CHAPITRE
Brissot quitte le collège. — La physique et l'abbé Jonmois. — L'étude du procureur. — Bonret, de l'assemblée oonstitnante. — Sergent, de la Conyention. — Le droit canonique. — Le premier écrit Rome démasqiiée, — Étude de l'anglais. -.- D'où vient le surnom de Warville. — K. d'Anton. — M. de Bobespierze. — Le décret de paix et de guerre. — Bobespierre et le petit dauphin. — Lettre de Bobespierre à Canûlle Besmoulins. — Bobespierre chez Brissot. — Béponse de Camille à Bobespierre.
Je quittai le collège à Tâge de quinze ans. Je ne fis point de cours de physique. Ce cours à Chartres ne consistait plus qu'en paroles; un chanoine, qui s'était acquis quelque réputation, lors des expériences de NoUet sur rélectricité, l'abbé Delorme, avait voulu mettre cette science à la mode; mais telle était l'ignorance de nos Chartrains, qu'ils aimaieut mieux perdre leur jeunesse dans des études vaines et ridicules que de s'occuper de la science des faits, la seule, avec la morale et la politique, qui soit digne de l'homme.
Cette physique était d'ailleurs enseignée par un abbé Joumois, espèce de rigoriste outré, qui trouvait un péché mortel dans le doux plaisir de respirer l'odeur suave de la rose ; je ne voulus pas perdre une année pour apprendre à déraisonner avec cette tête de travers.
Quel parti prendre en sortant du collège? un métier? Mes connaissances étaient perdues. Le commerce ? on ne le connaissait pas à Chartres, il n'y avait que des détaillants. Le petit collet? ma sœur m'en pressait; mais je ne voulais pas être sciemment un charlatan. Il ne me restait que le barreau, je le préférai. Pour y arriver, il fallait traverser le labyrinthe de la chicane, et je fus forcé de suivre l'usage. J'entrai chez le procureur le plus renommé de Chartres, M. Horeau, honnête homme malgré sa profession, bon, désintéressé ; mais livré à de petites pratiques et n'ayant que des vues étroites. Heureusement il avait un fils plus amou-
reux des sciences que de la pratique^ et qui cultivait avec plus d'ardeur que d'utilité pour le public presque toutes les branches de la physique. Il avait formé une espèce de société d'idées et de travaux avec deux ou trois autres personnes^ qui depuis ont paru sur la scène du monde; Bouvet^ membre de l'Assemblée constituante, qui^ sans sa timidité et son âpreté farouche, eût pu être utile ; Sergent, que j'ai cru, dans l'origine de la révolution, plus avide de gloire que
d'argent, et qui a trompé mes espérances Qui m'eût dit,
quand je ne le voyais occupé que de sciences et de beauxarts, qu'il sortirait un jour de ces douces occupations pour se signaler par de pareils exploits! L'âme d'un artiste devraitelle s'ouvrir ainsi au brigandage et à la barbarie ? II se vante avec bien d'autres, qui n'y sont pour rien, d'avoir opéré la glorieuse journée du 10 août; mais la suite de cette journée couvrirait son nom d'une honte étemelle, quand ce nom, accolé à celui de Marat, ne serait pas gravé en lettres ineffaçables au bas de l'apothéose des massacres de septembre*.
1 Sergent est né à Charties on 1751 ; il est maintenant réfugié à Milan, où U 8*oocape, dit-on, d'une traduction d'E. Q. Yisoonti. La conduite révolutionnaiie de Sergent n'est pas entièrement éclaircie* On le yit à la tète des assaillants des Tnileries, an 20 juin et an 10 août, et on lui attribue une grande port dans rissne de oes journées. On dit qu'il provoqua k massacre des Suisses dans les cours dn château, et que, dans rinyentaire dont U fut chargé, après que le roi eat été chassé de sa demeure, lise rendit coupable de yol et de dilapidation; une agathe dont il s'était emparé, dit-on, et qu'il portait au doigt, lui fit longtemps donner le somom de Sei^nt- Agathe. Membre du comité de salut pubUc, érigé par la municipalité insurrectionnelle, on le vit signer, ayec Marat, Fanis, Jourdheuil et Duplain, cette épon-vantable circnlaixe envoyée dans les départements , ponr justifier les massacres de septembre, et en provoquer de pareils dans toutes les communes de France. Député de Paris à la Ck)nvention. il y vota la mort de liouis XVI, après avoir ajouté de nouvelles préventions à l'acte d'accusation de ce malheureux prince. Enfin, quoiqu'il se fût à peine fait remarquer dans les orages qui précédèrent et suivirent la chute de Bobespierre, son attachement an régime de la Terreur le fit envelopper dans la proscription provoquée par l'insurrection de prairial, et il fut décrété d'accusation comme terroriste.
