SUR MA VIE PASSÉE
Mes ennemis triomphent ! Au nom de la liberté ils m*onl jeté dans les fers. Je veux oublier un instant mon martyre , et mettre à profit la solitude de ma prison. Je touche à cet âge où Rousseau fit un examen général de sa vie passée et de toutes ses connaissances, et se fixa un plan de conduite qu'il put suivre jusqu'à sa mort. Je vais imiter Rousseau ; j'en ai le loisir, et je remplirai par là plusieurs objets : premièrement, de m'améliorer et de me fixer pour le reste de ma vie, si le ciel m'accorde encore quelques années; secondement, d'occuper agréablement et utilement des heures qu'il est absurde de laisser dévorer par le chagrin et Tennui ; troisièmement, d'être utile à mes enfants, car c'est pour eux principalement que j'écris. Je veux leur apprendre à connaître leur père, je veux les dédommager des instructions que je n'ai pu leur donner, lorsque j'étais entraîné par le tourbillon des affaires.
4 MÉMOIESS
Je suis né en 1754, le 14 janvier, dans la ville de Chartres. J'étais le treizième enfant de ma famille, et ma mère en eut encore quatre après moi. Mon père était traiteur, et comme lui tous ses parents avalent eu la réputation de probité : je ne crois pas que cette famille fût originaire de Chartres. En cherchant dans le dictionnaire des grands hommes, j'ai trouvé un Brissot, médecin qui avait écrit sur la fièvre ^ et qui est mort en Portugal victime de son courage et de ^son ardeur à étendre nos connaissances en médecine. Je n'ai rencontré aucun homme qui portât le même nom.
Je ne m'arrêterais pas un instant sur ce hasard, qui m'a fait naître d'un traiteur au lieu de me faire sortir d'un savetier ou d'un duc et pair, si ma naissance même ne me rappelait les premières attaques littéraires dont j'ai été l'objet. Je ne parle pas du méprisable gazetier ' qui pendant cinq ans a dégoûté ses lecteurs avec son rabâchage sur les fourneaux de mon père, ni même de Fauteur de V Année littéraire, qui , dans une notice qu'il consacra à ma satire, mit tant d'acharnement à me déchirer; mais s'imagineraiton que, sans provocation, sans motifs, un homme que j'aurais dû croire spirituel et poli, puisqu'il se piquait de bon goût et se disait marquis, ne se fût pas contenté de ramasser dans la boue les injures qui y étaient tombées, et, qu'en les
1 Le médedn dont parle id BrisBOt était né dans le Poitoo, à Fontenay, en 1478 ; U est mort en 1022. (M.)
2 Morande, auteur du Gazetier euiraué et depuis rédacteur du Càmrier de VEurope^petaB ces Mémoires, û sera plus d'une fois question de ce UbeUiste dont la haine exerça nne influence fatale sur la -vie de Bxlssot. H était né & Amayle-DttO, en 1748. Après les déaordres honteux de sa jeunesse , qui le firent enfermer tour à tour an Fort-ràvêque et à Anoentiéres , il se xéfngia en Angleterre, et se mit à écrire des libelles contre tous ceux qu'il supposait asses riches, et asses faibles pour acheter son silence. C'est de cette manière qu'il rançonna madame Dubarry, à laquelle il arracha 500 gulnées et une pension de 4,000 U- Tres. Le comte de LauragnaiB ne le paya qu'à coups de b&ton, dont il eut soin d'exiger quittance. Il s'attaqua aussi à Voltaire. A répoque de la réyolution Horande revint en France, où il composa de nouveaux libelles et des journaux. Également méprisé et repoussé de tons les partis , il fut massacré à TAbbayc dans les journées de septembre. Gomme nous le venons , sa jnort même tut en< COTB nn événement funeste pour Brissot. (M.)
