XXX INTRODUCTION
porte- voix retentissant d'un journal o^^^;^ secondé pat la diffusion de Traités à bon marché, sortis des presses indépendantes de l'association.
On Yoit qu'il s'agit d'une grande entreprise, sinon d'une grosse affaire ; et on comprend que l'intérêt passionné qu'y prenait Brissot l'ait poussé à consacrer l'année 1782 aux démarches et aux voyages nécessités par la réunion des premiers bienfaiteurs et coopérateurs d'une œuvre que l'initiative individuelle pouvait seule entreprendre, mais que pouvaient seules entretenir les forces d'une association.
Pour réunir ce groupe de coopérateurs et de bienfaiteurs de l'œuvre, Brissot employa donc l'année 1782 à des négociations avec d'Alembert, ÉliedeBeaumont,les bureaux d'esprit influents sur l'opinion à ce moment et le Palais-Royal : négociations dont un Gascon entreprenant et industrieux, ce M. de Villars, qui devait être évoque constitutionnel de Laval en .1791, puis député au corps législatif, inspecteur général des études et membre de l'Académie française, se fit à point l'intermédiaire.
Dans le môme but Brissot entreprit un voyage à Châlons-sm'-Mame, à Dijon, où il se b'a avec Guyton de Morveau et Maret le père; à Lyon, où l'attendait son ami Blot, et où il visita Servan, M. Poivre, Prost de Eoger, le ministre Frossard ; enfin à Genève, où il arriva au moment dramatique de la révolution qui devait provoquer l'intervention des armées combinées de la France, de la Savoie et de Berne.
A Genève, dont il devait reconnaître l'hospitalité c en développant, dans son ouvrage intitulé : le PhUadelphien^à Genève, (lui paruten 1783, le détail des causes de
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la gaerre civile qni s'y était allumée, et de sa terrible issue, 3 Brissot, gagné d'avance à lacanse vaincue par la force, mais, suivant lui, victorieuse par le droit, se trouva mis en relation par Francis d'Ivemois avec les chefs du parti populaire, Clavières, Duroveray, Vieusseux, Grenus et Dentand, dont il seconda de son mieux les efforts opiniâtres et la résistance désespérée.
Mais même au milieu de cette conflagration politique, il-trouva du temps à donner aux lettres et aux sciences, à la Bibliothèque où Sennebier se fit son guide, et au pasteur Yemes qui essaya en vain de le lier avec Mallet du Pan. Ce dernier devait être dans la Bévolution française comme dans la Bévolution genevoise, le champion des idées contraires à celles de Brissot, et son adversaire assez déterminé pour paraître son ennemi
Brissot, en Suisse, ne pouvait manquer au double devoir d'un pieux et filial pèlerinage aux lieux illustrés par les traces de Voltaire et de J.- J. Rousseau. Il n'y manqua point, en effet. H fit le voyage de Ferney avec « un jeune frère de Marat, non moins original que lui.* 3 Obligé par le voisinage de l'armée française d'intervention et l'imminence des hostilités, de quitter Genève menacée par le général de Jaucourt d'une exécution militaire, il c vit en passant le château de Coppet, qui lui rappela le célèbre Bayle, qui y avait été précepteur. » Il passa deux jours à Berne et s'arrêta à Neufchâtel c où il descendit chez le banneret Osterwald, qui y avait établi une vaste imprimerie, d'où sortaient presque tous les bons livres politiques et philosophiques dont la France était alors inondée. 3
n y trouva Mercier c qui était alors occupé à fair
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imprimer la suite de son Tableau de Paris, ouvrage dont la philosophie facile, et plus à la portée du peuple que celle de Raynal, n'a pas peu contribué à accélérer la révolution en ouvrant les yeux des Français sur une foule de préjugés et d'abus. Plus de cent mille exemplaires de ces deux ouvrages farent répandus en quelques années par toute l'Europe. On faisait huit éditions à la fois de V Histoire Philosophique^ j>
Il y connut plus intimement Olavière et sa famille-, y passa avec lui un mois chez M. Du Peyrou, « et là, dit-il, BOUS les yeux de ce philosophe dont Jean- Jacques a tracé un portrait ressemblant, nous formâmes une liaison qui ne s'éteindra qu'avec la vie. »
Il consacra ce mois à recueillir de la bouche de Du Peyrou de curieuses anecdotes sur le séjour de Jean- Jacques à Motier-Travers où il séjourna lui-même, et à faire aux environs de Neufchâtel, sur les traces du grand homme, des courses avec le généreux proscrit Genevois. Celui-ci, déjà bienfaiteur de Delolme, voulut l'être aussi de Brissot, et l'obligea d'accepter sur Londres un crédit de cent louis qui, plus tard, ne lui fiit que trop utile.
