CHAPITRE VI
Axriyée à Parifl. — M. Aianon et M. Legraîn. — Le bourreau de Soia- 80118. — Paris et les spectacles. — Les gens de lettres. — Laharpe. —
KannonteL — Dudoyer. — Les drames anglais Ducis. — .Lemière, —
Les acteurs de la Comédie française. — Mademoiselle Dumesnil. —^ Mademoiselle Gaussîn. — Mademoiselle Clairon à Anspach. — Lekain. — ^ Dugazon, aide de camp de Santeire. — Les parades. ^. Monvel. — Mademoiselle Mars. — Hébert.
J'arrivai à Paris, la nuit, par la barrière de la Conférence; c'est l'entrée la plus brillante de Paris. La rivière, les ponts , les Champs-Elysées, lejardindes Tuileries, tout offrait à mes yeux des points de vue ravissants. Les quais étaient illuminés, ce spectacle m'enchanta; on portait alors le deuil de Louis XV; je le pris avec Tépée; on me dit qu*on n*était admis nulle part sans cette étiquette. Malgré mon deuil et mon épée, je devais avoir un air fort provincial et fort gauche. Je n'ai jamais aimé cette manie embarrassante des longues rapières. Quand je quittai Paris en 1779 pour demeurer à Boulogne-sur-Mer, j'en ai abjuré l'usage pour jamais ne le reprendre.
Mes premières connaissances furent très-circonscrites et très-modestes. Elles se bornaient à deux familles estimables quoique dans une classe obscure et peu honorée, M. Aianon, traiteur, et M. Legrain, facteur sur la Vallée. C'étaient des amis, des correspondants de mon père : gens obligeants et encore plus aimants qu'aimables. La simplicité , la bonhomie, régulent dans ces familles, et ces vertus ont toujours eu pour moi un attrait particulier. J'y étais à mon aise, j'étais comme avec des parents.
/Je me rappellerai toujours avec plaisir la bonne madame Legrain, le ton avec lequel elle vous faisait des histoires, l'attention qu'elle vousprètait en vous écoutant. Je n'ai point oublié la première que son mari lui conta devant moi et les yeux qu'elle ouvrait. Il s'agissait du bourreau de Soissons (les journaux en ont, je crois, parlé) dont la femme,
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des plus jolies, avait gagné le cœur d'un lieutenant-criminel des plus galants. Le bourreau s'étant aperçu que le lieutenantcriminel lui portait, depuis quelque temps, un intérêt plus vif, et qu'il l'envoyait pendre à droite et à gauche beaucoup plus souvent que de coutume, arrive au logis une belle nuit qu'on ne l'attendait pas. Sa femme n'est pas seule dans son lit... Il va rougir le fer dont il marquait les criminels, et, revenant subitement, il l'appuie sur l'épaule nue du magistrat. Celui-ci, auquel la douleur avait arraché des cris perçants, ne craignit pas de divulguer son affront. Mieux valait pour lui qu'on reconnût à la marque qu'il portait une vengeance de mari plutôt qu'une flétrissure de bourreau. Il dénonça l'homme qu'il avait outragé, le fit arrêter, et condamner au fouet et aux galères. 11 y avait trois ou quatre ans que M. Legrain avait vu ce malheureux à la Conciergerie ; il était alors jugé en première instance et allait subir son jugement. Madame Legrain prétendait que, pour que justice fût faite, il eût fallu forcer le lieutenant-criminel à se charger une seconde fois des fonctions du mari, et lui donner commission d'exécuter la sentence sur la place publique.
Quand j'eus parcouru Paris dans tous les sens et examiné , comme on le fait en courant, ses monuments les plus remarquables, l'étude de mon procureur, les promenades ei les spectacles remplirent tous les intervalles de ma journée. Ma passion pour le spectacle était dans toute sa vivacité. Voir représenter sur la scène ces chefs-d'œuvre dont je n'avais vu que la lettre morte dans mon cabinet; entendre ces Roscius dontyla célébrité m'était arrivée grossie dans ma province ; me trouver peut-être face à face de ces poètes que je me figurais la vivante image des Sophocle et des Térence, comme tout cela agitait mon imagination, excitait mes désirs, avant que je n'eusse pu écouter les.uns et toiser les autres de la tête aux pieds!