jywx autre côté, on assure que les Suisses de Courbevoie furent sautés par ses ordres, que d'Esprémenil, Sombrenil, l'abbé Baorthélemy, Larive, Gossec, le marquis de Ghftteaugiron, Barré, Badeti Desfontaines , et une foule d'autres per- Bonpesy des émigrés, et principalement des habitants de Chartres lui durent à
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La bibliothèque de M. Horeau le fils m'ouvrit une nouvell rrière. Je me précipitai dans l'étude de la physique; mai it impatience d'arriver, soit défaut d'attention et d'obser tion, soit encore défaut de machines, j'y fis peu de pro es ; quoique j'entendisse la théorie et la langue de la phy [ue, j'en ignorais la pratique, j'étais très-gauche pour lei périences.
Je voulais d'ailleurs concilier l'étude d'un trop grand nom e de sciences à la fois; dans le même temps, j'exploitaii utes les branches du droit public, civil, canonicjue même pprenais l'anglais et l'italien; je cherchais à me faire système général sur le mécanisme des langues ; je conluais mes recherches sur la religion; je dérobais même aucoup d'instants pour les jeux de mon âge, pour le bil- •d, pour les parties de plaisir, enfin je remplissais tous les voirs de mon état ; car je me suis toujours imposé la loi de re la besogne qui m'était confiée, avant de satisfaire roe^ ûts. I
En rétrogradant sur cette époque de ma jeunesse, je nel I rappelle pas sans étonnement tous les travaux que j'eii-
»BeB époques la liberté et la Tie. On dit qu'il lefnsa les ofEres que la ooar ait à tous les démocnites qt^elle voulait séduire, et qu'il se justifia des accnons de yol dont il avait été l'objet; il réclama plusieurs fois contre la part qai| &tait attribuée dans les massacres de septembre, et accusa Marat d'avoir ac* sa signature à la sienne an bas de la fameuse adresse qui justifiait ces maS' «s. Quoi qu'il en soit, au milieu de ce temps de dévastation et d'épouvante, i montra moins vandale que tant d'antres, et son goût pour les arts ne s'énit point dans le sang et .les mines. On lui doit la conservation de plusieurs luments de la capitale et les premierB embellissements des Tuileries ; il fonda B Chénier le Conservatoire de musique, et plus tard le Musée national ; il roqua ausai plusieurs lois favorables aux beaux-arts qu'U avait autrefois ivés, et auxquels il devait revenir un jour. Élève de Saint- Aubin, il avait xhé à se faire une réputation dans la gravure en couleur. On cite de lui [xnrtrait de KeckcJr et un portrait de liarceau, qui ne doivent pourtant paâ Qer une haute idée de son talent en ce genre. H était devenu beau-frère de énéral, qu'il suivit dans une de ses campagnes, et fut fait prisonnier de ne. Après le 18 bmmaire il se réfugia en Italie. Il a donné : ifotiçes histori- I tur le général Marceau^ mort en 1796, publiées paf Sergent-Maroeau, mcm de l'Athénée de Bxwda, etc., Hilan, 1820. (M.;
trepris. Je possédais même assez bien le droit canonique,, dont la langue est si bizarre, dont la science est si stérile et si ingrate, et dans une discussion qui s'éleva sur. la prétention de deux ecclésiastiques à la même cure, je développai dans un mémoire des arguments et des connaissances qui étonnèrent les plus fameux avocats de Chartres. Ce fut dans ce temps que je composai un petit écrit sous le titre de Rome démasquée ou Observatiom sur le droit eanonigue, écrit qui fut publié deux ans après en Allemagne, et que j*ai réim^ primé dans le cours de la révolution.
Deux Anglais étaient alors à Chartres. Je ne sais trop ce qui les avait attirés dans cette ville écartée de l'itinéraire ordinaire des voyageurs. Guillard les connaissait, ils lui avaient offert de lui apprendre l'anglais. Il commença cette étude ; je voulus l'imiter, et je le surpassai bientôt; car déjà je mettais de la suite à ce que j'entreprenais. Ces Anglais furent fort étonnés de recevoir au bout de quelques jours une lettre danff leur idiome ; ils me répondirent très-honnêtement en m'invitant à dîner. La réponse fut apportée par leur valet de chambre à mon père, qui n'entendit rien à cette invitation, et qui la reçut au milieu des travaux de sa cuisine. Je ne voulus pas paraître ; une fausse honte, qui a terni longtemps mon caractère, et qui m'a fait faire bien des sottises, m'en empêcha. Ma liaison avec ces étrangers fut donc étouffée avant que de naître ; mais je n'en continuai pas avec moins d'ardeur l'étude de l'anglais , et cette étude a décidé du sort de ma vie, comme on le verra par la suite.