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reproduisant, il y aurait encore ajouté de nouveaux traits * ? Attaquî^nt à la fois deux ou trois de mes productions, et m'appelant un Don Quichotte de Thumanité, dont le style était assez coulant, le voilà qui se fait écrire et répète que je suis le fils d'un traiteur-rôtisseur, exerçant à Chartres, et qui raconte comment et pourquoi j'ai pris le surnom de Warville. Dites-moi, que cela faisait-il aux lecteurs du Traité de la vérité? Quel mérite l'histoire de ma naissance et de mon nom ajoutait-elle au jugement littéraire porté sur mes ouvrages ? M. Luchet eût donc aussi plaisanté, dans l'occasion, sur l'enclume de Démosthène et le tire-pied d'Amyot? car, si c'est un sujet de plaisanterie d'être né dans la classe des artisans, moi chétif, j'y suis exposé avec les plus beaux génies. Théophraste, Horace, Virgile, Massillon, Diderot, Franklin, les deux Rousseau, sortaient tous de cette classe de la société, et l'on ne peut en faire un crime qu'à celui qui aurait la petitesse d'en rougir *. Puisse ma naissance, à défaut d'autres titres, associer un jour mon nom à celui de ces grands hommes 1 . Avant que des coups' plus sérieux fussent dirigés contré
1 Dans le n<* 3 du Conteur de 1784, espèce de compilation répandue en Allemagne , pea connue en France', et rédigée par le marquis de Luchet , auteur d'une Vie de Voltairey du Journal de» Oen» du monde y du Vicomte de Bariae et d'autres romans. {Note de Brissot.) — Ce marquis littérateur fut d'abord un offlder de cavalerie, qu'on appelait le marquis de la Roche-du-Maine ; U deyint maître de forges , puis il fit banqueroute, n se fit journaliste à Lausanne, d'où le landgrare de Hesse-Cassel le tira pour lui confier le soin de sa bibliothèque et la direction de son. théfttre. Au commencement de ht révolution , il avait quitté la bibliothèque et le théâtre pour une pension du prince Henri de PrHSse, qu'il abandonna elle-même afin de venir rédiger le Journal de la Ville à Paris. Parmi ses nombreuses productions on distingue VEueti sur la secte de» Uluminé», essai à peu près aussi médiocre que ses autres ouvrages , mais qui fut réimprimé en 1792 avec des additions par Mirabeau. Luchet venait de mourir (M.)
2 Ce fut le crime de J.-6. Bousseau, bien différent en cela de ce savant re8< pectable de T Allemagne , né comme lui dans une échoppe, et qui raconte dans ses Mémoire» qu'U épargnait souvent sur ses gains modiques pour acheter du cuir et l'envoyer à sa mère, qui en vendait dans un village. (I^ote de Bristot.) — Les Mémoire» de Beisk, savant philologue et orientaliste, né à Zoerbig en Saxe et mort en 1775, ont été publiés par sa veuve Emeetine-Ohristine Muller. (M.)
6 MÉSiOIBES *
moi, telles sont les attaques auxquelles ma franchise d'écrivain et l'inimitié de deux ou trois personnes me mirent en butte ^dès le commencement de ma carrière. Quand déjà tous les préjugés étaient, sinoil jetés par terre, du moins marqués au sceau du ridicule, en 1791, enfin, les Champscenetz et les Rivarol * ne voulurent-ils pas renouveler contre moi ce genre d'épigramme par lequel ils pensaient m'humilier et faire rire le public à mes dépens ; c'était bien du temps perdu, et moi seul peut-être j'en ai ri. Alors, comme avant, je n'avais pas eu besoin qu'un article de la déclaration des droits proclamât, en 1789, ce que la philosophie de tous les siècles avait dit : que les hommes naissent égaux, que, par leurs mérites et leurs vertus, ils se rendent illustres ou restent dans l'obscurité ; mais qu'il n'y a point de naissance illustre, point de naissance obscure.
Ah ! si j'avais été l'arbitre de ma naissance, le maître de choisir l'état de l'auteur de mes jours, je ne l'aurais pas placé dans un palais, mais sous le toit simple et rustique d'un cultivateur américain. Voilà l'état qui m'eût enorgueilli, non pour moi, mais pour mon père, qui eût été à portée de développer son caractère et les qualités qui le firent estimer de tous ses concitoyens; ces qualités ont été enfouies dans l'honnête profession que le soin d'élever sa nombreuse famille le força d'exercer.
