‹ Mémoires de BrissotChapitre 17 sur 86 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Édncatîon de Brissot. — Ses préjugés d'enfance. — La profession dé foi du Vicaire savoyard éclaire son esprit. — Ses idées irréUgieuses le brouillent avec ses parents. — II est an collège avec Gnillard ,, antenr d* Œdipe à Colone, — Ses rêves de républicanisme. — Son admiration pour Cromwell. — Son amitié pour Blot, ami de Glavière et de madame Bolland.

Quoique mon père et ma mère eussent une bonne constitution, j'en reçus une faible d'eux ennaissant, et elle fut dégradée encore par l'insouciance des personnes auxquelles on me confia. J'allais périr par défaut de soins^ lorsque ma mère^ en m'arrachant de ces mains infidèles, me donna une seconde fois la vie.

L'état de mon père ne permettait pas à ma mère de me faire élever sous ses yeux. Je fus de bonne heure envoyé dans une école où j'appris à lire. Je conserverai toute ma vie de la reconnaissance pour les soins qu'on m'y prodigua. Elle était tenue par les filles d'un tourneur dont la famille offrait l'exemple le plus touchant d'une heureuse union. En 1787^ je me faisais un plaisir de revoir ces braves gens, j'en fus empêché par ma seconde sœur, et j'eus la faiblesse de céder. Cette faiblesse m'a causé quelques remords.

Sorti de cette école, à l'âge de sept ans, on voulut me préparer pour le collège, et je fus confié avec mon frère aîné à un oncle, curé d'Emblay, à quatre lieues de Chartres. J'y passai trois mois et assez heureusement malgré la sévérité de mon onde. Je me rappelle encore avec plaisir les bons déjeuners que je faisais sous un groseiller ou sur un cerisier, avec un morceau de pain que je dévorais. C'est là que je pris le goût de la campagne.

Mon oncle mourut, et je revins à la ville. J'annonçais des dispositions, delà facilité. Je fus placé chez un maître de pension qui me donna les premières leçons de la langue latine.

12 MÉMOTBES

Que de tourments pour graver dans ma mémoire les déclinaisons, les conjugaisons, et tout ce fatras de rudiments et de méthodes ! Je songe encore avec effroi à ces verbes immenses qu'on nous forçait de copier et de réciter. . Mes pauvres enfants, si le ciel me le permet, vous n'éprouverez point ce martyre. Vous saurez les langqes, et vous les apprendrez avec plaisir. C'est la seule méthode qui ahrége le chemin.

A huit ans, j'entrai au collège; à neuf, j'étais en cinquième et l'on parlait déjà de mes succès. Je les dus à un amour prodigieux du travail qui me dévorait, et cet amour vint de Fencouragement et des secours que me donna un professeur qui m'avait pris en amitié. Je me croirais un monstre, si je ne le citais pas avec reconnaissance.

L'abbé Comiisie avait une bibliothèque assez bien fournie, il me l'abandonna; c'était avec quelqu'orgueil qu'à cet âge je m'enfonçais dans la lecture au lieu de partager les jeux de mes camarades de collège.

Je dévorai, plutôt que je ne lus, les différentes histoires de RoUin, de Verter, de Laurent Schard, YHist&ire ecclésiastique de Fleury , le Spectacle de la nature de Pluche qui avait un singulier attrait pour moi, quoique je n'en pusse comprendre la moitié, ftiute d'avoir sous nies yeux les objets qu'il décrit. Au milieu de ces lectures, mon respectable maître dirigeait mes travaux pour le latin. Il me traitait,^ me chérissait comme son enfant; et, fier de sa prédilection, ^^oulant lajustifi^Tpar de grands succès, je travaillais sans cesse.

Je ne citerai qu'un trait pour donner une idée de mon zèle infatigable. Le jour ne suffisait pas à mon ardeur, j'y consa* crais une partie de^ nuits. Ma sœur aînée qui, par dévotion, allait sur les quatre heures du matin à la cathédrale, me donnait de la lumière, et je la renfermais dans une lanterne sourde, pour qu'elle ne fût pas aperçue de mon père, dont la chambre avoisinait la mienne. C'était à cette lueur conjcentrée que j'étudiais mes auteurs latins.

