‹ Mémoires de BrissotChapitre 13 sur 86 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

Sylvain, et qu'il voua dès le berceau, dit-il, à la vie rurale pour laquelle il se sentit toute sa vie un goût toujours contrarié.

C'est là aussi qu'il lut les Voyagea du marquis de ChaS" feïux dans les Etats-Unis éP Amérique, et « crut devoir prendre la plume pour les réfiiter, et pour venger le peuple, les quakers et les noirs. »

Cet ouvrage, écrit presque d'un trait, d'inspiration et avec une verve et une passion peu habituelles à Brissot, ept de son avis < celui qui doit être préféré à tons ceux qui sont sortis de sa plume, i^ Il fut < le fondement de ses liaisons avec les quakers d'Amérique et avec Crèvecœur. Plusieurs traductions en forent faites par leors soins, tant en Angleterre que dans les Etats-Unis *. »

C'est vers le même temps que Brissot se lia avec Ber-i gasse et devint un des adeptes du magnétisme, attiré vers la propagation de cette doctrine nouvelle, moins par une conviction scientifique que par l'aveu fait par Bergasse s qu'en élevant un autel au magnétisme, il n'avait en vue que d'en ériger un à la liberté. »

Nous devons à Brissot de curieux détails sur la société que dans ce but l'ambitieux visionnaire forma, composée des hommes qui annonçaient leur goût pour les innovations politiques, et parmi lesquels se trouvaient la Fayette, d'Esprémesnil, Sabatier, etc.

tt C'était dànslefl dînel's qu'on agitait lea questions les pltts importantes. J'y prêchais la République -, mais à l'exception de Clavière, personne ne la goûtait. D'Esprémesnil ne ycTulait dilxnirhonnailUr la

I Mémoire», t. H, p. 401 à 404.

tNTBÔDtlCTiON. ÀXXlX

France (c'était son mot) que pour y faire régner le Parlement. Bergasse voulait un roi et les deux chambres. Mais il voulait surtout faire le plan seul, et que ce plan fût rigoureusement exécuté; sa manie était de se croire un Lycurgue...

<E ... On ne peut disconvenir que les efforts de Bergasse et ceux de la société qui se rassemblait chez lui n'aient singulièrement contribué à accélérer la révolution. On ne peut calculer toutes les brochures sorties de son sein. C'est de ce foyer que partirent presque tous les écrits publiés en 1787 et 1788 contre le ministère..... On en dut plusieurs à Grorsas.... Carra se distinguait aussi dans ces combats, auxquels je pris quelque part ^. 2>

O'est aa moment où commençait à bouillonner cette fermentation révolutionnairey activement entretenue par les pamphlets anti-ministériels en apparence^ anti-monarchiques en réalité^ que vomissait sans relâche l'officine de la société et dont les auteurs étaient tour à tour Gorsas^ Carra, Brissot lui-même, que la situation de ce dernier ftit modifiée par une de ces décevantes faveurs de la destinée, souvent pires que ses rigueurs.

Brissot accepta du marquis Du Orest la place de lieutenant général de la chancellerie du duc d'Orléans, moins dans son intérêt que dans celui de ses idées, auxquelles il espérait gagner l'appui d'un prince libéral et frondeur, jaloux de faire du bruit plus encore que de faire du liien, que sa vanité et ses vices avaient placé à la tête de l'opposition, mais que ses souffleurs se flattaient de diriger de &çon à lui donner l'apparence de toutes les vertus qu'il n'avait pas. Malheureusement pour eux, le chef nominal de la traditionnelle conspiration du Palais-Royal se montra moins ce qu'il devait être que ce qu'il était, c'està-dire plus Mvole, mais aussi plus honnête que ne l'eus-

* Mémwru^ t. H, p. 416 à 420.

XL INTBODUCTION.

sent désiré les roués politiques qui s'étaient MtB ses mentors *.