Les beaux jours du théâtre étaient passés. La scène française était en proie aux Laharpè, aux Marmontel, et à cette foule de littérateurs de second ordre , qui, pour être tombés de chute en chute au trône académique , se croyaient des
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nommes de génie, et régentaient insolemment le Parnasse. J'ai vu C/^opd^re que Ton a tant sifflée,Mensito/, et les Barmécides, et Gustave; on ne jouait déjà plus qu'en province ce Warvick, pièce assez purement écrite, mais d'un faible intérêt, et dénuée de ces tableaux qui étonnent et donnent à Tàme de violentes secousses. Il n'y eut jamais ni vigueur ni vérité dans Laharpe, et je suis tout surpris maintenant de son ardeur républicaine. Oh I qu'il a bien choisi son temps pour avoir de l'âny et s'inspirer!
C'était alors un petit personnage rogue et arrogant, qui, jusque dans la rue, sedonnait des airs de monseigneur échappé d'un ministère, parce qu'il sortait du Mercure; singe manqué de Voltaire, recherchant le style ironique, antithésique, et ne trouvant guère que celui de l'Académie; style que l'on croit harmonieux parce qu'il est ronflant, plein de goût et d'esprit parce qu'il est sans chaleur et entortillé.
Lui .et sa cabale se piquaient de conserver seuls les traditions de la véritable tragédie ; nous avons vu leurs œuvrestragiques! Et ils osaient proscrire les drames attendrissants de La Chaussée ! Ils leur reprochaient de présenter à l'esprit de trop noires idées, de trop funèbres images. J'ai entendu l'aristarque Marmontel, pérorant comme s'il eût été en chaire, tranciiaut comme dans une page à\x Mercure, toujours pédant et partout, déchirer avec suffisance et dédain le Vindicatif à^ Dudoyer *. Je ne défendis point Dudoyer parce que c'était un compatriote, ni que je prétendisse que son ouvrage fût un chef-d'œuvre , mais parce que Marmontel enveloppait dans la proscription tous les drames anglais et ceux qui aiment à les voir représenter. Je ne doute pas qu'il n'y ait des cerveaux trop faibles pour soutenir les spectacles de quelques-unes de ces pièces, mais il est aussi des âmes d'une trempe dure et qui demandent à être fortement ébranlées. Tels sont les peuples du Nord et parmi nous une foule de personnes ; nos plus som-
1 Le Vindicatif est un drame en o actes et en vers libres qui fat reprôscntô cil 1774. — IMdoyer est mort en 1788 ; il était né à Chartres ; il avait épousé M"« d'OIigny, actrice du Théâtre Français (M.)
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bres tragédies n'ont pas le tajent de les toucher. Il leur faut les cris de la mort, ses angoises, son agonie ; il leur faut du sang. Laissez donc à ceux qui les aiment ces scènes sombres et sanglantes. Du moins le sang qui coule au théâtre ne fait de mal à personne.
J'aime la terreur que m'inspire une forêt obscure et ces caveaux lugubres où l'on ne rencontre que des ossements et des tombeaux. J'aime le sifflement des vents qui annonce l'orage, ces arbres agités, ce tonnerre qui éclate ou gronde, et les torrents de pluie qui roulent à grands flots. Mon cœur frémit, ému, froissé, déchiré; mais c'est une émotion qui m'est douce, car il ne peut s'en arracher. Il y a pour moi dans cet instant un charme horrible, un plaisir que je sens mieux que je ne puis le définir. Voilà, sans doute, l'impression que produit Skakespeare et les dramaturges qui l'ont imité. Si ce spectacle plaît, attache, intéresse, pourquoi faire un crime de l'aimer? Ce n'est point un défaut de goût, mais un besoin de Jàme. Pourquoi d'ailleurs toujours prêcher l'imitation de la nature et vouloir en effacer les images?
Hélas I moi qui comprenais son langage libre et sauvage, quel désappointement j'éprouvai en écoutant ce Shakespeare affadi, aplati , mutilé ! et cet Hamlet, débitant des vers aussi durs que ceux d'Hypermnestre^. Mais il faut avouer que toutes ces pièces avaient quelquefois d'admirables interprètes. C'étaient Brizard , Mole , Monvel et le jeune Larive, qui avait à consolejr de Clairon dont il était l'élève, et de Lekain qu'il voulait remplacer. C'étaient les Yestris, les Raucourt, les deux Sainval, et cette Melpomène affreuse et terrible qui de-
1 JjHamîet de Duds a été représenté pour la première fois en 1770. — On se rappelle ces vers sur Lemière, auteur de la tragédie d!Hypermnettre et de la Vttnt du Malabar :
Prenez les Ters du dur et rocailleux Lemière , Dont en passant ioi j'emprunte la manière , Lisez , lelisez-Ies tout haut assidûment ;
Et si votre langue tous gène ,
Ils feront pour son mouvement L'office des cailloux que mâchait Démosthène. (M.)