A cet âge-là même, c'est-à-dire entre neuf ou dix ans, je lus extrômement abandonné à moi-même. J'avais été jusqu'alors

en demi-pension chez le principal du collège, bigot renforcé, triste, même superstitieux et froidement cruel, qui, pour les plus légères fautes, martyrisait ses enfaats à coups de fouet. Il me condamna un jour à ce supplice ; je ne me rappelle pas si je le méritais, j'en avais la rage dans l'âme; mais je fus bientôt arraché à ce despote barbare, et je devins maître de ma conduite , quoique touchant encore à l'enfance.

Loin d'en abuser, je me livrai avec plus d'ardeur à Vétude. Les succès couronnèrent mes travaux dans toutes mes classes.

En pensant à ces sept années consacrées à me perfectionner uniquement dans l'art de faire des thèmes, des versions et de mauvais vers latins, combien je regrette de n'être pas tombé dans les mains de quelqu'homme instruit, au-dessus des préjugés de l'éducation dominante, familiarisé avec le^ principes développés depuis par Courtde.Gébelinl Quels progrès n'aurais-je pas faits avec ma mémoire, mon activité, ma pénétration! Mais avecla barbare méthode qu'on me força de suivre, je ne fus pendant ces sept années qu'un mannequin auquel on soufflait les pensées et les paroles. Je me traînais servilement sur les auteurs latins; possédant parfaitement toutes leurs phrases, je les plaquais dans nies thèmes, et je passais pour un habile homme, lorsque je n'étais qu'une machine à plagiatSk

Les seuls avantages que je retirai de ce mauvais système d'éducation^ furent l'habitude du travail, une mémoire bien exercée et des connaissances dans l'histoire.

En rhétorique je commençai à sentir mon impuissance et le mauvais effet dîe la méthode que j'avais suivie. Là, il fallait composer, il fallait avoir des idées, et je n'en trouvais aucune. Toutes mes pensées étaient des réminiscences. Aussi mes amplifications n'étaient-elles qu'une marqueterie de différents auteurs.

Un professeur habile eût deviné mon talent enfoui par un trait. Un prédicateur célèbre faisait alors l'admiration de Chartres. L'abbé Lebouq, pour nous exercer, imagina de nous envoyer tour à tour à ses sermons, en nous chargeant de lui en rapporter l'extrait. Je fus le premier choisi. Le sermon

t4 .. MÉMOIBES

qui tomba dans mon lot était un cours de philosophie et de théologie surTexistence de la divinité; il était supérieurement fait. J'en écrivis l'extrait avec la facilité d'un annaliste consommé^ et cependant ces matières étaient neuves pour moi. L'abbé Lebouq aurait dû sentir ma prédestination pour la méthode, et la route qui pourrait me mener à la composition; mais il me replongea dans l'imitation des autres, et je continuai à n'être rien.

Je rougissais de moi-même intérieurement, je m'épuisais pour créer et je ne pouvais y parvenir. Il ne fallait que m'abandonner à moi-même, que me forcer de fermer tous mes livres, et de consulter mon esprit. Mais mon professeur ne possédait pas cet heureux secret; il irritait, décourageait mon amour-propsç, au lieu d'en profiter pour me lancer avec vigueur dans la bonne route. L'abbé Lebouq ne savait que coudre des phrases , et ces phrases composées de mots pompeux, d'épithètes ronflantes, ne présentaient que des idées communes et cent fois rebattues. Rien chez lui ne faisait penser, parce que rien n'était pensé. Telle était la glace de ses discours, et la difficulté qu'il avait à enfanjter, que je ne pouvais le voir et causer avec lui sans ressentir la même difficulté, les mêmes douleurs dans mes pénibles enfantements. Je me ressouviendrai toujours que m'ayant pressé de faire un article sur le mépris des richesses, pour l'envoyer à un journal d'éducation auquel il coopérait, je ne fis trois fois de suite que le plus ridicule barbouillage, et le troisième était plus ridicule que les autres ; c'est qu'en tout il me faut mes coudées franches et libres, il me faut être moi-même; me donner un modèle, m'assujettir à des formes, à des règles, c'est me réduire à la nullité. J'ai toujours fait mal quand j'ai voulu copier.

