‹ Mémoires de BrissotChapitre 10 sur 86 · INTRODUCTION. XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXVII

« Paris, ce 22 octobre 1781.

« Je me disposais 4 vous écrire, monsieur, lorsque j^ai reçu votre lettre infiniment obligeante du 15 courant.

« Je Tonlois vous témoigner tout le plaisir que m'aroit fait la lectore de votre Diaeow» êur U progrès deê oonnaistancet humainet. Le hasard me Ta fait tomber entre les mains. Je connais votre censeur, et il a en la complaisance de me le prêter. Je l*ai lu plusieurs fois, et j'y ai tonjonrs trouvé Ténergie des idées, jointe à la beauté du coloris, double mérite bien précieux et bien rare chez les écrivains modernes. Ce quim*a surtout frappé, c'est la noble, hardiesse avec laquelle vous avez traité les matières les plus délicates et payé votre tribut à de grands hommes que Tanathème a frappés. La tourbe des écrivains vulgaires et des journalistes mercenaires les déchire même au sein du malheur. Il me semble que si j'étais à leur place une larme d'un philosophe sensible comme vous, serait pour moi un grand dédommagement ; et que serait-ce de votre suffrage ? L'estime des hommes qui pensent est après sa conscience, le plus grand bonheur pour l'homme qui écrit : NU contdre tibi, nuUa in^mlescere cfdpà,YoUk un état que rien ne peut payer, que rien ne peut troubler ; quand on en jouit, [tous les lieux sont indifférents, et la Bastille n'est pas plus horrible que le palais des rois.

« YoilÀ mes isentiùients. Votre excellent Ditcotsrê n'a fait que les confirmer. Mais je vous dois cette franchise quoîqne peut-être il y aurait de l'indiscrétion pour tout autre ; je crains bien, d'après ce que j'ai entendu, que vous n'ayez pas la permission de le faire vendre ici, et ▼oid pourquoi :M. le garde des sceaux n'aime pas qu'on écrive sur la législation ; il aime encore moins les écrivains qui innovent et qui conseillent la réforme, qui la prêchent de manière à être entendus avec plaisir et suivis avec raison ; et vous avez malheureusement ces deux torts, n ne vous pardonnera point d'avoir fait l'éloge de ce Baynal dont il a lui-même soUicité la condamnation, ni de regarder les lois dans la main des chefs comme des bâtons dans la main des aveugles, qui leur servent plus à frapper qu'à marcher. H est une foule d'autres vérités dans votre ouvrage qui le feront frémir, s'il le lit et il le lira, j'en suis presque sûr. Les vérités nouvelles sont pour les esprits vulgaires ce qu*est pour le voyageur timide l'aspect imposant des Alpes. Bb sont étonnés, humiliés. Os écrasent pour ne pas être écrasés. Votre censeur a rendu un compte très-favorable de votre ou-

XXVIIT INTRODUCTION.

vrage ; mais votre ton frise oe qu*on appelle le philosophisme dans la magistrature, parce qu'où ne s'y doute pas de la bonne philosophie , je crains bien, d'après ma propre expérienoe, que vous ne réussissiez pas.

R Yous ne concevez pas tous les désagréments que j'éprouve pour mon ouvrage ; et si moi, être obscur, ignoïé, je suis si persécuté quoique si peu»& craindre, que pouvez-vous espérer, vous connu avantageusement dans la littérature et dans les tribunaux ?

« On m'a dit que votre libraire avait fait venir tout le ballot à la la chambre syndicale. Il a eu tort. H fallait, sans demander de permission, faire entrer le livre dans Paris et l'y faire vendre. Le magistrat aurait fermé les yeux ; mais il ne peut pas les fermer, quand on a eu l'honnêteté de le prévenir. C'est l'étiquette ; le mal le plus affreux se tolère ainsi, mais on ne veut pas tolérer le bien le plus évident quand on y manque. Si je puis vous être utile ici ou à votre libraire, je le ferai de tout mon cœur ; je parlerai à votre censeur, et s'il arrive quelque chose de nouveau, je vous en instruirai à l'adresse que vous m'avez indiquée. Je suis bien fâché que votre départ pour la Suisse m'empêche de vous communiquer des projets, suite de mes travaux sur les lois et BUT l'éducation, sur lesquels je désire avoir votre suffrage et vos avis. J'espère que vous me permettrez de suivre pour cela votre correspondance. Elle me flatte et m'honore. Je compte aller en Suisse au printemps prochain. J'ai des affaires & Neufchâtel, où s'est imprimé mon ouvrage. Si vous allez dans cette ville je vous engage à aller voir M. Osterwald, qui est à la tête de la Société typographique. Votre nom vous préviendra partout et il s'empressera de lui faire payer le tribut qu'en bon citoyen de l'univers il lui doit. J'aime à rapprocher les gens faits pour s'éclairer. Pour moi, monsieur, je le répète, rien ne me sera plus agréable que de cultiver votre amitié et de pouvoir vous prouver toute l'estime et toute la vénération que j'ai pour vous. Je crois que vous pouvez être utile à mon projet sur l'éducation. C'est vous engager à m'entendre.

...... Tout à vous pour la vie,

«Db Warville^ »

* Cette longue lettre inédite, dont nous retranchons un post-tcriptum assez verbeux, consacré à des détails relatifs aux ouvrages de son correspondant ou aux siens, fait partie du riche cabinet d'autographes

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