Mon père était un homme vif, emporté, et souvent violent ; mais il était bon et généreux : sans sa femme, qui avait beaucoup d'ordre et d'économie, il eût aisément dissipé en générosités le produit de son travail. Il avait une activité pro-
1 Tout comte qn'il était, pensoniie , moins qne Bivarol, n'arait pent-ètrele droit de plaisanter Brissot sur sa naissance ; car, si oelni-d descendait d'un trai* tenr de Chartres , l'antre passait ponr fils d'nn aubergiste de Bagnols. <[ Malhenrense noblesse, infâme révolntionl disait-il à nn de ses amis : honnenr, fortune, jusqu'à nos titres, jusqu'aux noms de nos ancêtres, nous avons tout perdu! » Et comme l'ami ne pouvait s'^ipècher de rire : n £hl)ien I ajoute Bivarol, qu'y a-t-U donc dans cela de si singulier ? — Ehl mon ami, ce n'est pas le singulier qui me fait rire, c'est le pluriel. » (M.) — Le mot attribué an marquis de Créquy a-t-U jamais été dit par lui et par lui à Bivaiol? Cest ce qui n'est pas, le moins du monde, prouvé. (L.)
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digieuse, du sens, de l'esprit et de Tambition; il eût certàinement joué un rôle, s'il eût reçu de l'éducation et s*il eût été. placé sur un autre théâtre. Mais, dans l'ordre des choses où il a yécu, son ambition devait se réduire à la place de marguillier de sa paroisse, ou à celle de syndic de sa communauté. S'il eût yécu dans la révolution actuelle^ et qu'il eût été dans la vigueur de son âge, nul homme ne Teût égalé pour la témérité et pour l'esprit entreprenant.
Mon père sentait son ignorance; je ne puis m'imagineï que ce sentiment n'ait produit la jalousie qu'il a manifestée contre moi, qui a étouffé souvent dans lui la tendresse d'un père, et dans moi la reconnaissance et Tamour d'un enfant; il me traita toujours rudement; jamais je ne vis sur son visage le doux sourire de la paternité : même au milieu' des succès de mon éducation, lorsque je revenais la tète chargée des lauriers du collège, mon père ne m'embrassait qu'avec une sécheresse qui pénétrait jusqu'à mon cœur et le resserrait. Il jouissait moins de mes succès qu'il ne regrettait de n'en avoir pas eu de semblables, et s'il donnait quelques fêtes à cette occasion, c'était pour satisfaire à son penchant généreux et à tout ce qui avait de l'éclat.
Mon père n'avait jamais été d'avis de me mettre, ainsi que mes frères, au collège. 11 disait à ma mère : Ils me mépriseront. Ce mot a été plus d'une fois justifié par des enfants ingrats, mais il eût été loin de mon âme de mépriser l'auteur de mes jours, parce que j'aurais été plus savant que lui. Malgré le traitement que j'en ai éprouvé, je n'ai cessé d'estimer mon père, mais je n'ai pu l'aimer; l'amour ne se commande pas, L s'inspire par l'amour ; il n'en est pas sans réciprocité... Ahl combien de fois j'ai regretté, dans l'amertume de mon âme, de n'avoir pas dans mon père un ami, qui eût dirigé mes premiers pas dans les sciences, qui eût reçu mes premiers épanchements, qui m'eût précautionné contre de perfides conseils ! Combien de fois j'ai regretté de n'avoir pas eu de langue commune avec mes parents ! Mais, du moment où je devinas instruit, il me sembla que je leur devenais étranger et que nous ne nous entendions plus.
