L INTRODUCTION
sa haine contre la royauté et même contre le Boi ; car il n'aimait pas Louis XVI, et même ne l'estimait guère, prenant pour des réticences ses incertitudes et ses feiblesses pour des hypocrisies.
n avait rédigé, après le retour de Varennes, cette fameuse pétition réclamant la mise en jugement * du roi fugitif, qui fiit cause, au Champ-de-Mars, où on la signait sur l'autel de la patrie, de la première application de la loi martiale, de la première collision entre le parti constitutionnel et le parti révolutionnaire, et qui sans servir sa popularité, marqua la fin de celle de Bailly et de La Fayette.
Il était un des chefs avérés du parti républicain ; mais il voulait arriver à la république peu à peu et non tout d'un coup, préférant comme transition la suspension du roi à sa déchéance même et la transformation progressive des institutions à la brusque abolition de la royauté.
Le roi lui semblait encore nécessaire pour consacrer, en la déclarant, la guerre à la coalition, qu'il sentait inévitable, qu'il préférait provoquer que subir, et qu'il préférait ' faire déclarer par le roi et la nation d'accord, que par la nation seule, aux puissances étrangères.
Satisfait, pour le moment, delà Constitution, Brissot, à l'intérieur, songeait plutôt à l'appliquer qu'à la modifier ; et il tournait tous ses efforts, comme il cherchait à détourner ceux de la nation, vers l'ennemi extérieur, commun à
* Et non la déchéance, comme on l'a dit. M™^ Eoland la caractérise ainsi : a Les jacobins proposèrent une pétition à l'Assemblée pour lui demander le jugement du traître qui avait fui, ou l'inviter à recueillir le vœu du peuple sur le traitement qu'il pouvait mériter, et déclarer en attendant qu'il avait perdu Ift confiance de celui de Paris. ]>
INTBODUCTION. U
tous, trouvant bon pour la liberté le baptême de la victoire, et cherchant à éteindre dans les luttes du patriotisme ce que l'énergie révolutionnaire avait d'excessif à son gré.
Telle fdt la politique de Brissot, membre de l'Assemblée législative; telle fdt la cause qui lui fit dédaigner toute autre charge, tout autre honneurpour les difl&ciles travaux etles redoutables responsabilités de ce Comité diplomatique de la seconde assemblée dont il fdt l'âme, qui déclara la guerre à l'empereur d'Allemagne, le 20 avril 1792, comme le Comité diplomatique de la troisième, assemblée, la Convention, devait, sur ses conclusions, déclarer la guerre à l'Angleterre et à la Hollande, le V février 1793.
Aussi décidé à la modération de la logique, à la patience de la force, dans les affaires intérieures, qu'il était résolu à l'activité et à l'énergie à l'extérieur, Brissot se trouva sans autres instruments de résistance que la parole et la plume, sans autre force que l'honnêteté et la pauvreté, en butte aux hostilités des exagérés de tous les partis.
Les royalistes constitutionnels le taxèrent de témérité ; les républicains accusèrent de timidité et de lenteur un homme aasez fort pour oser être sage, pour retenir leurs impatiences et gourmander leurs violences. Les derniers partisans de Louis XVI, les partisans plus nombreux d'ita. changem^it, lui reprochèrent, les uns d'avoir précipité la guerre, empêché la réconciliation dçs classes, rendu un cataclysme inévitable, les autres d'avoir cherché une diversion intéressée dans une conflagration européenne, d'avoir doublé les soucis du patriotisme et malencontreusement ajouté l'étranger aux ennemis de la liberté.
Malouet,Rivarol, Mirabeau jeune, Champcenetz, André Cbénier, de Fange^ les Actes des Apôtres, le Journuî (h
LTI INTRODUCTION.
PariSy criblèrent à la fois Brissot d'épîgrammes et de brocards, toujours dangereux dans un pays où le ridicule tue, et où il est trop fecile de déshonorer un homme.
Brouillé avec La Fayette et Bailly depuis l'affaire du Champ-de-Mars, brouillé avec Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, depuis qu'il s'obstinait à proposer pour modèle à la révolution française la révolution anglaise et la révolution américaine, et prétendait attendre plutôt que de tout risquer, améliorer plutôt que de tout détruire, enfin et surtout depuis qu'il semblait avoir placé dans un ministère Roland, Clavière, Servan et Dumouriez et son maintien aux affaires, la garantie du salut public, Brissot eut l'honneur de ne prendre aucune part au 10 août, fait par la municipalité autant contre l'assemblée que contre la royauté, et par Danton, Desmoulins, Robespierre, autant contre le ministère que contre Louis XVI.
