‹ Mémoires de BrissotChapitre 14 sur 86 · INTRODUCTION. XIV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XIV

qu'appaï^nte et éclatante à cette organisation révolutionnaire, qui devait si vite dévier de sa voie et dépasser son but. Il était à la fois ambitieux et modeste. Il préférait le triomphe de ses idées au sien et s'occupait des principes plus que des intérêts.

Aussi la faveur bourgeoise et populaire, accaparée par des individualités pins bruyantes et plus pressées, ne se porta-t-elle point d'abord sur lui ; cet ouvrier de la première heure fut moins bien traité que ceux de la dernière par des électeurs embarrassés ou enivrés de leurs droits, qu'il fallait quelque peu diriger, violenter même dans leur choix, qui trouvaient plus de plaisir à être flattés qu'à être éclairés et qui préférèrent tout naturellement leurs courtisans à leurs conseillers.

Brissot d'ailleurs leur était moins connu par sa personne que par ses écrits. Son voyage en Amérique l'avait tenu plus en communication avec le foyer des idées nouvelles qu'avec celui des faits nouveaux. Sa figure pâlie par les veilles etlaméditation^ ses cheveux longs et plats, sans poudre et sans queue, son air distrait et préoccupé, l'exiguïté de sa taiUe, courbée encore par le travail de mineur intellectuel auquel il s'était livré, ses vêtements d'une simplicité quakerienne, déjà naturelle pour lui, mais qui paraissait encore affectée : tout cet ensemble de sa physionomie le rendait plus estimable que sympathique.

Une coalition passionnée d'intérêts, de jalousies, de rancunes, avait d'ailleurs, dès les premiers temps de son retour, associé contre un homme aussi modéré de caractère qu'audacieux d'esprit, les attaques des pamphlétabes delà cour et des pamphlétaires de son propre parti ; et Théveneau de Morande, revenu de Londres tout exprès pour

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exercer impunément cette industrie de la dénonciat du dénigrement mercenaire, si prospère dans les troublés, avait pris|Brissotpour cible de ces calomnie il reste toujours quelque chose.

Brissot, écarté de l'arène par son goût de la spécr en ces moments où Taction domine, écarté des suce des rivalités écrasantes ou des brigues sans scru persuadé d'ailleurs que le vrai poste du dévoueme vique était plutôt au fort de la lutte qu'au mili( honneurs, et parmi les guides de l'opinion que par aspirants au pouvoir, se retira sur le sommet de la tagne philosophique. Il prêcha la révolution'par pri du haut de la tribune du Patriote français \ un c ganes les plus importants de l'époque et des plus inl au point de vue de la direction des idées et de la dii des partis.

Il ne cessa jamais d'inspirer ce journal, même qn jalouse loi d'option le força plus tard de renoncer à y pour se consacrer entièrement à ses devoirs législa qu'il n'y régna plus que par l'ombre de son nom. ombre fiit assez grande pour étouffer non le talent l'individualité d'un écrivain plus brillant et plus gique que lui, non moins honnête et désintéressé, c fidélité héroïque à son maître, scellée de son sang, : nore tous deux : Girey-Dupré.

* Le Patriote FrançaiSj par Briisot de Warville, journal q mence le 28 juillet 1789 et finit au n° 1388, le 2 juin 1793. avait placé en tête de sa feuille cette épigraphe : Une gazette une sentinelle avancée qui veille sans cesse pour le peuple. Y< toire des journaux pendant la Révolution par Léonard Gallois p. 188 à 466, et E. Hatin, Histoire de la presse, t.Y,

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Du reste, cette œuvre de tous les jours n'absorba point complètement un homme aussi laborieux que Brissot. Il avait touché de trop près au mandat législatif (il ne lui uvait manqué que quelques voix pour être député suppléantaux États-généraux, aveosesamis Sieyès et Péthion) pour qu'il ne fût pas considéré comme des leurs par ceux mêmes qui l'avaient emporté sur lui.

Les auteurs du mouvement de 1789, bientôt embarrassés devant leur œuvre, quand il fellut sortir de la théorie pour entrer dans la pratique et écrire la charte de lem-B conquêtes, ne pouvaient guère se passer des avis d'un écrivain rompu à l'étude des constitutions libres, qui les avait vues fonctionner sous ses yeux en Suisse, en Angleterre, en Amérique, dont l'absence était une fe-iblesse pour l'Assemblée, dont les critiques eussent porté un coup mortel à son crédit déjà si ébranlé.