Le résultat le plus clair du rapide passage de Brissot, a dans ce palais de boue où^ loin de s'enrichir^ il fut mal payé de ses services et contracta des dettes ^ » fut, pour le présent, une connaissance plus approfondie des hommes et des choses, toujours acquise au prix de nouvelles déceptions; surtout le mépris de cette Fronde d'ambitieux sans génie et d'intrigants sans scrupule qui s'agitaient autour d'un prince incapable de conduire une révolution et même d'en profiter : étrange parti qui courait toujours après son chef, tandis que son chef courait toujours après lui.

Pour l'avenir, Brissot acquérait un nouveau titre et fournissait un nouveau prétexte à la haine de ces ennemis qui, après avoir abusé de sa qualité de journaliste international, muni d'un privilège d'introduction de sa feuille en France,, pour en faire un suppôt de ministère et un espion de police, devaient profiter de son passage au Palais-Royal pom* le représenter comme inféodé au parti et comme complice de ces velléités d'usurpation que n'eut jamais, selon lui, un prince d'opposition et non de révolution, a qui ne pouvait supporter sans en être efjft'ayé les conspirations durant plus de vingt-quatre heures, et qui tenait surtout à avoir l'Opéra et les filles dans son camp ^. »

C'est aussi aux intrigues du marquis Ducrest, son protecteur de passage, que Brissot dut d'ajouter à la liste de

* Mémoires^ t. II, p. 231-232.

2 Mémoires, t,IJj p. 237.

3 AtémoireSj p. 437.

INTRODUCTION. XLT

ses pérégrinations un voyage dans les Pays-Bas pour y assister à la révolution brabançonne, et une course en Angleterre, pour esquiver une lettre de cachet en compagnie de rétonnant, mais digne frère de M™® de GenUs, qui ne cherchait à renverser le premier ministre que pour prendre sa place, comme le prouvent ses lettres, témoignage d'une présomption ridicule et d'une prophétique prévoyance.

Brissot n'était pas fait pour demeurer longtemps en compagnie des gens qu'il ne pouvait estimer, qui travaillaient à compromettre plus qu'à réaliser des principes dont ils affectaient le goût sans en avoir le respect. Celui qu'ils appelaient dédaigneusement « l'homme vertueux » ne devait pas longtemps s'entendre avec ces fanfarons de liberté, pour qui il avait rêvé un rôle plus grand qu'eux, et qui ne voyaient dans la révolution] prochaine qu'ils fomentaient en la redoutant rien qui dut aller au delà d'une fronde parlementaire et d'une intrigue ministérielle.

Brissot visait plus haut et voyait plus loin que ces fiitiles rénovateurs, dont les conciliabules étaient des orgies. Il s'était plongé, au sein d'une solitude enfiévrée, dans l'étude de l'Histoire de la Fronde et la lecture des Mémoires du cardinal de Retz. Il n'y trouva que des ambitieux capables de commencer un révolution sans savoir et sans vouloir la finir. Il n'y trouva qu'un esprit frivolement machiavélique , possédant l'ail; de soulever un parti, sans savoir l'employer à le conduire. Une tarda donc point à désespérer « d'un début si mal soutenu 30 et à se séparer de gens qui « au lieu de se préparer à la révolution par de bonnes mœurs, des écrits vigoureux, par tout ce qui pouvait attacher au^prince le peuple las de despotisme, se bornaient à bâtir des projets au milieu des dîners les plus

Xin ÎNTBODtJCTfON.

fiifitaetlx et de laquais dont la plupart étaient des espions, à censnrer le verre à la main ou sur des so&s avec des filles *• »

Il comprit de bonne heure « qu'on ferait bien de se servir du Parlement pour poser la première pierre de la réforme de la Constitution, mais que pour l'assurer, pour élever l'édifice, il ne fallait compter que sur le peuple, c'est-à-dire sur les administrations provinciales et même les états-généraux i»... enfin et qu'il fallait se plonger dans un ordre de choses tout à fait nouveau, qui exige un changement complet d'habitudes et d'idées ^ :»

Dès 1787-1788 Brissot chercha, en dehors de la France, le levier d'opinion avec lequel ceux qui comme lui voulaient donner à la Bévolution imminente toute sa force, afin qu'elle produisît toutes ses conséquences, pouvaient soulever ce monde de traditions tenaces et de préjugés opiniâtres, où ce que la nouveauté avait de trop hardi rencontrait de la résistance.