Il acheva de se compromettre et de se déshonorer aux yeux des partisans de la Terreur naissante en protestant publiquement, solennellement, énergiquement, avec un courage trop peu imité, contre les massacresde Septembre.
Dès lors le conflit devint irréconciliable entre la Gironde qui voulait enrayer et* la Montagne qui prétendait accélérer la marche éperdue du char révolutionnaire.
La suprême partie se joua sur le tapis rouge du procès de Louis XVI,dont Brissot jugeait la déchéance prématurée, le supplice impolitique, dont il ne consentit à voter, en désespoir de cause, la mort qu'avec la condition suspensive de l'appel au peuple et de la ratification de la sentence.
Brissot avait d'autant plus de mérite à essayer de sauver Louis XVI, qu'il ne l'aimait point et qu'en le défen-
INTRODUCTION. LîH
dant, il cédait à la raison bien plus qn'à l'humanité.
Aussi ce plaidoyer, autrement méritoire, autrement courageux que celui de De Sèze, d'un adversaire acharné, faillit-il être autrement efficace.
Si Louis XVI eût pu échapper à son sort, et il s'en flatta un moment après le discours de Brissot, il l'aurait dû surtout à l'intervention dans le débat de celui qui, sans amour, sans pitié, sans espoir de récompense, sacrifiait d'avance non pour sauver un homme, mais pour éviter un crime funeste, sa renommée et même sa vie \
Car, dès ce jour, c'en fut fait de Brissot. Il avait, en hésitant à tuer Louis XVI, prononcé son propre arrêt devant les factions. Il s'était rendu tuahU. Il suffisait, pour l'envoyer à l'échafaud, de l'occasion d'un jour d'émeute triomphante, d'un de ces accès bientôt périodiques de la fièvre de haine et de peur qui devaient pousser la Convention à se décimer, et à verser elle même le plus pur de son sang, sous le prétexte d'une de ces accusations de fédéralisme qui, comme celles de modérantisme, donnaient alors la mort.
Mais avant d'en arriver à ce dénoûment tragique, il nous paraît utile de rétrograder de quelques pas, et de demander à quelques contemporains célèbres, amis ou ennemis, leur témoignage dans cette enquête ouverte sur
^ L'échec de Brissot fut une des dernières déceptions du malheureux Louis XVI. Après avoir entendu son arrêt, il murmurait mélancoliquement : <r Je croyais que M. Brissot m'aurait sauvé. » Le fait est attesté par la plupart des historiens et des biographes, notamment MM. de Beaulieu et Durozoy, rédacteurs de l'article Brissot dans la Biographie universelle Michaud, et dont le fervent royalisme ne fait •point question.
UV -^ INTRODUCTION.
le caractère et la vie de Brissot, que les contemporains refusèrent toujours à son innocence, et qui ne pouvait être impartialement tentée que par la postérité. C'est en effet lors du moment suprême, de l'épreuve décisive de la vie d'un homme, qu'il convient de réfléchir et de concentrer sur son visage toute la lumière de son passé.
M™® Roland a souvent parlé de Brissot. Elle s'y est reprise à plusieurs fois pour peindre cette physionomie complexe. Nous ne saurions reproduire intégralement les pages de ses Mémoires qu'a consacrées à un de ses initiateurs politiques cette femme remarquable, dupe des mêmes illusions, victime des mêmes fautes que lui, condamnée par les mêmes juges que lui à une mort qui les absout tous deux. Mais nous leur emprunterons du moins quelques traits caractéristiques.
