INTRODUCTION. XXI
et celles de l'amour à sa liaison avec cette Félicité Dnponty qui devait devenir sa femme.
Bientôt Brissot perdit sonpère^qni laissa nne succession de 150 à 200^000 livres ^ dont il n'eut que des miettes^ le chef de la famille ayant légué à sa femme tout ce qu'il possédait, réduisant ses enfants à leur stricte légitime. A ce titre Brissot recueillit une somme de 4 ou 5,000 livres ; et c*est sur ce léger fondement qu'il bâtit l'édifice de sa vie nouvelle.
Le mariage, que contrariait encore l'incompatibilité avec tout autre engagement des fonctions que sa fiancée occupait dans la maison du duc d'Orléans, où elle était attachée à l'éducation de M"® Adélaïde, se trouvant forcément ajourné, Brissot prit patience en partageant ses travaux avec celle qui devait partager bientôt tout le reste. H étudia avec elle la physique que Fourcroy savait rendre si attrayante, la chimie et même l'anatomie à laquelle Chambon (depuis maire de Paris après Pétion) l'initia avec tout le zèle de l'amitié.
L'étude des sciences et la fréquentation des savants inspirèrent vers cette époque à Brissot son Traité sur la rechercliê de la Vérité ou mr les moyens c^y parvenir *•
<c Ce traité n'était, pour ainsi dire, que la Préface d'un ouvrage pins important que j'avais projeté, puisque je me proposais de rechercher t^ qu'il y avait de certain dans toutes les connaissances humaines. MaÎB avant tout il était nécessaire de savoir ce qu'est la vérité, par quels moyens on l'obtient, à quels caractères on la distingue. Tel était le but de mon traité... Les circonstances ne m'ont pas permis de continuer cet
* L'ouvrage parut' en 1 vol. in 8'', Neufchfttel, 1782, sous ce titre : De la Vérité, on Méditations sur les moyens de parvenir à la vérité dans toutes Us connaissances humaines, *
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ouvrage qui, j'ose le dire, rendra meilleurs ceux qui le liront. Il m'attira des critiques, des éloges et des injures. Le continuateur de Fréron me dénonça au ministère comme un séditieux. Je dois lui rendre justice, il voyait bien mon but. n tendait ea effet à amener les hommes à réfléchir sur leurs droits * . »
Cependant^ tout en s'adonnant aux lettres on aux sciences, Brîssot sentait^ an moment de contracter les nonyeaux devoirs et d'affronter les nouveaux besoins qu'amène la fondation d'une famille^ la nécessité d'asseoir sa vie sur une base moins fligitive que les sables de la renommée. Il songea donc à se faire recevoir avocat.
« n fallait prendre des degrés dans la faculté de droit, et comme ce n'était qu'une vaine formalité, je préférai la voie la plus prompte, celle de les acheter à Beims. Le voyage que je fis dans cette ville me convainquit de l'avilissement de son université, et du mépris que méritaient tous ces établissements qui étaient moins une école de science qu'un marché de titres. On y vendait tout, et les degrés et les thèses et arguments. Je rougis pour les docteurs qui m'interrogaient ; ils me parurent jouer et me faire jouer une mascarade dont le comique était encore relevé par le sujet de leurs interrogations, car ils me questionnèrent ou feignirent de me questionner très-sérieusement sur la question de savoir si les eunuques pouvaient se marier. Après avoir payé 5 à 600 livres pour cette pantalonnade, je revins à Paris et me présentai au Parlement. Ce ne fut pas sans quelque répugnance que j'endossai le hamois des avocats. Élevé depuis longtemps dan% la philosophie, il me semblait ridicule d'être vêtu en Scaramouche pour défendre l'opprimé. Mais il fallut se réûgner à l'impérieux usage. Je l'avoue, je ne me couvris pas une fois de cette maudite robe eans dési" rer que ce fût pour la dernière ^, j>
Dans de telles dispositions, avec de telles répugnances et de tels scrupules, Brissot ne devait pas la porter long-»
* Mémoires, 1. 1, p. 327-828.
« Mémotresy ti I, p. 882.
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temps. Un homme aussi indépendant, au6si rebelle à tout joug d'opinion, ne devait pas se plier longtemps à la discipline étroite et ombrageuse du stage, à la tyrannie pédantesque et inquisitoriale des deux anciens de l'Ordre chargés de la surveillance des œhnnes, c'est-à-dire des novioes inscrits sur les colonnes latérales du tableau. Le scandale philosophique et parlementaire produit par la publication de la Théorie des lois criminelles fit de part et d'autre déborder le vase. Brissot, accusé d'hérésie en droit comme en philosophie, mis au ban des traditionnels et des orthodoxes de l'ordre, n'évita qu'en la prévenant par un eidl volontaire du sanctuaire outragé l'excommunication qui en avait chassé Linguet.
<{ La fondre aUalt m'éloigpier, mes amis m'en avertirent et me con. aeUIèrent, ponr prévenir un éclat, de m'abstenir du Palais jusqu'à des temps pins heureux. Je profitai du conseil et un des plus heaux jours de ma vie fut celui où je transformai ma longue robe en habit court ^ . i»
Libre désormais, il s'en flattait du moins , Brissot résolut de se vouer entièrement à la profession d'auteur et à la culture des sciences. Là, rien ne pouvait contrarier cette liberté philosophique dont il était idolâtre. Là il s'imaginait pouvoir acquérir en même temps une grande fortune et une grande réputation.
