‹ Mémoires de BrissotChapitre 19 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JÊtnde de l'italien ayec Bonterone, député à la Ck)iiyention. — Études diyezses. — Court de Qébelin. — La censure. — Le président da muflée. — Embarras de Gibelin. — Dureté de ses amis. » IJeur générosité après sa mort. — Le comte d'Albon. — Le mausolée de Franconville. — Projet d'ouvrage abandonné. — Dom Mulet, prieur des Bénédictins. — Veaugeois, président du comité d'insurrection du 10 août. — La traite des noirs.

J'ai dit qu'il m'avait pris fantaisie de donner à mon nom un air anglais, et je substituai à la diphthongue française ou le double W des Anglais, qui aie même son. Depuis, ayant commencé à publier des ouvrages et à signer des actes avec ce changement, j'ai cru devoir continuer. Si c'est un crime , je le partage avec les gens de lettres, qui, dans les derniers siècles, ne se sont jamais fait scrupule de grédser ou de latiniser leurs noms. Arouet, pour échapper à un mauvais calembourg, métamorphosa le sien en celui de Voltaire. L'anglomanie, si l'on veut l'appeler ainsi, m'a fait altérer le mien , mais ce n'était pas du moins pour repousser celui de mon père ou le faire oublier, puisque j'ai constamment porté, signé, imprimé, le premier nom que je tenais de lui à côté du second que l'usage du pays m'avait donné.

Dans le temps où j'étudiais l'anglais, un autre de mes concitoyens m'inspira le desseîti d'apprendre l'italien. C'était un jeune enfant, vif, pétulant, plein d'esprit; il s'appelait Bouteroue. Je l'ai revu depuis à la Convention. Je ne sais quel mauvais génie le précipita dans le maratisme. Comme il n'a , ni parlé, ni écrit, je n'ai pu juger, ni de ses motifs, ni de ses progrès^ Il avait un frère qui s'était fait soldat avant la révolu-

1 Bonteroue ne monta à la tribime que pour voter la mort du roi, et s'opposer an BuiBis à l'aide duquel on espérait sauver ce prince. U fit an instant partie du oomité de saint public et disparut des assemblées législatiTeB. Ayant d'cntrer

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tion et auquel Servan , sur la recommandation de Pétion , donna un avancement dont il était digne ^.

L'étude de l'italien qui me parut bien plus difficile, au moins pour le mécanisme, que l'anglais, me conduisit à l'espagnol, au portugais, et je parvins bientôt, toujours seul, à lire les ouvrages composés dans ces deux langues. Galderon même ne m'effraya pas. C'était une véritable jouissance pour moi que de lire une espèce de polyglotte des Lettres provinciales, superbe édition, où le génie de Pascal se montrait en français, latin, anglais, italien, et espagnol «.

Il existait alors à Chartres un maître de pension allemand, qui, sous sa rusticité apparente, cachait une, véritable philosophie pratique. Il était ami de Blot, et j'eus bientôt fait la connaissance de M. Rey. J'en tirai deux avantages, l'un de recevoir de cet homme simple de bonnes leçons de philosophie , l'autre d'apprendre l'allemand. Je continuai pendant six semaines avec succès, et je ne sais quelle raison me le fit abandonner. J'aurais aimé à lire dans leur langue Gessner, Klopstock, Haller, etc.