M™® Roland a parfaitement décrit <r ces manières simples, cette franchise, cette négligence naturelle en harmonie avec l'austérité de ses principes », et toutes ces qualités qui ont fait « qu'à inesure qu'elle a mieux connu Brissot, elle l'a plus estimé », son zèle pour la chose publique, qui n'avait d'égal que son désintéressement, son activité, sa naïveté, sa gaieté, la confiance poussée jusqu'à l'imprudence» de ce bonhomme « fait pour vivre avec des sages, et pour être la dupe des méchants. »
Ajoutons que, comme ombres au tableau, M°*® Roland avoue très-bien les défauts que Brissot mêlait aux qualités qui rendaient son commerce si agréable, et en fjEdsaient un modèle de vertus domestiques et privées. Ces défauts sont « une sorte de légèreté d'esprit et de caractère qui ne seyaient pas à la gravité de la philosophie, qui lui a toujours fait peine et dont les ennemis de
INTBODUGTION. iV
Brissot ont tant tiré parti; » le défaut d'autorité personnelle, « faute de dignité ; d la facilité de composition et l'habitude d'improvisation, « qui font discerner dans ses ouvrages, avec un fond excellent, la touche hâtive d'un esprit rapide et souvent léger ; » la curiosité trop variée et rofificiosité naturelle, « qui lui ont donné l'air de se mêler de tout et l'ont fait accuser d'intrigue par ceux qui avaient besoin de l'accuser de quelque chose. »
Ceux-là l'ont aussi accusé de vénalité. Or, nous devons lo répéter à l'honneur de Brissot, s'il est un point sur lequel les témoignages venus des- camps les plus opposés soient concordants et unanimes, c'est celui de la probité, de l'honnêteté, de l'incorruptibilité de Brissot. Mercenaire il le fut toute sa vie, mais du travail indépendant, de celui où le publiciste gagne à la sueur de son esprit un pain qui ne coûte rien à sa conscience ; esclave de la nécessité, du devoir, du salaire nourricier, mais esclave dont l'âme est libre et dont la tâche est volontaire. La pauvreté laborieuse, courageuse, fière de Brissot, son désintéressement dans ces entreprises de librairie ou de publicité qui ne furent lucratives que pour ses associés, le stoïque refus qu'il opposa toujours aux occasions les plus propices, aux offres les plus tentatrices, sont attestés nonseulement par ses amis, par M"® Roland, Pétion, Héléna Williams; mais par ses anciens adversaires, ceux qu'il n'a point ménagés dans ses Mémoires.
Garât, Lafayette, Soulavie, rendent justice à cette incorruptibilité de Brissot, qui, pour avoir été moins cynique que celle de Marat, moins ostentatoire que celle de Eobespierre, nous semble plus sincère et plus méritoire encore. Elle n'était point chez lui, comme chez eux, le
tVI INTBODUCTIOW.
masque de cette cupidité hypocrite qui ne refusait en détail les profits du pouvoir que pour mieux les saisir à la fois. Elle était une habitude pour Brissot et faisait partie de ses mœurs, au point qu'il ne s'apercevait plus lui-même de cette vertu, si rare et de plus en plus rare, il faut le reconnaître, parmi les hommes que les révolutions mettent en évidence, cette vertu du désintéressement qui demeure le meilleur titre de Brissot à l'estime de la postérité et son titre le plus incontestable. L'aveuglement de l'esprit de parti a pu seul essayer de donner le change à l'opinion sur le compte d'un homme que sa pauvreté défend plus éloquemment que tous les témoignages, contre les insinuations ou les accusations d'un Camille Desmoulins, qui, moralement, était si loin de le valoir; d'un Théveneau de Morande> indigne de toute comparaison.
Cette pauvreté de Brissot était si réelle, si sincère, si avérée, qu'il suffit de la rapprocher de certaines hyperboliques assertions de ses ennemis pour les rendre encore plus ridicules qu'odieuses.
A l'époque où Bertrand de MoUeville représente Brissot comme ayant aliéné son indépendance et fait marché de douze millions {\)^om conjurer la révolution du 10 août, marché qu'il lui reproche de n'avoir pas même tenu, à l'époque où l'injustice de la colère et la passion des représailles aveuglaient des écrivains comme Morellet, comme André Chénier, comme de Pange, au point de leur faire traiter Brissot d'ancien séïde du despotisme, d'ancien agent de l'espionnage ministériel, de propagateur de la doctrine de l'amovibilité de la propriété et de l'impunité du vol, à ce moment, Brissot, membre le plus influent du comité diplomatique, maître de la question de la paix et de la guerre.
INTHODUCTION. LVII
subvenait à grand'peine aux frais de Texistence la plus frugale et la plus modeste. M™® Roland s'écrie à ce propos :
C'est avec la même justesse qu'on le met à la solde de l'Angleterre, et que, dans un rapport envoyé à tous les départements, on dépeint gravement sa femme, retirée dans les appartements de la reine à Saint-Cloud, et tenant des conciliabules politiques. Bien n^est si plaisant pour qui connaît la femme de Brissot, adonnée aux vertus domestiques, absorbée par les soins du ménage, repassant elle-même les chemises de son mari, et regardant à travers le trou de la serrure pour savoir si elle doit ouvrir à ceux qui frappent ; prenant à loyer une petite vilaine chambre au village de Saint-Cloud, pour avoir la facUité de promener au grand air l'enfant qu'elle vient de sevrer
Un dernier et double exemple achève victorieusement cette réhabilitation de Brissot.