Ce fut dans le commencement de ma passion pour cette langue que je métamorphosai dans mon nom la diphthongue dont le marquis de Luchet, ou son vicaire anonyme , m'ont aussi fait un crime. Je dirai quelle en fut la cause. Né le second de mes frères, je portais, pour être distingué d'eux, suivant l'usage de la Beauce, le nom d'un village où j'avais été mis en nourrice et où mon père possédait quelques terres. Ce village s'appelait Ouarcille, et Ouarville fut le nom sous lequel j'ai été constamment connu dans mon pays; ainsi mon troisième frère fut appelé Thivars ; ainsi Pétion, mon
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triote et mon malheureux ami, était appelé Ti^/en^uve ; eut membres du tiers-état de l'Assemblée constituante mt des surnoms comme nous, et pas plus que nous, toute , ne songeaient à s'en faire dBs titres à la no- ; mais peut-être sera-ce un jour une preuve d'arise. Que dis-je? de royalisme. Et qu'il sera plaisant is voir mis en jugement par le républicain Danton, n'y a pas deux ans, se faisait appeler M. à^Â.nt(m\ et républicain Robespierre, qui, à la même époque, écricore, à Camille DesmouÛns, une lettre lignée : de ilo-
s noms qui me reportent, malgré moi, aux lieux où vois captif; à ces mots d'aristocratie et de royalisme viens de prononcer, je n'éprouve ni haine, ni colère, ine sorte d'étonnement, devant ma destinée, qui va \ la stupeur. Moi, aristocrate! l'auteur du Fatriote iw de 89, royaliste 1 et qui l'accuse? Camille, qui dès nnaissait si bien le fond de son cœur; Robespierre, qui sujet a acquis si tard le droit d'accuser quelqu'un ! élis cette lettre à Camille , que le hasard met en cet t sous mes yeux, et dont Robespierre lui-même m'avait é la copie pour l'imprimer, afin qu'elle eût plus depu- . Elle est du 8 juin 1790; depuis longtemps déjà je ds presque ouvertement la république; je bravais la ses offres, et ses menaces; et Robespierre? M. de Rorre tremblait seulement d'avoir offensé un marmot de u souvenir de l'audace qu'il n'avait pas eue, il entrait uvante.
ait après le décret rendu le 22 mai sur le droit de paix juerre. Camille, à ce qu'il paraît, avait raconté dans urnal, que : « Le samedi 22 mai, le petit dauphin apssait au décret de Mirabeau, avec un bon sens fort au- » de son âge* Le peuple applaudissait aussi de son côté, onduisait en triomphe Barnave, Pétion, Lameth, d'Ai-
^ de ce chapitre avait été biffée par Brissot dans son manasctit; nous que le lecteur nous saura gré de la oonserrer. (M.)
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guillon, Duport, et tous les jacobins illustres; il s'imaginait avoir remporté une grande victoire, et les députés avaient la faiblesse de Fentretenir dans cette erreur dont ils jouissaient. Robespierre fut plus franc. Il dit à la multitude qui Tentourait et l'étourdissait iie ses battements : « Eh ! messieurs, de quoi vous félicitez-vous? le décret est détestable , du dernier détestable ; laissez ce marmot battre des mains à la fenêtre, il sait mieux que nous ce qu'il fait. »
Robespierre, après avoir répété ce récit textuellement, ajoutait :
« Je dois, Monsieur, relever l'erreur où vous avez été induit sur le « fait qui me concerne dans ce passage.