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mandait 9 dit-on > ses inspirations tragiques à Bacchus^ Mais tout cela ne paraissait que rarement, car tout cela vieillissait ou courait le monde et les amants , ou était de temps à^autre enfermé au For-l'Evêque. Je n'ai vu ni Dangeville, alors retirée du théâtre ; ni cette Zaïre, pauvre et délaissée, et que sur la fin de ses jours on ne laissait plus jouer que par charité"; ni Clairon, gardant rancune -à Paris, et réfugiée chez le margrave d'Anspach^.
J'ai vu Lekain, ignoble de figure, de tournure ignoble, affreux à regarder en passant, et sur la scène souvent beau jjisqu'au sublime. Mais souvent aussi quel débit monotone , noté, cadencé, ou quelle déclamation ampoulée, quels cris
1 C'est madame Yestris, qui estropisCit des yers d'/rène, et à qui Voltaire criait eu colère que ce n'était pas la peine de lui faire des vers de six pieds pour qu'elle en mangeât trois. Mademoiselle Dumesnil a quitté la scène &i 1776 ; elle passa l98 dernières années de sa vie à Boulogne-sur-Mer, et y mourut en 1803 ; elle ét«it née en 1713, et avait oonsenré jusqu'à sa mort toutes ses facultés intcllectueOos. Ce fait seul ne semble-t-il pas devoir faire révoquer en doute ce goût si prononcé pour Baochus, qu'on lui a supposé ? Les excès de ce genre ne laissent pas ordinaixemMit vivre jusqu'à quatre-vingt-dix ans. (M.)
S Mademoiselle DangeviUe , qui fit pendant trente-trois ans l'ornement du Théâtre- Français par les grâces de sa personne , la finesse et la vérité de son talent, est morte en 1796. — Mademoiselle Gaussin, longtemps jeune et jolie , n'avait point assez songé à l'avenir. L'amour n'avait jamais été pour elle qu'ime affaire de cœur, et quand on lui reprochait son insouciance et sa faciUté à œ sujet : c Que voulez-vous , disait-elle, cela leur fut tant de plai&ir , et ça coûte si c peu! 3 Ça Unit pourtant par lui coûter fort cher, car elle passa les dernières années de sa Tie presque dans la misère. Les vers de Voltaire ont consacré le souvenir de son talent et de sa beauté, et son nom vivra autant que celui de Zaïre, (M.)
3 On raconte : € qu'un mauvais comédien , nommé Bubois, atteint du mal qui coûta un œil à Pangloss, se fit guérir, et ne voulut pas payer sou médecin. Gela fit dn bndt au Palais, puis à la Comédie française , qui expulsa Dubois de son sein. Hais ce Dubois avait nne jolie fille; cette joUe fUla connaissait un grand seignear ; ce grand seigneur pdt fait et cause pour le mauvais comédien ; il fut malntenn de force au théâtre ; ses camarades ayant refusé de jouer avec lui i quatre d'entr» eux, Briaard, Lekain, Mole et mademoiselle Clairon, furent envoyés au For-1'Evèque. En sortant de prison, mademoiselle Clairon signifia sa retraite , et les résultats de la protection scandaleuse accordée par un grand seigneur à nn mauvais sujet priverait la scène française de son plus utile et de son pins bel ornement ; ce fut alors que mademoiselle Clairon se réfugia à la oonr dn margrave d'Anspach , où elle demeura dix-sept ans. i> (M.)
de forcené! Comme mademoiselle Clairon, il ne se montrait qu'à de longs intervalles ; et quand il jouait, la salle était encombrée *. Heureux qui pouvait y pénétrer ! Je dus à Monvel de jouir de ce bonheur, la dernière fois qu'il parut dans Gengiskan^, Monvel et Dugazon avaient des relations avec M. NoUeau , et je fis chez lui leur connaissance. C'était une bonne fortune pour moi quand je les rencontrais, et que par leur protection je pouvais entrer à la comédie; car mes économies ne me permettaient pas d'y aller aussi souvent que je l'aurais désiré. J'ai toujours conservé del'amitié pour Dugazon, qui était si comique au théâtre, plus comique encore à la ville, et dont les charges grotesques m'ont alors si souvent égayé. Je ne l'oublierai point, racontant ses infortunes conjugales à madame Nolloau : mais on ne peut répéter ces choses-là. ^ Dugazon laissera la réputation de l'un de nos meilleurs acteurs et de l'un des hommes les plus plaisants de notre temps. Il est devenu fervent révolutionnaire; je lui en sais gré, mais je ne sais pourquoi j'ai regretté qu'il quittât la livrée des valets comiques, pour servir militairement les gens qu'il a servis. Peut-être n'a-t-il cru faire qu'une nouvelle plaisanterie, mais les temps sont tragiques et il aura raison de retourner à son premier métier*.