Charlotte Corday rendait hommage à ces incontestables vertus d'un homme dont la conversation des Girondins proscrits lui avait appris à révérer le caractère plus encore qu'à admirer le talent, lorsque arrêtée, jetée dans la prison de l'Abbaye, elle regardait comme une consolation, comme un honneur de dormir dans le cachot où avait médité Brissot.
Girey-Dupré, au tribunal révolutionnaire, se glorifia hautement d'avoir été le collaborateur et l'ami de ce Brissot dont on prétendait lui jeter à la face, comme un outrage, le nom diffamé. Il vengea alors son maître inmiolé par ces mots, que les juges-bourreaux n'entendirent pas sans rougir : « Il a vécu comme Aristide, il est mort comme Sidney. y> Et Girey-Dupré subit à son tour le supplice de la vertu, laissant à l'honneur de Brissot un de ces témoignages héroïques qu'il faut bien croire, puisque, suivant le mot de Pascal, ils émanent de témoins qui se sont fait tuer.
LVlIt IfftBODUCtlON.
Ces fanèbres souyenirs nons ramènent an snpréme et tragique épisode de la vie de Brissot, celui de sa mort.
Proscrit avec trente-quatre de ses collègues, qu'on appelait les Oirondinsy après les avoir appelés les Brissoùins, à la suite de la révolution du 31 mai, Brissot fut arrêté à Moulins avec Souques, ami fidèle à sa mauvaise fortune, qui l'accompagnait dans son exode, au moment où il cherchait à continuer sa route vers la Suisse, asile préféré de son innocence persécutée, comme elle avait été ,1e but de ses plus chères excursions de jeunesse.
La catastrophe qui terminait ainsi brusquement son rôle n'avait point surpris Brissot; et délie l'avait justement effrayé, ce n'avait pas été au point de l'empêcher de l'attendre* Une lettre inédite adressée par lui, le 19 mai 1793, douze jours avant le coup d'État populaire qu'il prévoyait, témoigne éloquemment à la fois de son inquié- ' tude et de sa résolution :
Cher compatriotei
M.... Depuis deux ou troÎB jours, noiifl BOmmeB cbuls tiile horrible i tourmente. La moitié des députés ne couchent pas dans leurs logis habituels. Je n'ai pas encore quitté le mien ; mais j'ai plus que personne la conviction qu'on nous prépare une Saint- Barthélémy. Une lettre de Dtlmont d'Oisemont à Devanx d'Amiens, ramassée dans cette yille, dit expressément qu'il nous faut encoro une journée du 10 août bien copieuse, et que ce ne sera pas long. Des harangueurs de place, et je Tai entendu, disent aussi : <E On a guillotiné assez de têtes de cuisiniers et de cochers de fiacre ; ce sont des têtes conventionneUes qu'il faut guillotiner ; j> et toujours celles des yingt-deuz proscrits sont les premières qu'on cite.
INTRODUCTION. tîX
Yoilà la terrible position où nous sommes. La dissolution de la Gon- "vention est le vœu des factienz et de nos ennemis. Nous resterons à notre poste, nous ferons une constitution, ou il faut périr. C'est déjà quelque chose que d'avoir écarté le gouvernement municipal de Paris par notre division départementale conservée.
M. D....... notre ancien procureur-syndic, que j'ai placé hier à la
■ séance, a été bien vivement affecté des rugissements des tribunes à la voix de Marat nous menaçant de nous faire égorger par son peuple souverain...*
J'ai l'honneur de vous présenter mes salutations et mon respect & madame *,
Enfermé àTAbbaye, dans un dénûment tel que, lorsqu'il fiitplus tard transféré à la Conciergerie, il y fut laissé sur la paille, sans autre nourriture que du pain et de l'eau, et fût demeuré à ce régime, si ses amis ne s'étaient cotisés pour lui assurer un matelas et la pitance de la pistole, Brissot ne se laissa aller ni à de vaines plaintes ni à des regrets stériles. En attendant que le fait brutal l'égorgé, il proteste, il résiste, il défend pied à pied le droit outragé doublement dans sa personne; il réclame, à défaut du privilège d'un mandat qui le rend inviolable, les immunités légales qu'on ne saurait refiiser au moindre citoyen.
Le 27 juin 1793, celui que Robespierre, son ancien camarade d'études, son implacable rival, traitait du haut de la tribune (séance du 24 juin) de c lâche espion de police que la main du peuple a saisi couvert d'opprobres et de crimes, > celui que les historiens les plus favorables à la cause dont il fiit la victime, MM. Michelet et Louis Blanc, n'ont pu s'empêcher de défendre contre, de si calomnieuses injures> continuait de poursuivre tour à tour
Lettre inédite communiquée par M. l'euillet de Couches. Mlen*est |)oint signée, par une précaution qui ne se comprend que trop.