11 faut avouer aussi qu'il est absurde de mettre à la composition des jeunes gens qui n'ont encore aucune idée, qui n'ont pas encore senti leur âme, si je puis m'exprimer ainsi, car c'est elle seule qui crée.

Une triple couche enveloppait la mienne ; je n'étais qu'une machine à mémoire, que pouvait-on tirer de moi? des souvenirs.

DE BBISSOT. 15

Un des écoliers de Tabbé Lebouq avait alors plus d'idées, plus de talent 'que lui; c'était Guillard, qui depuis s'est distingué par plusieurs opéras, et dont le talent précoce promettait un grand poëte à la France/Il n'a pas paru ce poëte, on a voulu cueillir le fruit avant le temps. Il ne s'est pas mûri dans la solitude. Les compliments perfides, la vie dissipée, les productions hâtives ont étouffé son génie. Nourri par son père, dans la lecture des meilleurs poètes, de Corneille, de Voltaire, de Racine, élevé de bonne heure au-dessus des préjugés religieux, par les ouvrages de Diderot et de Rousseau, Guillard portait dans ses amplifications et dans ses vers les idées hardies qui rélevaient autant au-dessus de nous que Voltaire pouvait l'être au-dessus d'un professeur de rhétorique^

J'appris bientôt le secret de Guillard ; je lus les ouvrages qui l'avaient formé, et je commençai à sentir ma nullité, mon ignorance. C'était un degré pour devenir un homme.

Guillard, en faisantallusion à mon usage de communier, me félicitait un jour d'un air ironique et supérieur d'avoir eu le bonheur de manger Jean Leblanc. Je lui ripostai en bon ca-

1 Gnillaid esfc morfc à Paris en 1814, il était né à^ Charties en 1762. Il débuta an théâtre eu 1779 par JpMgénie en Tauride, dont Glnck fit la musique , et termina en 1811 sa carrière dramatique par Elfride^ après aroir donné en 1809 la M&rtéeAdamt «tragédie on platôt agonie en trois actes, dont le musicien, a-t-on dit, n'a ni abrégé ni adouci les angoisses. » Ce musicien était H. Lesueur, surintendant de la chapelle du roi et compositeur justement célèbre, dont les motets ont encore obtenu plus de succès dans les églises que ses partitions à rOpéra. C'est en 1787 que Guillard fit représenter Œdipe à CoUme, Malgré les réTolutions littéraires et musicales, on regarde cet ouvrage comme un des chefs-d'œuvre de notre scène lyrique ; il établit pour jamais la réputation de Guillard et rendit celle de Sacchini européenne. L'auteur à* Œdipe a écrit Louis IX en Egypte avec M. Andrieuz, et les Casques et les Colombes avec CoUlnd'HarlevUle : a Gnillaxd, dit la Biographie des contemporains, joignait les qualités sociales au mérite littéraire. Trois de ses ouvrages ont été couronnés jmr rAcadémie, et cependant il n'a jamais fait partie de cette société... U étaft, il est vrai, dépourvu d'invention. Cependant, quand on compare ses titres à ceux de certains académiciens, on peut s'étonner de ce qae la préférence ne lui a pas été accordée sur eux. n s'était rendu célèbre dans un genre où il n'a eu longtemps pour émule que l'auteur de Ifephté, de Phkdre et de Stratonice, M. Hoffmann, enven qui l'Académie n'a pas été plus juste. » (H.)

16 VilfOIBBS

tholiqne; mais le mot resta, le trait m'avait percé, et bientôt mes lectures me firent onvrir les yeux sur moi-même et rougir des préjugés dont j'étais idolâtre. Élevé par des sœurs dévotes et par des prêtres, j'avais cru) sur parole toutes les fables qu'ils m'avaient racontées, je ne m'étais jamais permis d'en scruter les fondements. Je servais chaque jcîur la messe de mon bon abbé Comusle, j'allais lui raconter pieusement mes fautes, je communiais avec toute la ferveur du plus zélé néophyte. Telle était la bonhomie de ma foi, que j'attribuais tous mes succès à ma dévotion envers la Vierge ; aussi, à la veille de la distribution de^ prix, mes y4ve Maria étaient-ils nombreux.

