‹ Mémoires de BrissotChapitre 20 sur 86 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bnssot veut Be faire bénédictin. — Sages conseils de Dom Mulet. — Combats entre l'athéisme et le déisme. — Publication des Lettres philosophiques sur saint Paul, — Quelques opuscules : la parodie du Staèat, — Philosophie d'une femme de dix-sept ans. — Suicide. — Le procureur Nolleau. ' — Dissertation sur le vol et la propriété. — Cette démonstration est déterrée par Suard^ André Chénier et MoreUet. — Médisances et calomnie^ dont elle est le sujet. — L'abbé Chasles prêtre, aristocrate et depuis athée et démagogue à la Convention.

Dom Mulet me recevait avec plaisir, ainsi que Vaugeois; je crus pouvoir m'épancher avec lui. Je lui communiquai mon dessein de me faire bénédictin, pour devenir savant. Je n'aspirais qu'au moment.de me trouver maître de ces vastes bibliothèques que je ne parcourais jamais sans l'envie de m'y ensevelir toute ma vie. Dom Mulet rit de ma simplicité; il connaissait les vices et l'horreur delà vie monacale; il me les développa; il me montra l'envie s'attachant âmes pas, me persécutant partout, l'inquisition réprimant et punissant même la hardiesse de mes idées. C'est ici, me disait-il, le repaire de toutes les passions, la science en est le baume. Nous ne sommes plus qu'une ombre de nous-mêmes. 11 faut être hypocrite pour être quelque chose, pour n'être pas persécuté.

Le tableau que me fit dom Mulet du cloître m'en dégoûta. Je me défiais à la vérité de la fidélité de ses pinceaux, car quelques liaisons que j'entrevis me prouvèrent qu'il était un peu loin de remplir le vœu de chasteté. Je ne l'en blâmais pas , ce vœu me paraissait absurde et criminel. Je le croyais déiste, et ce fut aussi l'opinion de la ville après un sermon qu'il débita, et où le nom du Christ ne fut pas prononcé, ce qui scandalisa profondément toutes nos dévotes. Il me parlait en souriant de l'adresse qu'il avait eue de faire digérer ce discours à un peuple de cagots. On pense bien que je ne l'en aimai pas moins; je l'aurais aimé davantage si sa vaste bibliothèque eût eu quelques attraits pour lui. Mais dom Mulet se bornait

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à jouir secrètement du présent; il jouait fort bien la comédie * et je n'ai jamais estimé les charlatans, surtout en nialière de religion.

Ces liaisons me confirmèrent dans mon incrédulité- Ce fut alors que, non content de lire tous les ouvrages philosophiques^ je voulus moi-même en composer un. J'étais embarrassé, car depuis quelque temps j'errais de système eu système. Je me couchais matérialiste et je me réveillais déiste; le lendemain je donnais la pomme au pyrrhonisme. Quand j'avais la fierté de l'esprit fort, l'athéisme me plaisait davan- . tage: Plus je m'éloignais des prêtres, plus je me croyais près de la vérité. Lorsque la voix intérieure se faisait entendre, lorsque je l'écoutais, alors j'étais convaincu de l'existence de l'Être suprême, je lui adressais des prières avec ferveur. Mais si j'avais recours au raisonnement, alors tout me devenait incertitude ; je ne me voyais pas plus de démonstration dans le système de l'athéisme que dans celui du déisme. Je doutais par conviction. Ainsi ma haine pour les prêtres me faisait renier Dieu, ma conscience me ramenait à lui, ma raison me rejetait dans le pyrrhonisme. Tel est l'état de doute et d'erreur oii j'ai passé quelques-unes de mes années, jusqu'à ce qu'enfin, éclairé par les ouvrages de Jean-Jacquês, ayant nuirement pesé le témoignage de mon sens intime, j'ai pris le parti de croire à un Dieu, et de régler ma conduite en conséquence. Un seul argument m'a frappé : Ou ce dieu existe ou il n'existe pas; s'il existe, en faisant bien tu seras heureux ; s'il n'existe pas, tu ne seras pas plus malheureux que le matérialiste, et tu auras été plus heureux que lui dans la vie actuelle. < »><'»^-

Mais en consultant cette voix intérieure, ce sens intime, je vis bientôt qu'il était impossible de ne pas reconnaître l'existence d'unepuissance supérieure à tout ce qui nous environne, et l'existence de cette puissance une fois admise, les idées d'ordre, de justice, de providence, de vie future, en découlaient naturellement.

Ces oracles de ma conscience plaisaient d'autant plus à mou âme, qu'ils m'offraient le moyen de concilier >ces con-

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tradiclions qui nous frappent et que la raison seule ne peut expliquer. Le triomphe des méchants ici-bas sur la \ertu ne me paraissait plus un crime dont on pût charger la diviijité, ni dans le système de l'athéisme une preuve de l'absurdité de la vertu.

Mon pyrrhonisme ne s'était jamais étendu jusque sur la révélation ; à cet égard, j'avais toujours été convaincu que toute religion révélée était une imposture. Je voulais, pour une religion révélée par Dieu, des caractères généraux, frappants pour tous les yeux, et qu'il fût impossible de méconnaître : le déisme seul offre ces caractères. Toutes les aulres religions ne présentent que des preuves contestables, qu'il est plus ou moins facile de renverser.

Je ne balançai donc pas, dans cette opinion, à attaquer le christianisme. Le hasard fit tomber dans mes mains un ouvrage anglais sur saint Paul , bien prolixe, bien diffus, et presque inintelligible, rempli cependant de recherches curieuses. Je fis un livre sur ce livre, et il a paru sous le titre de Lettres philosophiques sur la vie et les écrits de saint PauL Yirchaux, libraire de Hambourg, l'imprima en 1782. 11 a été plus répandu en Allemagne qu'en France.

C'est le seul ouvrage contre la religion qui soit sorti de mon portefeuille, quoiqu'il contînt alors beaucoup de petits écrits et de plaisanteries irréligieuses que je m'applaudis d'avoir détruites. Je me rappelle, entre autres, une parodie du SCabat, dont l'obscénité était piquante; ce caractère d'obscénité na'était étranger, je l'avais 'puisé dans la société de mes esprits forts, et je le prenais pour leur plaire. Aujourd'hui que je fonde le bonheur de tous les homme sur la tolérance réciproque des opinions, je ne puis que blâmer vivement ces plaisanteries, très-propres à irriter et à causer des haines et des combats.

Je ne dois pas cacher un défaut que j'avais contracté dans

mon incrédulité, le ton tranchant et dominateur, si commun

parmi les jeunes gens qui passent tout à coup des ténèbres à

la. lumière, qui aiment à punir leurs maîtres et leurs supé-

x-ieurs de l'empire que ces derniers ont autrefois exercé sur

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