LX INTfiODUCTlON.
la Convention et le Comité de salut public de ses opiniâtres objurgations :
Au Comité du salut public.
Citoïens coUègues ,
La lettre que j'ai adressée lundi dernier au président de la Convention. et dont je vous ai envoyé copie, est donc restée enj^evelie dans Toublî? Est-ce ainsi qu'on doit traiter la juste demande d'un collègue incarcéré au mépris de tous les principes ? La Convention peutcUe avoir deux poids et deux mesures ? Peut-elle, en une minute, me décréter d*accusation sans m'entendre, lorsqu'elle n'a décrété Marat qu'après l'avoir entendu, qu'après un rapport, qu'après un appel no minai motivé et une séance de vingt-quatre heures ? N'en doutez pas, citoïens, la France fait et fera cette comparaison, et elle aura de quoi s'étonner qu'on ait refusé à quelque député que ce fût une justice qu'elle a accordée et qu'eUe devait accorder à Marat.
Quoi qu'il -en soit, j'insiste sur la lecture de ma lettre ; j'insiste à demander à être entendu sur le décret d'accusation ; j'insiste à ce que le décret soit suspendu jusqu'à ce que j'aie été entendu, d'après le rapport qu'on promet toujours et qui ne se fait jamais, sans doute parce qu'il est et sera toujours impossible de trouver des preuves de délits imaginaires.
J'avais fait une autre demande au Comité ; la justice l'avait également dictée, et cependant elle est restée, comme l'autre, sans réponse. J'avais demandé ce qu'on ne me refusa pas, même à la Bastille, à voir ma malheureuse épouse ; et je n'ai vu ni ma femme ni aucune personne qui me fût chère I On me laisse seul dans mon tombeau, moi représentant du peuple, innocent non entendu I
Mes affaires privées sont dans le plus grand délabrement ; et cela ne doit pas étonner, d'après la violation et le pillage qui se sont faits de mes propriétés. J'ai des engagements à remplir, des dettes à acquitter et à recouvrer. Ma détention me lie les mains. Je demande à voir ma belle-mère ou ma belle-sœur Dupont, qui peuvent seules se charger de mes intérêts, mais qui ne le peuvent sans ma procuration et ma direction. Je vota prie donc de m'envoyer une permission pour les voir et pour un notaire.
J.-P. BnissoT*.
* Lettre inédite. Cabinet FeuiUet de Conches.
INTBODUCTION. LXI
Le 30 juin, le huitième jour de sa détention au secret, Brissot renouvelait ses réclamations. Peu lui importait que ceux dont dépendait son sort fissent les sourds, il ne voulait pas avoir à se reprocher de s'être tu. Et toujours avec la même forme modérée, mais pressante, dans des épîtres sans formalités banales et qui eussent paru malgré lui ironiques, de salutation et de considération, d'où était banni tout scrupule de protocole et où il ne voulait rien devoir, il répétait sa tenace et digne requête :
Citoïens,
Je ne puis concevoir la cause du sUence que vous gardez sur toutes les lettres que je vous ai adressées ; la dernière surtout me semblait propre à devoir vous frapper. Je vous déclare que le secret où je suis dans ma prison me liant les mains pour mes affaires privées, chaque jour ajoute considérablement à mes pertes ; elles cesseraient si je pouvais conférer avec les personnes qui en sont chargées. Je conçois pourquoi on empêche les députés mis en arrestation chez eux de recevoir des visites : on craint leur évasion ; mais m*bi, sous de triples grilles ou de triples verroux, puis-je donner les mêmes craintes ? Mes coUègues voient chaque jour ce qu'ils ont de cher, et non-seulement j'en suis privé, mais on m'ôte encore le moïen d'empêcher la ruine de mes affaires. Mon innocence éclatera tôt ou tard. Ne vous préparez pas le regret d'avoir contribué à ruiner un coUègue qui n'a à se reprocher que trop de désintéressement dans son ardeur pour la liberté. Je' . vous réitère la demande d'une permission de me voir pour ma beUe- , sœur, chargée de la suite de mes affaires.