Ma fureur pour ce genre d'étude n'était pas rassasiée. Il fut un moment où je voulus entreprendre celle des langues orien taies. Je m'étais fait un système qui pouvait m'abréger tout ce qu'elles offraient de pénible. Je l'ai consigné dans un grand ouvrage que je commençai alors sur la langue française, et qui n'a jamais vu le jour. Avec le secours de l'analyse, j'étais parvenu à démêler dans les langues les éléments utiles, des éléments inutiles de leurs mécanismes. J'étais par-

& la Convention, il avait été notaire à Grais, puis administrateur du département de la Sarthe. Il résidait encore dans ce département, à la Ferté-Bemard, loisqn'en 1816 il fnt frappé par la loi d'amnistie qni proecriyait les régicides. Bonterone était dangereusement malade ; il demanda nn siusis qni ne Ini fat ao* cordé qu'après les informations les plus scrapaleuses et les certificats des médecins les plus authentiques. Il mourut deux jours après l'avoir obtenu* (M.) i

1 Le colonel Bouteroue fut tué à l'affaire de Galdlero devant Vérone, le 5 décembre 180C, à l'âge de quarante-cinq ans. C'était le plus ancien colonel et l'un des plus braves militaires de l'armée. H avait quitté le notariat et était parti comme simple volontaire en 1791, lorsque la guerre avait été déclarée. (M.)

S Cest réditlon de Cologne, 1684, attribuée anz Ehseviers. (M.)

veaau à me faire un systèpie étymologique, qui établissait une sorte de communauté entre tous nos idiomes, et qui prévenait en même temps toute espèce de confusion. --

Alors les ouvrages de Court de Gébelin ^ n'avaient pas paru. Je n'avais même lu , ni Técrit de Dumarsais *, ni les deux volumes du président Des Brosses '. Depuis j'ai vu avec plaisir que je m'étais rencontré avec ces savants illustres. J'eus l'occasion d'en entretenir un jour Court de Gébelin , qui, malgré la supériorité de ses connaissances, me parut avoir la simplicité de l'homme de la nature , et la timidité d'un écolier.

Hélas ! à la suite de son nom on lisait alors : « censeur royal et président honoraire perpétuel du musée de Paris ! » (jupls titres pour un tel homme! Que j'eusse mieux aimé Gébelin tout court l Comment accoler l'idée du talent et celle de la censure? Je me rappelle toujours cette antichambre où l'humble auteur attendait que le ministre daignât lui sourire, et ces ordres impérieux que les pauvres censeurs ne pouvaient enfreindre, et leur dépendance du premier commis qui les leur transmettait. Il fallait être censuré pour écrire; mais qui vous obligeait à vous faire censeur? Le génie, le talent, auraient -ils jamais dû se trouver dans l'antichambre des grands, être à leurs gages, et connaître leurs ordres?

J'aurais pardonné plus facilement à Gébelin son titre de président, s'il n'ôût présidé qu'une assemblée de littérateurs

1 Auteur du Monâs prifnit\f analysé et comparé au fnùndè moderne, ouTrage couronné deux fois par l'Académie française. Ne s'imaginant pas que Ooort de Gébelin eût entrepris seul ce vaste ouvrage, d'Âlembert demandait s'il j avait quarante hommes disposés à y travailler. H forme 9 vol. m-4*>, qui ont été publiés de 1778 à 1784. Indépendamment de Fétymologie des langues, française , groeque et latine, de l'origine du langage et de l'écriture , de la grammaire uuiverséUe, de la mythologie, de l'histoire civile, religieuse et aUégorique du calendrier, cet ouvrage contient encore une foule de dissertations sur différents sujets, qui ont placé Court de Gébelin à la tète des hommes les plus érudits du siècle dernier, n était né à Klmes en 1725 ; il est mort à Paris en 1784. (M.)

S La première édition du Traité des tropes, qui a fait la réputation de Dumarsais, a été trente ans à s'écouler. (M.)