Tout en nourrissant ces chimères qui ne nourrissent guère, Brissot continua ses études, sans prendre encore aucun parti, et se lia successivement avec ce La Blancherie> auteur d'une Correspondance générale sur les sciences et les Arts ou Nouvelles de la BèpuUique des Lettres de*
^ Mémoires, 1. 1) pi 8Bé*
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puis 1778, qui ftit un moment le fiancé de M"® Manon Phlipon, future madame Roland, et dont elle fait le portrait dans ses Mémoires y mais surtout avec Marat, sur la jeunesse et les commencements orageux duquel nous trouvons de si curieux détails dans les souvenirs que nous analysons.
C'est au début de sa liaison avec Marat que Brissot publia sa Théorie des lois criminelles, dont la mise au jour précédait d'une année celle du Traité de îa vérité, composé le premier. La Théorie des lois criminelles fut suivie elle-même de la Bihliothèque philosophique des lois criminelles.
Ces divers ouvrages, dont l'auteur mêlait à des utopies qui trahissent l'ardeur et l'inexpérience de la jeunesse des aperçus aussi neufs que hardis et des vœux de réforme aussi généreux que justes, réalisés plus tard par la Eévolution, commencèrent sa renommée sans servir beaucoup à sa fortune.
Le manuscrit de la Théorie des Icis criminelles ne lui rapporta que mille livres. La BihliotMque philosophique des lois criminelles, par suite de sa naïveté en affaires, si souvent exploitée, et de la duplicité qui présidait à la plupart des transactions de la librairie d'alors, commerce corrompu comme le despotisme même qui le réglementait sans le moraliser, né rapporta à Brissot que des promesses et des espérances.
Du moins, il était connu et déjà estimé des écrivains les plus autorisés sur ces matières : Lacretelle aîné, Delisle de Sales, l'avocat général Servan et le président Dupaty.
Sa réputation s'accrut encore vers le même temps, par
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l3S deux prix qu'il remporta à rAcadémie de Châlonssor-Mame (une académie qui voulait faire parler d'elle, comme celle de Dijon et celle de Lyon), l'un sur la question de savoir : s'il était M des indemnités par la société à un accusé dont l'innocence avait été r^^^nnt/^, l'autre sur le moyen de déterminer : Quelles pouvaient être en France Us lois pénales les moins sévères, et cependant les plus efficaces pour contenir et réprimer le crime par des châtiments prompts et exemplaires, en ménageant^Vlionneur et la Uberté des citoyens.
L'Académie eût sans doute couronné un troisième Mémoire sur la meilleure édt^catùm, dû à la même plume, si M. de Miromesnil et M. de Vergennes n'eussent mis le sceau de leur veto sur les lèvres de ces sociétés de province qui encourageaient indiscrètement la propagation de l'esprit nouveau, qui ajoutaient inopportunément à une fermentation d'idées et de passions faite pour exciter l'opinion et préparer une explosion redoutée.
Ces obstacles redoublés à son apostolat ne firent qu'irriter la fièvre réformatrice et humanitaire dont Brissot était enflammé; et c'est à la suite de ces essais des années* 1780 à 1782, que se trouvant mûr pour la lutte, il résolut de chercher le meilleur instrument pour cette guerre à outrance contre tous les despotismes qui déjà, dans sa pensée, ne reculait pas devant l'abolition même de la royauté :
(t fienverser cette royauté que Perreau * croyait ei nécessaire à la France, était dès ce tempe le but de tous mes écrits, de tous mes pro* jets. Je Tiftî«M»aia profondément les rois ; je ne ponvais en entendre parler de sang-froid.
* Un de aes amis de ce temps.
X%^tt iNTBODtCtIOil.
<{ Je formai, pour abattre le despotisme, un projet qui me paraissait infaillible. Il fallait, pour préparer une insurrection générale contre les gouvernements absolus, éclairer sans cesse les esprits, non pas par des ouvrages bien raisonnes et volumineux, car le peuple ne les Ut pas ; mais par de petits écrits, tels que ceux répandus par Voltaire pour dé- ' truire la superstition religieuse ; mais par un journal qui répandrait de tous côtés la lumière. Gomment exécuter ce projet ?
<E J'imaginai que le projet de répandre en France les grands principes politiques s'effectuerait aisément, si des amis intrépides et éclairés de la liberté pouvaient s'unir, se communiquer leurs idées, et composer leuis ouvrages dans un lieu d'où on les ferait imprimer et circuler par toute la terre.
« Je ne voyais qu'un seul gouvernement où cet établissement pût se faire avec sûreté, c'était l'Angleterre.
a: J'imaginai d'exécuter à Londres mne partie de l'établissement pour les sciences et pour les arts créé par La Blancherie & Paris. Je devais y former un Lycée, un Muséum où se réuniraient, & certains jours de la semaine, les savants, les philosophes de tout l'univers, et où seraient rassemblées toutes les productions des arts ; je songeai aussi à un journal consacré & propager les résultats de ces rendez-vous scientifiques, et qui servirait de passeport aux vérités philosophiques et politiques qu'il fallait inoculer dans tous les esprits français.
d Tel était le projet favori que je nourrissais depuis quelque temps dans mon âme. La Blancherie n'y voyait qu'une copie du sien, et j'étais bien aise que sa rue ne s'étendît pas an delà. Hais j'avais besoin de coopérateurs pour les écrits, et de secoura pour leur circulation ; et il fallait mettre quelque discrétion en les cherchant *, »
Ces idées et ces sentîments se font jour dans nne lettre caractéristique au point de vue de l'appréciation de Brissot à ce moment décisif, et qui contient aussi de curieux détails sur les mœurs littéraires du temps. Elle est adressée à M. Servant, ancien avocat général au parlement de Grenoble, à Condrieu(xf,far Vienne en Dawphiné,
* Métaoires, t. H, p. 60 à 68;