J.-P. BmssoT K
Brissot continua de lutter ainsi jusqu'au bout, durant une captivité de quatre mois dont la longueur, — attribuée par les uns à la difficulté de constituer un dossier sérieux, par les autres à la crainte d'un échec, par quelques-uns à la pensée secrète d'épargner des collègues dont la mort
^Lettre inédite. Cabinet Feuillet de CjiicUds.
tXlI INTRODUCTION.
déshonorait la Oonyention et pouvait en entraîner tant d'autres, — dont la longueur, disons-nous, ne lassa point sa patience et n'énerva point son énergie. C'est pendant sa détention qu'il écrivit ses Mémoires et rédigea sa défense, en appelant à la fois à la pudeur de ses juges et à la justice de la postérité. Cette ténacité dans la résistance, cette noble obstination à se confier, même sans espérance, à son droit, sont caractéristiques et distinguent l'attitude de Brissot de celle de plusieurs de ses collègues, notamment de celle de Vergniaud, dont les lettres déclamatoires et insultantes attestent une moindre tenue morale et une moindre force de dignité. Vergniaud, à la même date, le 28 juin, traite les membres du Comité de salut public d'imposteurs, d'assassins et de lâches. Il a raison; mais peut-être préférons-nous à cette violence un peu théâtrale la modération et la persévérance avec lesquelles, feignant de prendre ses bourreaux pour des juges^ il se défendit jusque sous le couteau.
Car c'est là le trait original de ce dramatique'procèsdes Girondins. Ces orateurs parlèrent jusqu'au bout. Tl fallut, dit Michelet, pour pouvoir les condamner, décapiter le procès, c'est-à-dire arbitrairement clore les débats ; il fallut, pour pouvoir faire taire ces voix de l'éloquente Gironde, décapiter les Girondins.
On sait que le tribunal, et surtout l'accusation, intimidés, lassés, exaspérés par cette lutte de cinq jours où ils n'avaient point l'avantage, sollicitèrent et obtinrent de la Convention un décret, rendu sur le rapport de Robespierre, qui permettait au tribunal extraordinaire, désormais justement qualifié Tribunal révolutionnaire, de clore tous débats le troisième jour, décret dont Fouquier
INTRODUCTION. tJLltl
et Antonelle se hâtèrent de profiter ponr fermer la bouche à d'importuns contradicteurs.
Le 80 octobre 1793, à sept heures du soir, Antonelle ayant déclaré la religion du jury suffisamment éclairée, l'inique et homicide sentence fdt prononcée (pour être exécutée le lendemain) au milieu de la satisfaction des juges, de l'émotion des jurés, que le fanatique Brochet avait obligés de paraître convaincus, des larmes et des remords de Camille Desmoulins, assistant atterré à cette condamnation à laquelle son pamphlet de YEtsMre des Brissotins avait trop contribué.
Yillate, témoin oculaire, a raconté les scènes diverses de ce drame, non moins émouvant dans la coulisse que sur la scène.
C'est lui qui nous a peint la physionomie et la contenance de Brissot et de ses compagnons d'infortune, lors du prononcé de l'arrêt.
« A peine ce mot fatal, mort, est-il prononcé que Brissot laisse tomber ses bras ; sa tête se penche subitement sur sa poitrine \ »
Mouvement de dernière lutte entre la résignation et le désespoir trop légitime chez cet homme qui pensait à la fois au sort de sa patrie, de sa famille, de sa mémoire, de cette Réfutation victorieuse que, faute d'argent, sa veuve ne put, suivant son vœu, feire imprimer !
Riouffe et Beugnot, tous deux détenus à la Conciergerie, ont peint les Girondins, et entre autres Brissot, durant les derniers jours de leur captivité.
Voici le croquis du premier :
* Yillate, Mystères de la Mère de Dieu dévoilée , ch. XTTI.
LXrV IWTBODUCTION.
Brifisot, grave et réfléchi, avait le maintien du sage luttant contre rinfortnne, et si quelque inquiétude était peinte sur son visage, on voyait bien que la patrie seule en était l'objet.
Beugnot^ qui est un monarchiste, un constitutionnel, voit naturellement Brissot d'un œil moins favorable ; mais il lui rend justice, malgré lui, dans ce portrait dédaigneux dont certaines épigrammes sont des éloges.
Fauchet faisait souvent des rapprochements si frappants et les développait avec tant d'éloquence, qu'il émouvait le froid, le matérialiste Grensonné et que Brissot en restait stupéfait.