Rousseau se flatte quelque part d'avoir eu seul la niaiserie d'interroger la divinité sur ce qui devait lui arriver en jetant une pierre à un arbre. Cette niaiserie-là, je l'ai souvent eue, et je croyais comme lui que le ciel me donnait des réponses.

J'étais de bonne foi dans l'erreur. La profession de foi du Vicaire savoyard me fit tomber le bandeau des y'eiix. Je cherchai avec ardeur tous les livres pour ou contre le christianisme, et je les dévorai. Le procès fut bientôt décidé dans mon esprit , quoiqu'il se passât plusieurs années avant que je pusse extirper entièrement ces préjugés qui avaient jeté de longues et profondes racines dans mon âme. Les terreurs de l'enfer troublèrent souvent mon sommeil, et il me fallait pour les chasser recourir à ces arguments si frappants du Vicaire savoyard.

Aimant ma sœur aînée, comme je l'ai dit, je cherchai à lui cacher mon changement d'opinion. Elle l'avait pénétré, et la douleur la plus profonde déchirait son âme. Combien de fois, àans des conférences secrètes, n'écoutant que sa tendresse pour moi, et ne faisant parler qu'elle, cheroha-t^Ue à m'enlever àla philosophie! Sa douleur, je l'avouerai, m'ébranlait souvent. Je trouvais ma sœur si bonne, si douce, si heureuse, quoique chrétienne, quejeme réconciliais presque avec une religion qui faisait naître ou permettait au moins tant de vertus. Ah I si tous les prêtres eussent ressemblé à cette sœur chérie et respectable, peut-être serais-j» demeuré

plus longtemps dans cette religion qui jusqu'alors ne m'avait pas rendu malheureux.

Mais Torgueil, le despotisme, l'insolence de ces prêtres, irritaient ma fierté et mon indépendance. Furieux de voir ce qu'ils appelaient l'irréligion, ils employaient la persécution pour me rattacher au christianisme, et je brisai tous mes liens.

Ce fut pourtant avec quelques ménagements, carje ne voulais pas déchirer le cœur trop sensible de ma sœur ; j'essayai même de la tromper par humanité, et je citerai un trait qui prouvera avecquelle hardiesseje m'étais débarrassé de mes préjugés. Elle me croyait chrétien encore, et je l'en assurais pour la tranquilliser; elle me demandait des preuves, il fallait lui en donner, et je lui en donnai une frappante ; je communiai plusieurs fois pendant une année, sans avoir été à confesse. C'était une simagrée dont l'intention paraissait devoir excuser l'hypocrisie apparente.

Pardonne-moi, sœur chérie, tous les tourments que je t'ai causés; mais pouvais-je balancer entre ma raison et l'amitié, entre ma conscience et Terreur?

Ce changement dans mon être moral s'opéra principaleméat au milieu de mon cours de logique. L'argumentation de l'école, qui entraîne certainement beaucoup d'abus, qui crée des ergoteurs, des esprits pointilleux et opiniâtres, a pourtant un bon elTet, c'est de faire naître le raisonnement dans l'homme. Il faut penser pour faire une objection, il faut penser pour y répondre. Et qu'est-ce que l'éducation de rhOKime? C'est d'apprendre à penser par soi-même. L'inconvénient de la logique routinière est d'apprendre à penser, à croire •parles autres. Un bon maître qui se bornerait à dire à son élève : Rentre dans toi-même, consulte sur chaque chose ton sens intérieur, ta conscience, consulte ta raison avant de consulter les hommes, un tel maître aurait fait faire le plus grand pas vers la vérité à son élève. Si ensuite il le soutenait dans sa marche, s'il le familiarisait avec la méditation, s'il lui montrait le moyen de distinguer le sophisme du raisonnement^ s'il l'accoutumait à être sans cesse de bonne foi, à chercher la vérité plutôt que le triste plaisir du triomphe, un tel maître

18 HIÎMOIBES

ferait de son élève^ non-seulement un bon logicien, mais un homme vraiment moral.