3 Les deux volumes du président dfs Brosses contiennent un Ih^aUé de la Formation mé.eanique des Langues,

estimables.' Mais, comme le dit HeWétius , l'enfer n'est pas pis qu'un musée; le savant doit mépriser le poète, et le philosophe doit les mépriser tous les deux : qu'y a-t-il à espérer de bon parmi leurs inévitables querelles , et au milieu de tous ces mépris? Le musée ruina Gébelin ; il était parvenu à s'arranger avec ses créanciers, ils ne lui demandaient que deux mille écus. Dans cette position, il crut pouvoir s'adresser à plusieiurs personnes riches et qui se disaient ses meilleurs amis ; il n'en tira pas une obole et mourut de chagrin. Après sa mort, les papiers publics annoncèrent que le comte d'Albon érigeait à sa mémoire, dans ses jardins de Francon ville, un monument superbe ; il devait lui CQÛter près de vingt mille livres. Du vivant de Gébelin, cet ami si généreu:t n'avait pas voulu lui donner dix louis pour acquitter ses dettes. Je tiens ce fait de la personne même à qui d'Albon les refusa. La publication des ouvrages de Gébelin m'empêcha de jamais songer à mettre au jour celui que j'avais entrepris sur la théorie des langues àe P Europe et surtout de la langue française^ Mais le travail auquel je m'étais livré ne me fut pas inutile. L'étude d'une science amenait toujours chez moi le désir d'en apprendre une autre, ma soif dévorante ne cessait pas pour s'adoucir un peu. Je pensais quelquefois au bonheur dont j'aurais joui si le ciel m'avait fait naître riche, si je n'avais pas été forcé d'embrasser un état pour subsister. Dé-

1 Lorsque le musée de Paris, livré à des dissensions qni d&v-aient amener sa mine , vi^ rentrer avec CaUhaya, lem: chef , nne partie des personnes q.qi l'avaient abandonné, 11 se forma dans son sein une société philharmonique qui domuât des concerts, et qni débnta par une espèce de fête funèbre en l'honneur de Gibelin. On y chanta des stances lyriques intitulées l&SolUtide de FranconviUe, Ces stances, qni produisirent un grand effet, étaient chantées par les premiers siqets de l'Opéra ; elles finissaient par ces quatre vers :

Sous le poids du chagrin le malheureux succombe : Ta n'es plus, cher objet d'amour et de douleur, Gébelin I Gébelin I la pierre d'une tombe Benferme ton corps et nos cœurs.

Quelle sensibilité tardive pour un bon et honnête homme qu'on avait laiséé mourir de chagrin I ' {Note de BrUiot.)

«EMOIBES

ré de voir presque toujours la richesse combler les friou n'être le prix que d'uu travail obscur et borné, je is me jeter dans quelque cloître pour m'y livrer sans ainte à mon amour pour les sciences. J'avais sans cesse it les yeux les images de Malebranche, de Mabillon, de 3uin. Du pain et det livres, voilà ce que je demandais être heureux.

te idée contribua autant que l'anglais à me lier avec iiulet, prieur d*un couvent de bénédictins à Chartres. Je lis quelle fantaisie le portait vers l'anglais et l'avait raplé de moi. Il voulait, disait-il , faire de cette étude une î de plaisir avec mon ami Yaugeois et moi. Je n'ai pas e parlé de Yaugeois : c'était un de mes camarades de je, qui avait de la solidité dans l'esprit et de l'amour les sciences. Le zèle avec lequel il se livra à l'étude de ais ne lui fut pas inutile ; il traduisit avec succès divers iges de cette langue. Sa philanthropie éclairée fut aussi jrand secours à notre société des amis des Noirs, et plui de ses lettres que je communiquai à Condorcet et à >eau, lui avaient mérité leur estime. Nous l'avons vu deprésident de ce comité révolutionnaire qui opéra l'inction du .10 août. Il en a eu la peiue, d'autres s'en sont ué l'honneur. Sic vos non vobis. Le ministère l'en a ipensé en le faisant commissaire exécutif dans la Bel- , mais Yaugeois avec des connaissances, du caractère , esprit fort, est sans intrigue; il a horreur des basi. Il faut l'un et l'autre pour parvenir avec l'aide des les qui font un trafic de la sans-culotlerie *.

Yangeois Tit anjonrd'hni retiré dans le département de rOzne; il est 9 correspondant de la Société des Antiquaires de France. (M.)

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