Au reste, ce dernier, dont on a dit tant de choses, excepté la vérité, avait aussi sa manière de crédulité. C'était un vieil enfant, toujours prêt à être dupe, et tout à fait incapable d'en faire d'autres. Si jamais acception a été fausse, c'est celle que le public avait donnée au mot brissotter. Ce député avait beaucoup d'esprit et autant d'imprévoyance, connaissait à fond l'histoire et fort peu les hommes, embrassait aisément un cercle étendu de relations poliques, et ne voyait pas au bout de son nez j fort jaloux de prouver qu'il avait raison, il ne connaissait pas les moyens de l'avoir réellement. Il possédait enfin tout ce qu'il fallait pour faire du bruit dans un parti et* le conduire à sa perte j et c'est ce qu'il a fait \
Un certain abbé Lothringer, auquel est échue la noble et douloureuse mission de consoler les derniers moments de Miaczenski et de Custine, des Girondins, du duc d'Orléans, donne, dans une lettre, des détails précieux, sur ce que le secret jaloux de son ministère ne l'oblige point à taire de l'attitude de ses ouailles de la dernière heure dans cette Conciergerie, antichambre de l'échafaud. Il raconte le repentir, la rétractation, l'édifiante tenue de l'abbé Fauchet redevenu prêtre et catholique et abjurant hautement ses erreurs. Il montre l'évêque constitutionnel du Calvados recevant à son tour les aveux du marquis de Sillery et
* Mémoires du comte Beugnot^ 1. 1, p. 183.
INTBODUCTION. LXV
Ini donnant cette absolution qu'il vient de recevoir luimême. Enfiu il déclare avoir entendu en confession Duperret. Gardien, Beauvais, Lehardy et Viger, plus un sixième dont le nom lui échappe. Il ajoute :
Brissot, que je connaissais, ne s'est pas confessé ; je me souyiens cependant que les autres lui ayant demandé s'il croyait qu'il y eût une vie étemelle dans Tautre monde et une récompense, il leur a répondu qu'oui.
C'est sur cet aveu qui trahit le secret de sa sérénité stoïque, c'est sur cette mâle espérance, cette confiance austère dans les réparations de l'immortalité, que Brissot, le 10 brumaire an II (31 octobre 1793), à une heure, reçut, place de la Révolution, avec ses vingt et un compagnons, la mort, dont l'ingratitude populaire et la haine des partis extrêmes récompensaient ses services. Il laissait l'exemple d'une' vie plus remplie de travaux que d'années (il périt à trente-neuf ans) et d'une honnêteté dont il fut la victime, en même temps que la* leçon, toujours inutile, de la stérilité de cette violence qui commence et qui achève, qui fait et défait les révolutions!
Les Mémoires de Brissot ont été publiés en 4 vol. in 8®. M. de Montrol, connu par divers ouvrages sur l'époque révolutionnaire, notamment une Histoire de l'Émigration, a donné ses soins aux trois premiers volumes. Une sur-
LXyi INTRODUCTION.
veillance anonyme (celle de M. L....) a présidé à Tîmpression du quatrième *.
Les quatre volumes qui composent cette unique édition des Uémoirea de Brissot, non réimprimée à notre connaissance, si ce n'est sans doute par l'inévitable contrefaçon belge, portent la date, les deux premiers de 1830, le troisième et le quatrième de 1832.
L'histoire de la composition de ces MémotreSy telle que son éditeur laraconte, d'après les indications de Brissot luimême et les traditions de famille, est bien simple. Gomme madame Roland, iltromparennuideslonguesheures et des pesants loisirs de sa captivité, à l'Abbaye, en se reportant aux souvenirs de sa jeunesse et en écrivant pour ses enfants l'histoire de sa vie. Le propre de ceux qui n'espèrent plus est de se retourner vers le passé et de se dédommager à se souvenir. D'ailleurs Brissot, encore plus attaqué et calomnié que M™® Roland, éprouvait le besoin de défendre sa mémoire, par ces confidences à la Jean-Jacques, plus apologétiques toutefois que leur modèle, mais inspirées par ce même besoin de consolation et de vengeance sans lequel on n'écrirait, dans une prison antichambre de l'échafaud, que son testament, dédaignant d'écrire des Mémoires.
Brissot avait commencé en 1785, à la suite de son faneste procès avec son indigne associé du Lycée de Londres, Desforges d'Hurecourt, et des diatribes du Courrier de VEu-
* Mémoirea reUUi/s à la Révolution franqaiae. — Mémoires de Brisioty membre de P Assemblée législative et de la Convention nationale, sur ses contemporains et la Jtévolution française, publiés par son Jils, avec des notes et des éclaircissements historiques par M. F. de Montrol; Paris, Ladvocat, libraire de S. A. R. M. le duc de Chartres, quai Voltaire et J*alais-Eo^ paierie ^'Orléans, — Imprimerie de A. Bf^bier,
INTRODUCTION. LXVIl
rope tirant, grâce à ce diabolique Morande, contre ses anciennes troupes, ce Mémoire justificatif qu'il étendit et compléta dans sa prison de l'Abbaye, pendant les quatre mois et demi qu'il y passa enfenné.