La logique des collèges ne tend pas à ce but sublime, elle tend à faire des disputeurs plutôt que des gens raisonnables. La logique si claire, si lumineuse deCondillac, cette logique, qui ne contient pas plus de cent pages, est autant au-dessus de la routine scolastique, que la lumière est supérieure aux ténèbres. Voilà l'ouvrage, mes enfants, que vous devez avoir entre les mains. Il a fait souvent les délices de votre père, mais il Ta connu trop tard.

L'amour-propre me plongea^ dans l'étude de la logique ; je voulais brilJer. Cependant le jargon emprunté d'Aristote m'effraya. Je ne croyais pas qu'il fût essentiel de savoir cette langue barbare pour bien raisonner ; et je dédaignai de l'apprendre. Mon professeur piqua mon amour-propre, en me disant que le dédain était l'effet de l'impuissance. Je me jetai aussitôt dans le fatras d'Aristote, et je devins tellement maître de son idiome, que je ne combattais plus mes adversaires qu'en leur prouvant que leurs raisonnemens n'étaient pas en forme. Il faut l'avouer, il y a peu de raisonnements qui tiennent à cette épreuve, ce qui prouve peut-être plus contre la logique d'Aristote que contre les raisonnements.

Mon professeur, pour vanter Tefficacité des règles d'Aristote, me dit un jour que le fameux Bossuet, embarrassé d'un argument du ministre Claude, ne trouva d'autre moyen de s'en tirer, qu'en lui prouvant que cet argument n'était pas en forme. C'était me donner une bien mauvaise idée de la cause que défendait Bossuet et de l'arme qu'il employait.

Ce professeur avait de l'amitié pour moi ; j'ai souvent pensé que mes idées hardies ne lui déplaisaient pas, et qu'il était chrétien plutôt par état que par conviction. Je me confirmai dans mon idée en lui voyant un jour un crucifix sur sa table, et sa chambre tapissée d'autres crucifix. Les canonicats se donnaient alors aux cafards, qui renchérissaient en charlatanisme. Un crucifix aurait pu me prouver sa foi, dix m'en faisaient douter. Ce professeur s'appelait Thierry ;

DE BBISSOT« ^Q

dans le commencement de la révolution il se conduisit en. patriote, malgré ses confrères les chanoines de Chartres; je ne l'ai pas vu paraître depuis sur la scène.

Il avait deviné les idées ambitieuses qui me tourmentaient, ainsi que Guillard, avec lequel je m'étais lié alors étroitement. La soif de la gloire nous dévorait, le théâtre seul nous manquait; Tabbé Thierry nous faisait souvent la guerre sur les lauriers que nous promettait la grande scène du monde ; il ne prévoyait pas la révolution de 1789.

Cette idée de révolution, que je n'osais avouer, roulait souvent dans ma tête ; je -m'y donnais un des rôles principaux, comme il est bien naturel de le croire . L'histoire de Charles I" et de Cromwel m'avait singulièrement frappé, je me rappelais sans cesse ce dernier, déchirant, dans son enfance, le portrait de son roi, terminant sa carrière par le faire décapiter, et ne devant qu'à son génie le grand rôle qu'il avait joué dans la révolution anglaise. Il ne me paraissait pas impossible de renouveler cette révolution. Cependant, je l'avouerai, et ce trait ne me conciliera pas l'amitié de ces hommes qui font consister le patriotisme dans le cannibalisme, je ne faisais pas, dans mon roman, décapiter mon captif; après une rude leçon, je le chassais à jamais du territoire français.

On pense bien que je me gardais de communiquer ces rêves de mon imagination souvent extravagante. Je sentais iastinctivement qu'il y avait du vraisemblable dans l'avenir, mais que tout ce qui respirait autour de moi était trop loin de ce vraisemblable pour m'entendre. Les jeunes gens sont presque toujours ce que leurs livres les font. En lisant l'histoire de Chine, j'étais un conquérant tartare; en lisant Plutarque, je brûlais de ressembler à Phocion. Puis la cabane de Philoclès, peinte avec tant de charmes par Fénelon, me paraissait bien préférable à tous les trônes du monde ^

1 OnzetxoaTe les xnÊmeB idées et piesque les mêmes expressions dans nne lettxe de Brissot à madame Boland :

« Gomme resprit flexible de la jerniesse prend vite les sentiments des onrrages qu'elle lit, et se modèle aisément sur les images qu'on loi letzaoel J'étais

Qiie prouvaient tous ces rêves? L'ardeur de mon imagination, ma soif de la guerre, le besoin de m'épandre autour de moi, loin de moi. Toutes les réputations me tourmentaient alors. On me disait quelquefois que je serais trèsbeureux de ressembler un jour à l'avocat Janvier, -un des meilleurs orateurs du barreau de Chartres. Quoiqu'il eût du talent et de la réputation^ je m'humiliais intérieurement de cette comparaison ; mon génie secret me promettait de bien plus hautes destinées.

