter au roi , et solliciter un emploi proportionné à mes talens; mais depuis quelques années les choses étaient bien changées à la cour. Depuis l'avènement du monarque au trône , on avait tant de fois abusé de sa bonté, tant de fois on l'avait importuné pour des affaires insignifiantes ou même injustes, qu'à la fin il était devenu d'un accès extrêmement difficile. Une seule fois je fus assez heureux pour être aperçu par lui, c'était en entrant au théâtre. Il eut la grâce de se retourner vers moi , et de me témoigner avec un intérêt visible, qu'il était content de me voir; mais, comme après m'avoir adressé quelques paroles obligeantes, il se rendit à sa loge, et que ce n'était pas là l'endroit convenable pour lui exposer mes désirs, je ne

m'approchai que bien peu de mon but , quelque flatteur que fût pour moi son souvenir.

J'avais, à diflërens intervalles, envoyé au roi les six premiers volumes de mes OEuvres dramatiques, et je lui avais particulièrement dédié la pièce qui a pour titre : Le Père du peuple; mais rien ne m'avait appris qu'il les eût reçus. Cette fois, M. le lieutenant-général de Bischofswerder , mon ancien protecteur, eut la bonté de lui présenter, sur ma demande, les deux derniers volumes récemment publiés, et je reçus du cabinet une lettre très flatteuse.

Mon ami Engel pensa que cela était de bon augure pour moi. 11 me conseilla donc de solliciter sur-le-champ la place de poète dramatique du théâtre national, place qui était alors

vacante.

Ma supplique resta sans réponse, il est vrai ; mais le protecteur dont je viens de parler, et auquel je l'avais communiquée en réclamant sa bienveillante intervention en ma faveur , m'apprit que le roi , qui avait non seulement reçu avec beaucoup de bonté les ouvrages que je venais de lui présenter, mais qui en avait même choisi quelques uns pour être représentés, ferait certainement droit à ma demande , dès que le directeur du théâtre lui-

même m'aurait proposé pour la place en question. Mais le directeur refusa, par des raisons d'économie, de faire cette proposition; et je vis ainsi s'évanouir le seul rayon d'espérance qui m'eût lui depuis quelque temps.

J'avais donc perdu tout espoir d'obtenir un établissement solide; mais il me restait des amis actifs qui contribuèrent, suivant leurs moyens , à me soulager dans ma situation pénible.

Chose singulière, la plupart d'entre eux me regardant comme jouissant d'une certaine aisance, croyaient, en m'accueillant dans leur intérieur, ne me procurer que des plaisirs et des divertissemens , tandis qu'ils me rendaient par-là des services dont j'avais grand besoin.

Heureusement, vers ce temps-là, arriva mon ancien ami Opitz, employé comme régisseur auprès du théâtre de la cour de Dresde. Les comédies que j'avais retouchées pour le théâtre de Berlin eurent son approbation ; il offrit de m'obtenir, de la direction de son théâtre, une petite pension annuelle, dans le cas où je voudrais me charger pour elle d'un semblable emploi. Comme, dans ce moment, rien ne pouvait mètre plus agréable, j'acceptai cette offre amicale avec la plus vive reconnais-

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sance. De cette manière , je vis doubler mes moyens de subsistance ; et , contre toute attente , ma réputation , comme auteur dramatique, s'étant insensiblement répandue, je vis bientôt s'offrir beaucoup d'autres ressources.

Peu de temps après , des traducteurs et des poètes vinrent m'apporter leurs ouvrages pour les dialoguer, moyennant un honoraire de six frédérics d'or pour chaque pièce. Je leur rendais , au bout de quelques jours, leurs travaux ainsi corrigés et améliorés. Je recevais mon argent, et les laissais jouir de la gloire de les faire représenter et imprimer sous leur nom, sans faire mention de mes corrections. Ces différens travaux améliorèrent sensiblement ma position, et je me réjouis beaucoup d'avoir embrassé un métier qui réparait aussi avantageusement l'état de mes finances. Mon ami Engel me disait souvent en plaisantant : « Vous êtes depuis long- temps connu comme bon cordonnier ; mais depuis que vous vous êtes fait savetier, vous gagnez bien davantage. » Il me louait de pouvoir ainsi faire abnégation de moi-même. Je n'avais pas autant de mérite qu'il le pensait, car j'y étais réduit par les circonstances.