Telles sont les circonstances dans lesquelles furent composés ces Mémoires que Brissot laissait pour unique legs à ses enfants. On s'explique du reste les scrupules de toute sorte qui empêchèrent sa veuve, morte à Paris en janvier 1818 ^ de publier ces souvenirs sincères, qui prenaient à témoin et même à partie plus d'un personnage encore vivant.
La Révolution de 1830, la situation précaire de la famille de Brissot 2, le désir de lui venir en aide, inspiré-
^ EUe était née à Boulogne-sur-Mer le 18 décembre 1769.
^ Brissot avait trois fils : l'un, aspirant de marine, est mort à Saint-Domingue; l'autre, célèbre parmi les élèves de l'École polytechnique, par le refus qu'il fit de prêter serment & l'empereur, est mort à Albany après plusieurs voyages en Amérique ; le troisième, Anacharsis, dont Brissot parle d'une manière si touchante dans ses derniers écrits, après avoir servi son pays en qualité d'officier de hussards, et s'être adonné quelque temps aux goûts littéraires qui lui avaient été transmis par sa mère, s'est livré à des spéculations commerciales qui viennent d'emporter sa fortune, et qui le laissent sans ressource et chargé d'une nombreuse famille. Plusieurs anciens amis de son père, des personnes pour qui le nom des Girondins est encore cher, et le dirai- je même? un noble royaliste, qui regarde le discours de Brissot dans le procès du roi comme le plus éloquent plaidoyer qui ait été prononcé en faveur du malheureux prince, ont ouvert une souscription, en faveur de M. Anacharsis Brissot, chez M. Laffitte, membre de la chambre des députés. C'est à la fois un hommage & la mémoire d'un bon citoyen, et un acte de bienfaisance envers un homme auquel il ne reste que son honneur et le nom de son père. Brissot mourant regardait le soin de soutenir sa famille comme une dette nationale. Après le 9 thermidor, la république accorda une pension de deux mille francs & sa veuve et une pareille pension & eea
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rent et permirent la résolution de publier les Mémoires de Brissot, comme le 9 thermidor et le Consulat avaient inspiré et permis à Bosc et à Champagneux la mise au jour des œuvres testamentaires de M"® Eoland , unique fortune de sa fille. Les circonstances et les sentiments qui ont présidé à la publication font comprendre qu'on en ait plutôt étendu que resserré la matière, et que ce ne soit qu'à grand renfort de notes et de pièces, qu'on ait pu porter à quatre volumes le monument expiatoire de la mémoire de Brissot et la propriété précaire de sa &mille, bornée à une jouissance de quelques années.
Aussi, en élaguant led luxuriances parasites non du texte original, toujours respecté,mais des notes et de leurs accessoires, disgressions, répétitions, pièces, documents, nous avons compris dans ce seul volume, d'un caractère, il est yrai, et d'une justification qui permettaient sans sacrifice une pareille concentration de la matière , les quatre volumes de l'édition originale * ; nous donnons au public tout ce qu'il y a d'essentiel, de nécessaire, d'intéressant, de curieux, d'authentique dans le monument de
enfanta. Us Reçurent en outre, au nom de leur pare, chacun un sabre et des pistolets d'honneur. Lucien Bonaparte ajouta aussi à ces dons patriotiques, et augmenta U pension de madame Brissot, en sa qualité de veuve d'un homme de lettres. Mais ces pensions furent soccessivement réduites et enfin supprimées. Il ne reste pour héritage au fils de Brissot que son sabre d'honneur. (Note de M. de MorUrol.) La famille de Brissot est aujourd'hui dignement représentée par M. Brissot de Warville, artiste et administrateur distingué, régisseur du palais de Compiègne. (L.)
* Le tour de force n'a rien d'impossible et a déjà été fait dans cette collection pour les Mémoires de Mine Campan; les trois volumes de l'édition originale y sont renfermés dans un seul volume.
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Brissot, débarrassé, allégé, sans y perdre, y gagnant an contraire, des superfluités dont Tayait surchargé l'abondance souvent stérile dn commentateur, résolu k faire long ^ dans une pieuse intention, aujourd'hui étrangère à un travail qui n'a plus que les droits et les devoirs de rhistoire.
* Noos indiquerons par la lettre M. les notes conserrées de notre prédécesseur. La lettre L. désignera les nôtres.
M. DE Lescttbb.