De retour à Paris, Brissot, confiant dans les promesses de Villars et d'Elie de Beaumont, résolut d'aller mettre à exécution en Angleterre ce projet de lycée et de journal dont il espérait la renommée et la fortune, fondées sur le plus noble des commerces, celui de la vérité et de la liberté. Avant de partir pour accomplir le vœu de son esprit, il accomplit celui de son cœur en épousant M"® Félicité Du-
* MémoireSy t. H, p. 141.
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pont; et après un court séjour à Boulogne, s'arrachant aéroïquement aux délices d'une courte lune de miel, il se rendit à Londres, où la fatalité allait le mettre aux tnains des trois mauvais génies de sa yie : Swinton, Desforges de Hurecourt et Théveneau de Morande^
A ce second voyage en Angleterre, où Brissot devait approfondir heureusement les connaissances, et épuiseï malheureusement jusqu'à la lie les expériences décevantes du premier, il s'installa à Brompton, « faubourg agréable de Londres, recherché par les malades même pour sa salubrité. «
En attendant que sa position fût fixée, et que sa famille pût venir le rejoindre, il n'eut d'autres plaisirs que l'étude, la promenade, les relations volontaires qu'il cherchait à nouer avec les savants et les philosophes anglais, les relations nécessaires qu'il ne put éviter avec les réfugiés français conduits la plupart sur cette terre d'asile par des malheurs non innocents et des persécutions non imméritées. Brissot leur ressemblait trop peu pour se résigner à la prospérité honteuse que beaucoup devaient aux profits de la vénalité ou du chantage. C'était un stoïque égaré parmi des cyniques, qui ne tardèrent pas à lui faire expier cruellement ses scrupules, ses pitiés ou ses mépris.
Un moment il se crut heureux avec les cent louis que lui rapportait sa collaboration au Courrier de VEuropey a gazette médiocre à laquelle souscrivaient cinq mille personnes, que lisaient régulièrement un million d'individus, dont le rédacteur tirait plus de 25,000 livres, plus
* Mémairesy t. II, p. 1 69.
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que Boussean n'avait retiré du produit de tous ses ouvrages 2» et qui a c contribué plus qu'on ne pense au succès de la guerre d'Amérique et par suite à la Eévolution française^ i»
Brissot ne devait point garder longtemps les illusions naïves et généreuses qui l'avaient conduit en Angleterre et l'y soutenaient « ardent, infatigable pour le travail, toujours lisant, méditant^ écrivant, aimant peu la table^ fou du bien public, ami de la vérité, de la liberté et déjà prêt à] tout Jeur sacrifier. »
Ses projets d'établissements nouveaux et de créations indépendantes excitèrent les ombragée de Swinton, effarouchèrent l'insouciance de Serres de la Tour, provoquèrent la jalousie de Théveneau de Morande, enfin, et c'est là le pire, attirèrent le zèle parasite et la collaboration cupide de ce Desforges d'Hurecourt, avec lequel Brissot commit l'imprudence de se lier par un traité d'associa* tion.
Le résultat de cette coalition d'intérêts, de soupçons, de rancunes, de. jalousies fut l'avortement du Lycée de Londresy la ruine des espérances du fondateur de cette entreprise scientifique, littéraire, mais plus encore politique, la suppression du privilège du ministère pour l'introduction en France de son journal, condition indispensable de l'existence et du succès de cette feuille ; enfin l'arrestation de Brissot à Londres pour dettes, et à peine délivré, son incarcération à la Bastille, à Paris, où il était allé protester de son innocence, et où les calomnies
* Mémoires j t. II, p. 1«4 et 166.
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intéressées dont ses ennemis le poursuivaient^ lui ménageaient de nouvelles épreuves.
Sur ces déceptions Uttéraires^ces chagrins moraux^ ces épreuves domestiques^ sur les mœurs et les caractères de cette colonie d'intrigants et d'aventuriers livrés dans les cafés de Londres à l'exploitation de l'industrie du pamphlet^ les Mémoires de Brissot contiennentdes détails émouvants^ des renseignements curieux qu'on chercherait vainement ailleurs.