Vivant dans une indépendance qui me per-

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mettait d'exercer mon métier d'auteur dans les lieux qui me convenaient le mieux, je passai une partie de l'été à Gharlottenbourg , chez mon beau-frère. Pendant ce temps, et dans la suite , j'écrivis, indépendamment des ravaudages dont j'ai parlé, quelques pièces que je pouvais considérer comme mon bien , et d'autres que je pouvais m'approprier sans mériter aucun reproche, quoique le sujet ne m'en appartînt pas. Dans le nombre des pièces originales, se trouvent : Le Rival féminin ; la Ferme ; Eugénie TV aller; et le drame intitulé : Les Médicis, que je refondis entièrement. Je l'enrichis de quelques rôles et de situations nouvelles , et changeai son titre en celui-ci : Justice et sentiment naturel. Les pièces empruntées aux théâtres étrangers, et transplantées sur le théâtre allemand , étaient : Les Curieuses , d'après Goldoni; le Maître de danse; Sigismond , prince de Pologne , ou la Vie nest qu'un songe, d'après Le Sage (i); le Barbier de Village, d'après le Médecin malgré lui, par Molière ; et la Maison de poste, comédie traduite de l'italien, par le chanteur Concialini. Le libraire Maurer se chargea de l'édition de cette dernière pièce, et j'en abandonnai l'honoraire à

(i) Il se trompe ) la pièce est de Boissy.

une pauvre veuve. Le reste de mes ouvrages se trouve encore en portefeuille, en attendant que j'y mette la dernière main , pour les rendre dignes d'être livrés au public.

L'été suivant, je me rendis pour quelques mois à Potsdam. Je fus assez heureux pour trouver, dans le jardin royal de Sans-Souci, chez un de mes amis, nommé Stello, une demeure fort agréable , où je passai des momens délicieux , jouissant tous les jours des agrémens que me procuraient ce logement , ses environs enchanteurs , la société du comte Moritz de Brûhl, celle de la veuve de mon ami Gilbert de Rudiger, ci-devant chambellan intime ; du chef des cuisines Luders , du jardinier de lacour Ghrudisch ,et d'autres personnes estimables.

Mais , dans le moment même où je commençais à me trouver un peu plus heureux, un coup terrible vint me frapper. Ma bonne mère mourut d'épuisement, après une maladie très courte. Comme elle avait déjà atteint sa quatre-vingt-deuxième année, je devais, suivant le cours de la nature, mattendre à cette perte; mais l'amour filial ne peut perdre ses droits. Mes honorables amis, le syndic provincial Pauli , le directeur Targer et le

pharmacien de la cour Meyer, tous établis à Stettin , avaient eu le plus grand soin d'elle et avaient pourvu à tous ses besoins.

Le dernier se chargea aussi de la faire enterrer, comme elle en avait témoigné le désir plusieurs années avant sa mort, et m'envoya la valeur de sa succession, qui s'élevait un peu au-delà de mille thalers. En même temps il me proposa d'aller à Stettin pour chercher à me consoler auprès de lui et de mes autres amis. J'étais décidé à me rendre à son invitation, et même sur le point de partir, lorsque je fus atteint d'une maladie , suite naturelle de la douleur que me causa la mort de ma mère, et qui me força à garder la chambre et le lit pendant quelques mois; mais à peine fus-je rétabli, que je me mis en route. Meyer me reçut avec une amitié touchante ; on fît tout pour m'égayer ; mais l'idée de la perte d'une mère que j'avais tant aimée dès l'enfance, était sans cesse présente à mon esprit, et le séjour de Stettin, qui autrefois m'avait été agréable, me parut désormais bien triste, malgré toutes les distractions que mes amis cherchaient à m'y procurer. Je résolus donc, au bout de quelques mois , de retourner à Berlin, ville pour laquelle j'avais toujours eu

une prédilection particulière. Je dis donc adieu à mes braves compatriotes, et peut-être

pour jamais!

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