« J'ai dit, à l'Assemblée nationale, mon opinion sur le principe et « les conséquences du décret qui régie l'exercice du droit de paix et « de guerre ; mais je me suis borné là. Je n'ai point tenu, dans le « jardin des Tuileries , le propos que vous citez. Je n'ai pas même tt parlé à la foule des citoyens qui se sont assemblés sur mon passage, « au moment où je le traversai. Je crois devoir désavouer ce fait : K 1** parce qu'il n'est pas vrai; 2° parce, que quelque disposé que je sois u à déployer toujours, dans l'Assemblée nationale, ce caractère de « franchise qui doit distinguer les représentants de la nation, je n'i- « gnore pas qu'ailleurs il est une certaine réserve qui leur convient. « J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien rendre ma déclaration pu- « blique par la voie de votre journal, d'autant plus que votre zèle « magnanime pour la cause de la liberté vous fera une loi de ne pas « laisser aux mauvais citoyens le plus léger prétexte de calomnier a l'énergie des défenseurs du peuple. De Robespierre, »
Ainsi Robespierre donnait un démenti à qui lui avait attribué le courage d'un mot contre la royauté; il voulait bien avoir de la franchise à la tribune, mais aux Tuileries, il s'en faisait scrupule; c'était calomnie que de lui en supposer. Ah ! qu'au temps du péril il était prudemment constitutionnel, celui qu'en face du trône abattu, je retrouve si énergiquement républicain 1
Tout, dans cette lettre sur laquelle je ne puis m'empêcher de m'arrêter encore, ne porte-t-il pas le caractère d'une vague inquiétude, d'une singulière timidité? Un esprit fin ne
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it trop'se méfier de Tavenir; et puis, la place de gou- | ir du dauphin était encore à donner... Je me rappelle te occasion Robespierre avec ses craintes et ses scruqu'il ne pouvait dissimuler. L'étourderie de Desmoumettait en alarme; il ne savait qu'en penser. Ce jeune e était-il payé pour écrire de pareilles folies, et comttre ainsi les amis de la raison et de la liberté? épouse du député au journaliste était digne, était fière; i bien le style d'un patriote. Du royalisme 1 quelle mala- | ! Paraître avoir les sentimens d'un aristocrate, fi donc! ieû assez dans sa signature d'en laisser percer la vanité. ;ette vanité était pardonnable, c'était un droit, un droit ;utionnel; par le décret du 21 juin, MM. de Montmonet de Robespierre n'avaient pas encore décidé qu'ils lieraient modestement : Robespierre et Montmorency. Qt d'insérer cette réclamation dans mon journal, je préamille, dont je connaissais la susceptibilité. Sa réponse Lite, il me la laissa ; mais je crus lui être agréable en bliant, ni cette réponse, ni k réclamation dont elle objet. Il m'avait semblé vivement piqué contre Robes- , Était-ce sur ce ton qu'un ami de collège devait lui ? A qui en avait donc ce Brutus à l'eau de rose , et à puissance craignait-il si fort de déplaire 1 Cependant s ne voulait point fâcher Brutus. Desmoulins chercha PS à se coller aux célébrités, à Danton comme à Mii, à Linguet comme à Robespierre; il eût recherché si ce loup eût pu vivre avec quelqu'un en société. Au a lettre de Robespierre , comme sa signature , avait son esprit, et sa réponse sentait un peu lepersifflage; ache à ce feuillet pour permettre d'en juger, et je re- L mes Mémoires, dont je me suis trop éloigné ^.
[ cette lettie de Desmoulins, que nous avons effectiyement tronvée attas fenilles du manuscrit. Elle est sans date et sans signature. (M.) sre cet errata, mon cher Bobespierre, c'est senlement pour montrer ta lignatare frères les journalistes, et leur apprendre à ne pins estropier un nom qve le p»a lllnstrô. Il 7 a dans ta lettre, une dignité, une gravité sénatoriale qni Uease > collège. Tu es fier à bon droit 4a latiolave de député à l'assemblée nationale, orgneil me plaît et ce qni me fftcbe bien darantage, c'est que tous ne sentent
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PM, ainsi qtt« toi, l«tir dlernliâ. Kaia ta derals aalner au moins tmanden camarade^ d'un* légère inclination de tâte. Je ne t'en aime i>as moins, parée que ta es fidàle aux prlnolpee, si tu ne l'es pas autant à l'amitié. Cependant, pourquoi exiger de moi cette rétraotatlpn t Quand j'aurais légèrement altéré la rérité dsiis l'anecdote q;ae j'ai contée, puisque ee fait est lumorable pour toi, puisque j'ai dit sans doute ta pensée, si ce ne sont tes paroles expresses, au lieu de désavouer le journaliste si sèchement, tu derals te oontenter de dire comme la oonsine, dans la charmante comédie du Mort Suppoêi :
Ah I Monsieur, tous brodes.
Ta n'es pas de oes hommes f aihies dont parle J.-J. Boussean, qui ne reulent pas qu'on puisse répéter oe qu'ils pensent, et qui ne diKtit la vérité qu'en déehabiUé ou en robe de ehambret et non point dans l'assemblée nationale ou dans Ise Tuileries. »