Ils renferment aussi bien des pages intéressantes sur ses relations avec les savants et les littérateurs anglais auprès desquels il cherchait, avec des connaissances nouvelles^ la consolation de ses déboires, et respirait un air honnête et pur au sortir de cette caverne de voleurs, de ce guêpier de folliculaires au milieu desquels sa mauvaise fortune l'avait fait tomber.
O'est ainsi que tour à tour il nous peint d'après nature et nous révèle dans leur intimité l'historienne madame Macaulay, miss Evelina Bumey, la romancière, miss Capper, le docteur Graham, le docteur Maty, le docteur Kirwan, le docteur Priestley, le docteur Price, le chanoine Magellan, lord Mansfield, Jérémie Bentham> Sheridan, Colman, Gibbon.
Brissot languit deux mois à la Bastille^ où il avait pris la place que Linguet avait quittée pour se réfugier en Angleterre. Brissot l'y avait rencontré peu de temps auparavant^ mais avait refusé de renouer avec lui les liens de l'ancienne collaboration et de l'ancienne amitié.
Le prisonnier dut enfin sa liberté aux actives démarches da sa femme, à son infatigable dévouement, secondé par l'influence de M°® de Genlis, et les efforts du groupe d'amia
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zélés que cette intéressante infortone avait mis en campagne.
Mals^ ponr prix de cette favenr^ Brissot dut payer une cruelle rançon en s'engageant à renoncer à son établissement du Lycée de Londres^ dont la liquidation hâtive^ féconde en litiges^ équivalut à une spoliation.
Depuis cette époque^ c'est-à-dire depuis sa sortie de la BastiUe en septembre 1784^ jusqu'au mois de mai 1788^ mois où Brissot partit pour l'Amérique^ sa vie fut tranquille, obscure et de son propre aveu * sans beaucoup '^'événements.
Un des plus importants de ces événements fut la rencontre de Mirabeau 9 autre aspirant à la gloire^ à la fortune, au pouvoir, mais moins difficile sur le choix des moyens, agitateur souvent mercenaire de l'opinion qui l'écoutait sans l'estimer, jouant déjà avec les forces populaires en homme habitué aux orages et résolu déjà à conquérir, en attaquant la monarchie au risque de la renverser, assez d'influence pour lui paraître le seul capable de la défendre. En attendant, Mirabeau vivait d'intrigues plus que de travail, et Brissot put se convaincre à ses dépens de la facilité avec laquelle il tirait parti d'une question étudiée par d'autres.
C'est au commencement de 1785 que les occasions nées de son intimité avec Clavière, lié lui-même avec Mirabeau, nouèrent des rapports fréquents entre Brissot et ce personnage cynique et sublime tour à tour, jamais ridicule, séduisant et repoussant à la fois, dont il subit le prestige^ mesura la corruption et admira les grandes fa-
* Mémoires, t. Il, p. 817.
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cultes. Ce ne fat pas sans regretter plus d'une fois l'usage qu'en faisait un ambitieux capable de cumuler les profits de l'accusation et de la défense, pour mettre enfin tardi- Tement au service de la réaction ce talent si bien fait pour la révolution, que jusqu'au bout et malgré tout il demeura révolutionnaire. Brissot a laissé dans ses Mémoires sur Mirabeau, dont il trace un portrait non flatté, mais ressemblant, des renseignements précieux pour le biographe et l'historien, le moraliste et le politique.
On en peut juger par l'appréciation qui sert de conclusion au récit de Brissot, sévère comme l'arrêt d'un honnête homme, mais qui montre combien Brissot avait pénétré à fond Mirabeau, combien rien de ce qui le touche ne lui était étranger, combien enfin il était au courant de la vérité sur ces accusations de plagiat et de vénalité longtemps, mais surtout alors, considérées comme des calomnies ^
Brissot « s'arracha à l'étude de la finance, à laquelle il se livrait avec Clavière et dont Mirabeau venait parfois s'occuper avec eux, pour aller passer l'été de 1785 chez un de ses anciens amis de collège qui était prieur dans le Dunois. T> ^
C'est au retour de ses promenades et de ses méditations au sein des bois solitaires, parsemés dans cette campagne du prieur Joliet, « qui interrompaient la vue fastidieuse d'un terrain uni, et dont l'horizon était sans bornes » que Brissot composa ses Lettres à V empereur Joseph II sut rémtgratmi et le droit des peuples. C'est là que, retiré avec sa femme dans une hospitalité studieuse et agreste, il eut le bonheur de devenir père d'un second enfant, qu'il appela
* Mémoires, t. II, p. 386, 887.