Ce levier d'opinion, Brissot allait le trouver dans les leçons de la révolution anglaise et les exemples de la révolution américaine. C'est de là seulement que pouvait partir l'étincelle décisive. C'est là seulement que pouvaient se forger les armes, non d'une révolution parlementaire destinée à avorter et qui ne pouvait qu'ébranler le trône, mais d'une révolution populaire capable de le renverser.

C'est à ce plan d'opérations, à cet ordre d'idées et d'espérances que se rapportent les relations nouées par Brissot durant son dernier séjour en Angleterre avec Gran-

^ Mémoires, t. II, p. 482-488.

^ Ibid., p. 477.

IWTBODUCTIOW. XLi:i

yîUe Sharp^ fondateur de la société instituée pour l'abolition de la traite, son affiliation, en compagnie de Glavière, à cette société, et la création de la société sœur des Amis des Noirs, qu'il fonda à Paris (février 1788). Il convient d'attribuer aux mêmes mobiles le voyage en Amérique entrepris par lui à la fin de 1788, voyage où il se passiq^na encore plus pour l'égalité des races humaines, pour l'af&anchissement de tous les esclavages, d'où l'admirateur de Franklin revint non moins admirateur de Washington, et mûr pour cette vie politique militante qui ne devait désormais s'arrêter que devant l'échafaud et se reposer que dans la mort.

Si la Révolution française surprit à peu près tout le monde par sa soudaineté et sa rapidité (comme tous les événements que l'on cesse d'attendre à force de les prévoir, et dont l'époque semble d'autant plus incertaine que leur arrivée est inévitable), Brissot fut du très-petit nombre de gens non-seulement parmi ceux qui devaient la subir, mais parmi ceux mêmes qui devaient en profiter, qu'elle n'étonna point et ne prit pas au dépourvu. Il avait passé la première partie de sa vie à semer ces idées, germes heureux et germes funestes, qui allaient fructifier dans les fûts ; et dès 1787 il avait envisagé de sang-froid les conséquences les plus extrêmes du mouvement de rénovation dont il s'était fait l'apôtre et le prophète, puisque, dès cette époque, il se disait et était républicain.

C'est au milieu d'une République, où il admirait la

XLÏV INTRODUCTION.

réalisation du rêve de toute sa vie, que la nouvelle du mouvement national de 1789 vint trouver Brissot, qui retourna à Paris complètement et sincèrement républicain, d'autant plus apte, d'ailleurs, à la patience qu'il avait un idéal certain et un modèle tout prêt.

Il allait enfin profiter de la réputation que ses travau:s déjà considérables, ses voyages, ses malheurs, l'estime de nombreux amis, la haine d'ennemis plus nombreux encore lui avaient faite. EUe touchait à une sorte de popularité, et semblait désigner, pour contribuer à l'établissement du régime nouveau, l'un des plus infatigables adversaires, l'une des plus innocentes victimes du pouvoir arbitraire.

La société des Amis des Noirs, qu'il avait fondée, dirigée, étendue, où il avait fait entrer successivement les partisans les plus autorisés de cette, réforme qui appelait toutes les autres, Mirabeau, La Fayette, Bergasse, La Rochefoucauld, Lacépède, Volney, de Tracy, Lavoisier, Pastoret, Condorcet, Sieyès, Grégoire, Péthion, Clavière, Carra, Valady, Gorsas, fit un accueil triomphal au retour de son chef. Cette association lui fournit à propos l'instrument avec lequel il devait non-seulement préparer cette émancipation coloniale inopportune, indiscrète, prématurée, et ces désordres de Saint-Domingue, au souvenir desquels son nom est demeuré attaché, mais encore agiï sar les opérations électorales, les délibérations de la municipalité et de l'assemblée, l'organisation politique permanente du peuple, usant et abusant, par la société des Jacobins et les comités des sections, du droit de réunion, et investi de la force armée par la garde nationale.

Brissot prit une part plus active et plus efficace encore

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