8 * VBMOIRES
Ma mère, qui avait toujours été frappée des vices qu'entraîne le défaut d'éducation, et qui en avak un exemple dans mon père, s'opiniâtra, malgré ses remontrances, à faire étudier tous ses garçons. Elle était déterminée à y dépenser sa fortune, bien convaincue que nous donner une bonne éducation et les vraies connaissances, c'était nous donner la vraie richesse. Excelle ute mère î c'est à ses soins que je jiois tout ce que je suis. Pourquoi l'infernal esprit du sacerdoce, qui a empoisonné son esprit et amené son état d'enfance, l'a-t-il aliénée d'un fils qui la chérissait ! Que de mauvais traitements elle nous épargnait ! Que d'adresse elle 'employait pour satisfaire secrètement à nos besoins l Combien de fois elle s'exposa aux fureurs de mon père pour nous en préserver ! Cette bonne mère vit, et cependant elle ne m'entend plus, elle ne m'entendra plus. Prêtres, voilà votre ouvrage î Ce n'est pas le seul malheur que je leur doive. J'aimais, j'adorais, j'ose le dire, une sœur aînée, qui, à une piété solide, joignait la douceur la plus séduisante ; qui semblait ne vivre que pour entretenir l'harmonie dans la famille, y calmer le père et adoucir le sort des enfants ; ijui, détachée des jouissances du monde, n'aspirait qu'à celles d'un ordre suprême. Elle m'aimait aussi...., elle soutint mes premiers pas, me retira plus d'une fois du sentier du vice... Les prêtres ont encore miâ une barrière entre elle et moi.
Tel est l'exécrable esprit de l'intolérance sacerdotale : il sème la haine sur le sol de l'amitié ; il substitue des poignards aux fleurs dont elle s'entoure.
Ils n'ont pu cependant aliéner entièrement de moi cette sœur aimante. Elle me chérit, plaint mes erreurs, adresse des vœux au ciel pour ma conversion. Mats ses préjugés l'empêchent de croire que jamais elle puisse me revoir et m'aimer dans un autre monde, si je n'adopte paà^ses opinions ; et cette idée empoisonne ses jours. ^
Sœur infortunée et aveugle ! ma religion n'est p|s si cruelle, elle me permet d'espérer que je vous verrai, m^gré vos préjugés, dans cet autre monde, auquel je crois, o^que
je ne me définis pas ! Oui, vous y serez reçue, accueillie par mon Dieu ; car il est le vôtre ; il aime, il récompense tout ce qui est b6n, et votre vie n'a été qu'un tissu de bonnes actions. Je vous y verrai à côté même de quelques-uns de mes amis qui professent Tathéisme ; car ils sont bons, et irréprochables au milieu de leur athéisme ; ils nient Dieu de bonne foi, et le ciel ne punit pas ceux qui ont les orçanes faibles et trompés, il ne punit que les méchants, les scélérats. Voilà les impies , les incrédule^s que le ciel châtiera mais non pas éternellement, car une .éternité de supplices ne peut se concilier avec la justice de TÉtre suprême et la fragilité de la nature humaine.
Outre cette sœur qui existe encore, qui prend soin de la vieillesse de ma mère, j'avais trois autres sœurs. L'une, nommée Augustine, est morte à l'âge de dix-sept ans. J'étais alors en Angleterre, et, en apprenant cette perte, je versai des larmes bien amères; Augustine m'avait montré de l'amitié, quoique si jeune encore, et quoiqu'éloigné d'elle. 11 doit exister dans mes papiers un article que j'écrivis dans l'effusion de mon âme.
Je perdis ma seconde sœur lorsque j'étais en Amérique; elle s'appelait Jeanne. Ce fut une seconde mère pour moi et pour mes frères. Elle en eut les soins et la tendresse. Vive, généreuse, aimante, elle n'a pas été heureuse , elle méritait de l'être ; un chagrin secret termina ses jours ; peut-être les eusséje prolongés, si j'eusse vécu dans ma famille; car elle connaissait mon âme, et je me serais dévoué pour détruire la cause de son chagrin.
Ma dernière sœur a épousé un épicier de Chartres ; elle vit heureuse au milieu de ses nombreux enfants.
De mes deux frères, l'aîné fut jeté dans l'état ecclésiastique, et les prêtres qui avaient tant d'empire sur ma famille, abusèrent bientôt de leur ascendant sur son esprit. Effrayé des tableaux affreux qu'ils lui faisaient de l'enfer, il est devenu plutôt superstitieux que pieux, et s'est laissé entraîner à leurs extravagances, avec les intentions les plus droites. Mon second frère , le plus jeune de tous^ a pris un parti
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plus conforme à la nature, n s'est marié et jouit dans Tobscurité d'un bonheur que je n'ai pas su trouver.
Telle est ma famille; j'ai cru devoir en tracer le tableaa à mes enfants, avant de passer à mon histoire.
DE BBISSOT. Il