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eux. J'étais ergoteur, caustique, intolérant, violent dans les disputes, et j'appelais cela de la philosophie. Le temps, le monde, l'expérience m'ont insensiblement guéri de ce défaut ; je m'aperçois, àl'âge de quarante ans, que je suis passé à l'extrémité inverse, c'est-à-dire, à une facilité, à une indulgence de discussion qui s'accommode à toutes les passions, soit par orgueil y soit par paresse.

Ce caractère de causticité m'avait fait une espèce de réputation, et comme il s'exerçait sur les femmes, il m'avait rendu odieux à leurs yeux; on me regardait comme un sauvage dangereux : on se trompait. Je déchirais les femmes, parce que je les aimais, et je ne les aimais que trop! Mais, furieux de leur voir donner la préférence à des jeunes gens qui n'avaient d'autre titre à leurs faveurs que des agréments extérieurs, furieux de voir l'esprit, le talent éconduits, je me dédommageais aux dépens des imbéciles heureux.

J'ai toujours soupiré après une liaison digne de mon âme , et formée sur un modèle dont les romans m'avaient donné les traits. Je voulais une femme qui, aux attraits extérieurs , joignît des lumières, de la philosophie; qui préférât aux vains plaisirs du monde ceux de la solitude; qui fût bonne épouse, mais assez éclairée pour être mon ami, mon second, mon conip^non d'études. Je cherchais cette héroïne imaginaire dans tout ce qui m'environnait, et je ne la trouvais point.

Je crus pourtant un jour avoir ce bonheur. Mon ami Blot, qui partageait mes idées philosophiques et romanesques , et que la sensibilité de son cœur a depuis tiré de l'état ecclésiastique pour en faire un bon mari, me parla d'une jeune personne qui réunissait toutes ces qualités, et qui avait développé surtout un caractère bien énergique. Bile en donna une preuTe qui me mit au désespoir: fatiguée du monde, de la stupidité des uns, de la bassesse des autres, du despotisme qui régnait partout, elle trancha ses jours à l'âge de dix-huit ans.

A mesure que la sphère de mes idées s'étendait, le séjour de Chartres me devenait insupportable. Le bigotisme y était à son comble, et il me persécutait; l'ignorance étak presque

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universelle. .Tous les esprits y étaient dans une torpeur qui contrastait trop fortement avec Tactivité de mes idées pour ne pas attrister mon existence.

La calomnie seule^ ou la médisance, tiraient les esprits de cette apathie et mon dégoût s'en augmentait encore. Dans l'ordre des choses qui régnait alors, je ne connaissais que deux séjours qui pussent convenir au philosophe, une ville immense ou la campagne; il pouvait aisément se faire une solitude ou une société délicieuse.

Une occasion se présenta pour quitter Chartres, et je la saisis. Un procureur du parlement de Paris, M. Notleau, avait la réputation d'un homme plus éclairé que ne le sont ordinairement les gens de cette profession. Je crus qu'il m'entendrait; je lui écrivis, en lui exposant les motifs qui me faisaient désirer de me fixer à Paris; et pour lui donner une idée de mon talent, de mon caractère, de mon style, je lui adressai la préface d'une petite dissertation sur le vol et sur la propriété. C'était une espèce de tour de force, pour soutenir un paradoxe que j'avais avancé dans une société. Mon ami Gouesard s'était engagé à me répondre ; il le fit, j'ai encore son manuscrit. Cette dissertation, imprimée plusieurs fois depuis, a été la source de calomnies contre moi. Elle fut déterrée, lors de rAssembléè législative, par un petit club secret, soudoyé par la cour pour diriger l'opinion publique en faveur du fcui]lantisme,club dont étaient membres Pange, Morellet, Suard, André Chénier, Ramond, etc. Ils me traduisirent en public comme un apologiste du vol, de l'anthro- ;jophagisme, etc. Au fait, cette brochure n'était qu'une ampliiication d'écolier, qu'un de ces paradoxes que soutient, pour s'exercer, un jeune homme qui, débutant dans la carrière philosophique, cherche à s'écarter des sentiers battus. J'avais voulu y prouver que la propriété sociale n'était pas fondée sur la nature , que dans l'état naturel il n'y avait pas de >ol,^que dans cet état encore, l'anthropophagisme n'était point un crime. La première opinion, celle sur le vol et sur la propriété, était soutcnahrle; je l'ai retrouvée depuis dans Montaigne et dans Rousseau. Il est possible de la démontrer géo-

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métriquement. L'application de cette doctrine à Tétat social est seule condamnable, mais j'avais eu grand soin de protester contre cette application. Quant au goût de chair humaine, il est et doit paraître révoltant, puisqu'il serait difficile peutêtre de renverser l'argument deTanalogie physique. Au reste, c'était une pure méchanceté de donner de la célébrité à une opinion ignorée d'un jeune homme de vingt ans , et qui* depuis avait suffisamment prouvé son respect pour la propriété et'son amour pour l'humanité.

Ouoi qu'il en soit , mon style plut à Nolleau , il m'offrit la place de premier clerc avec quatre cents livres d'appointements. J'allais enfin demeurer dans une ville que je regardais comme le centre des sciences, comme un théâtre digne dç moi.

Depuis quatre ans je brûlais d'y aller; ma famille m'y aurait envoyé si j'avais voulu continuer mes études dans les collèges, ou me livrer à la théologie dans les séminaires ; mais* j'abhorrais la théologie, et me replonger dans les humanités ou dans la scholastiqtie ne me paraissait propre qu'âme rendre stupide. J'avais sous les yeux des exemples de quelquesuns de mes camarades d'études. Qu'étaient-ils devenus ? des machines à versions, à vers latins, des ignorants anciens, des brutes remplies de préjugés. De ce nombre il faut mettre un Cliartrain qui depuis a contribué à déshonorer la Convention , et à faire rétrograder la révolution , l'abbé Chasles , esprit médiocre, qui se croyait du talent pour être boursouflé ; lâche charlatan qui, ayant été, de bonne foi, prêtre, cafard, aristocrate, a affiché depuis l'incrédulité la plus dégoûtante, la démagogie la plus exagérée; qui a prétendu n'avoir été prêtre que pour démasquerles prêtres. Avec cette morale, cet homme aurait dévalisé pendant dix ans les passants, pour apprendre à connaître les voleurs.

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