CHAPITRE XVIII
Berlin. — Mort de mon beau-frère Koch. — Engel quitte le théâtre. — Mes recettes diminuent.
Mes amis de Berlin m'avaient , depuis quelque temps , fait concevoir l'espérance d'être bientôt placé; mais, à mon retour, je trouvai que mes craintes étaient fondées. Un homme d'un rang élevé et très influent, assistant un jour à la première représentation d'une de mes pièces qui réussit, voulut bien se souvenir de moi , et me promit de solliciter sérieusement en ma faveur un emploi qui pourrait me convenir. Mais il s'en tint à la promesse; la charge fut donnée à un autre, et je fus obligé de prendre patience. Un autre plan avait été conçu par le premier conseiller des finances, M. de Goching, qui se trouve actuellement ici, et qui, comme je l'ai déjà dit, m'avait, quelques années auparavant, pris en affection à Leipsick,
Si ce plan eût réussi, je devais être employé avec des appointemens considérables dans un établissement d'utilité publique ; mais il ne réussit pas, et je me vis de nouveau réduit à recourir à mon misérable métier de ravaudeur littéraire, que j'avais abandonné depuis quelque temps; métier qui continua a être assez lucratif. Mes pratiques, qui n'avaient pas cessé de travailler, vinrent peu à peu me retrouver, d'autres les suivirent ; de sorte que mes revenus augmentèrent sensiblement. J'examinai l'état de ma fortune, et, trouvant qu'avec de l'économie et le gain que me procuraient mes travaux littéraires, je pouvais vivre assez honnêtement , je renonçai à l'idée de sacrifier mon indépendance , peut-être d'une manière peu agréable , et ne pensai plus à solliciter un emploi. Quelques semaines après mon retour à Berlin , je perdis mon beau - frère Koch, qui mourut de mort subite. Sa perte me fut d'autant plus sensible , que je l'aimais tendrement , parce qu'il était le frère de ma femme bien -aimée, et qu'il n'avait jamais cessé de se montrer mon véritable ami.
Ce fut vers ce même temps quEngel me fut enlevé , comme je l'ai déjà dit. Il était fort mécontent dans cette ville , tant à cause de la
conduite de quelques acteurs subalternes, qu'à cause des diverses préventions qui régnaient contre lui dans le public. De plus, il était souvent engagé, par quelques grands de la cour, à représenter des pièces qu'il ne pouvait donner sans faire un tort sensible à la caisse du théâtre; mais qu'il était cependant obligé de faire jouer, n'osant refuser les demandes ou plutôt les ordres qu'on lui adressait, pour ne pas manquer au respect qu'il devait à ces personnages. Il voulut enfin rétablir l'ordre dans son administration, et recouvrer son autorité ainsi que la liberté. Il s'adressa à cet effet à l'autorité compétente , demandant qu'on lui laissât le pouvoir de réformer les abus, ou qu'on acceptât sa démission. Malheureusement il avait pour ennemis des personnes puissantes , qui lui firent donner sa démission , mais sans qu'on lui accordât la moindre pension. Il se retira en Mecklenbourg, sa patrie, et ne songea plus qu'à y vivre en repos. C'est ainsi que je perdis le seul soutien sur lequel je pusse encore compter pour améliorer mon sort, (i)
(i) Le roi actuel voyant combien on avait fait tort sous le règne précédent à son ancien maître de morale
Les successeurs d'Engel en usèrent avec moins d'amitié envers moi ; ils ne firent représenter aucune des pièces que j'arrangeais pour le théâtre de Dresde; et même on ne joua pas une seule de mes anciennes pièces , si ce n'est Ariadne dans Vile de Naxos. C'est pourquoi je ne gagnai plus rien ; et je fus , en quelque sorte , mort comme auteur aux yeux du public de Berlin.
Je jouissais, depuis quelques années, de la petite pension que je recevais du théâtre de la cour, à Dresde, quand celui-ci éprouva à son tour beaucoup de changemens qui tournèrent à mon désavantage. Le théâtre de Prague, où les acteurs de Dresde jouaient ordinairement pendant l'été , fut réduit en cendres par un incendie. Le dommage qui en résulta pour la direction fut considérable. La guerre continuelle et dispendieuse qu'on soutenait contre la France, fut cause que la cour de Saxe diminua ses dépenses , et par conséquent celles aussi relatives au théâtre. De plus, les recettes qu'on faisait à la foire de Leipsick avaient , depuis quelque temps , cessé d'être lu-
et de philosophie , le rappela à Berlin ? et lui accorda une pension convenable.
cratives. Tout cela obligea la direction à une économie sévère. Entre autres mesures prescrites à mon ami Opitz, se trouvait la cassation de mon engagement. Par-là, mes revenus furent réduits à cent cinquante thalers par an. Mon métier de ravaudeur littéraire, que j'avais exercé jusqu'alors avec tant de succès , touchait lui-même a sa fin. Une de mes meilleures pratiques (le professeur de langue anglaise, Commodlow) mourut; un autre partit; ceux qui restaient se lassèrent peu à peu du métier d'écrivain, et mes moyens de subsistance sebornèrent désormais aux intérêts de mon petit capital, et ne pouvaient m'assurer qu'une existence bien pénible.