Brissot, quoique ne faisant pas partie de l'Assemblée nationale, fut donc appelé, en qualité de publiciste, au sein de son comité de constitution, et prit part à ses travaux.

Il avait été d'ailleurs élu, peu de jours après le 14 juillet 1789, membre de cette représentation communale, où les .ainqueurs de la Bastille ne pouvaient manquer de faire .ntrer l'ancien prisonnier de la Bastille, auquel ils avaient, le soir de la prise de la forteresse du bon plaisir, apporté l'hommage vengeur des clefs sous lesquelles il avait été enfermé.

Dans l'assemblée municipale Brissot se distingua par son zèle, par ses lumières, mais aussi, il faut bien le dire, par ses ombrages, ses susceptibilités, ses soupçons civiques, une indépendance farouche et une systématique intolérance.

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Il semble qu'il soit dans la destinée de tons les calomniés de calomnier, dans la fetalité de tous les proscrits de proscrire, de tous les persécutés de persécuter à leur tour.

Sans qu'il y ait à lui reprocher de violence ou d'iniquité, on ne peut méconnaître le rôle signalé, et à certains égards funeste, de Brissot dans les délibérations et les opérations de ce comité de recherches de THôtel-de- Ville, prototype des comités de vigilance, de surveillance, de police, de sûreté générale, de salut public qui furent une si mauvaise école pour le peuple, et fondèrent une inquisition et une tyrannie nouvelles sur les ruines des anciennes.

Le côté ombrageux d'un caractère aigri par l'injustice et la pauvreté, le côté chimérique d'un esprit plus hardi que sûr se retrouvent également dans l'institution de ce premier comité d*lnquisition, de perquisition, de dénonciation qui mit la délation à la mode, la méfiance à l'ordre du jour. Il ne découvrit aucun complot, pas même celui de Favras, beaucoup plus imaginaire que réel et, en tout cas, peu redoutable, mais il provoqua contre son président une sorte de conspiration faite de la désapprobation des uns, du ressentiment des autres, qui finit par assurera Brissot, un des plus modérés en sonmie parmi tant de violents, et des plus honnêtes parmi tant de corrompus, l'animadversion de tous les partis, l'ingratitude populaire, l'infamie de la vénalité et le supplice de la trahison.

L'infamie de la vénalité à celui qui demeura trop pauvre pour payer, en prison, les frais de la pistole, et ne laissa pas à sa veuve de quoi faire imprimer sa défense ; le supplice de la trahison à celui qui ne trahit jamais que lui-même !

« Enfin l'Assemblée nationale termina une carrière trop longue de quelques mois pour sa gloire et la liberté. Si elle

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avait été l'objet de viles adulations, je dois avouer qu'elle avait été en butte à des calomnies bien atroces.... Elle tomba dans de grandes erreurs, elle fit de grandes fautes ; mais elle fonda la liberté, elle promulgua les droits de l'homme, et cette promulgation rachète bien des torts. D'ailleurs, le bien qu'elle fit, on le lui devait tout entier ; elle le fit quand elle se livra à sa propre impulsion, quand elle fut elle-même; le mal qu'elle commit fut le crime de quelques intrigants qui l'avaient divisée, trompée, harassée, surtout dans les derniers temps * - »

Brissot, dégoûté de rechercher les suffrages de ses compatriotes par l'échec de sa première candidature (nul n'est prophète en son pays), tenta cette fois la fortune de l'urne parisienne.

Il ne triompha pas sans peine des calomnies répandues contre lui par l'implacable Théveneau de Morande, dans son Argus des patriotes yTé^tée» dans le BaMllardy ou affichées au coin des rues par le (Jhant du Coq, pamphlet quotidien, rédigé par Esménard et qu'on lisait sur les murailles.

Il y avait d'aiUeurs une réaction excessive et aveugle, comme toutes les réactions, contre l'inutiUté des philosophes, la lenteur de leurs travaux, et la stérihté de leurs combinaisons. Condorcet passa avec la plus grande peine; Brissot, suspect pour les mêmes causes, feillit être victime des mêmes velléités d'ostracisme ; il n'arriva à l'Assemblée législative qu'après l'épreuve, plus pénible qu'humiliante, de onze ballotages.

Il avait cependant donné des gages plus que suffisants de

* Mémoires^ t. IV, p. 116.

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