Mon année de logique se passa dans cette fermentation continuelle. Je mêlais sans cesse à l'étude des arguments mes idées romanesques ; elles faisaient les délices de ma solitude, et, comme je ne pouvais m'y livrer avec mes camarades de collège, je m'arrachais à leur compagnie avec le plus grand soin pour m'enfoncer dans des promenades solitaires, le long des bords de l'Eure. J'y passais des jours entiers dans les rêveries les plus délicieuses.

La lecture des voyages changea le cours de mes idées. Je cessai d'être un conquérant, je devins voyageur. Avec quelle ardeur je dévorais les voyages de Magellan, d'Anson, de Drake, de Kempfer! avec quelles délices je me bâtissais une habitation dans ces îles tant vantées de Tinian et de Juan-temandès ! Je n'y étais pas seul comme Robinson, Je m'y donnais un ami, et surtout un amante sensible, douce, vertueuse; car, alors, le besoin de l'amour se faisait sentir

fort jeune, et je lisais l'histoire de la Chine, par on jésnite. Bien ne me paraissait si beau que d'être le général de ces Tartares, qui détrônaient les empereurs ; rien de si aisé qne de faire mouToir ces lourdes masses de quatre à cinq cent mille hommes. Je faisais des plans, je paroonnds la terre en Tainquenr. Hais alors même, je me rappelle que j'aimais à faire des heuieuz, et potat & verser le sang.

c Puis, quand je lus des Toyages, je devins voyageur. Combien de fois fal dévoré le voyage d'Anson t qne de cabanes je me suis construites dans tes lies heuxvuses de Juan-Femandès, de Tinian. J'y transportais avec moi lamattresse que je devais avoir un jour, et Fami que j'avais déjà. Là, je réalisais une partie du roman de Bobinson Crusoé. Jours heureux de ma jeunesse, mon fflusioiL était douce et bontinuelle, mon bonheur dépendait de moi et non de ceux qui m'environnaient; beanx jours, vous n'êtes plus, la froide raison a tout âéteoitT >

DE BRfSSOT. 21

sourdement à mon être, mais je le couyraîs du voile le plus chaste » vivre sans cesse, et ne vivre qu'avec une femme adorée^ dans une île solitaire, me paraissait le suprême bonheur.

Blot était l'ami que dans mes rêves je prenais toujours pour compagnon de mes aventures. Quoique se destinant à l'état ecclésiastique, il avait commencé à abjurer ses préjugés religieux. Cette conformité d'idées me l'avait attaché ; la solidité de son caractère, la simplicité de ses goûts, son amour pour la vie champêtre, me le rendirent encore plus cher. Notre liaison n'a pas été depuis interrompue.

Tels étaient les plaisirs de ma jeunesse; j'étais désolé quand il fallait m'en arracher pour m'asseoir sur les bancs de l'école : ils nuisirent à mes études de la logique, et quoique mon professeur me crût assez fort pour soutenir seul, pendant quatre heures, une thèse sur les idées innées, sur les ridicules querelles des thomistes et des scotistes, j'avoue de bonne foi que je répondis souvent à mes adversaires sans entendre leurs arguments.

L'auteur des Mémoires du cardinal de Polignac le félicite beaucoup d*avoir, dans deux séances consécutives, soutenu thèse pour et contre le système de Descartes. Un bon esprit n'eût soutenu ni le pour ni le contre; il eût douté, puisque le pour et le contre étaient également problématiques. Mais on veut faire de Tesprit, on veut briller, et on s'accoutume à sacrifier la vérité à son orgueil.

22 MEMOIBES

Page 1