'' 1 Lekain ne yonlait pag mettie le pied soi la scène pins de doiue on qtdnze fois dans l'année ; et si la Ck>médie française le priait ayec larop d'instanoe , il disait à la Comédie française, du ton d'Orosmane on d*Agamemnon : < Je vons ai déclaré qne je ne jouerais pas. }» Mademoiselle Clairon, so^yent malade et indisposée , était souvent forcée de rester chez elle ; si ses camazades s'en plaignaient, elle leur répondait, pour les consoler, qu'une seule de ses représentations les laisait vivre dui-ant tout un mois. (M.)
î Lekain est mort en 1778, le jour de l'arrivée de Voltaire à Paris ; il se confessa, et, plus heureux que mademoiselle Chameroy, on l'enterra sans difficulté en terre sainte. On sait que Voltaire, qui l'avait produit au Théâtre-Français, no l'y vit jamais jouer, et que lorsque Tabbé Mignot lui apprit sa mort, il tomba ou défajfiance ; le poëte avait pourtant un sujet de mécontentement oontre son iUustie interprète : cdui-ci venait de refuser nettement de prendre un rÔIe dans Irène. (M.)
3 Dugazon avait épousé mademoiselle Lef èvie ," actrice des Italiens ; un jeune maître des requêtes, fils du femUer-général de Caze, s'était épris d'elle, et afin d'être plus & son aise avec la femme, il avait présenté le mari chez son père, où ils
J'ai perdu les bonnes grâces de Monvel pour une cause assez singulière. 11 avait recruté dans je ne sais quel lieu, peutêtre dans la rue, une fille à l'accent provincial, à la voix de taureau, plus longue que la Raucourt et grosse à proportion. On l'appelait mademoiselle Mars. Au lieu de se contenter de la garder chez lui pour sa maîtresse, il voulut la donner au public pour tragédienne. Il lui manquait à peu près tout pour réussir; elle n'avait ni grâce, ni dignité, ni maintien; nuls moyens , nulle intelligence ; une tête superbe , mais d'âme point. « Bah î lui dit étourdiment Guillard, auquel il parlait de son projet devant moi, vous l'avez retirée du. , ., . . pour
jouaient ensemble des parades qui amusaient fort les amis et les gens de la maison. Cependant quelques soupçons éveilï^rent la jalousie de , Dugazon. H monte un matin dans l'appartement du maître des requêtes, et, le pistolet sxa la gorge , lui arrache des lettres et un portrait accusateurs, lui tire violemment les oreilles, pais s'en va tranquillement ajirès cette expédition. M. de Gaze, revenu de sa frayeur, court après lui dans l'escalier en criant à Tassassln I Dugazon applaudit avec le plus grand calme à la merveilleuse colère de son ami , au naturel de son • jeu ; il trouve la scène excellente , et capable de faire illusion aux domestlquei mêmes, s'ils n'étaient liabitués à ces' parades... Fuis il gagne la porte et laisse les valets incertains si c'est une parade ou non.
Quelques jours après M. de Caze se trouvait sur le théâtre à la Ck)médie italienne. Dugazon Taperçoit, laisse écouler la foule , et dans un moment où personne ne le regardait, il lui applique un grand coup de canne sur les épaules et loi tourne lestement -le dos : M. de Caze devient furieux et. menaçant ; on accourt, on approché. Dugazon, sans se déconcerter, est le premier à demander des explications. Eet-ce encore une parade ? disait-U. L'autre parlait d'assassinat , de guet-à-pens. Parade! parade! répétait Dugazon. Et plus le magistrat s'emportait, pins Tacteur affectait de persiflage et de sang-froid : « Vous voyez bien, mes / amis, que c'est une parade, toujours une parade, répétait-il encore ; un farceur comme moi n'aurait jamais en l'effronterie de bâtonner ainsi un maître des requêtes ! » Et comme la scène s'était i)assée sans témoins , il fallut bien que M. de Caze étouffât sa vengeance et son dépit. Tout cela au fond n'était i)eut-être pas fort comique ; mais ce qui le devenait probablement beaucoup, c'était d'entendre Dugazon lui-même raconter les amours de sa femme et les mésaventures du robin aux épaules meurtries , aux oreilles allongées. On cite une foule d'autres anecdotes sur Dugazon, qui sont trop connues pour être répétées. Celle de son duel avec Desessarts a formé le sujet d'un joli vaudeviUe. Ce comédien justement célèbre est mort en 1809 II avait été aide de camp de Santerre en 1798. U fut le maître de.Talma. Madame Lefèvre-Dugazon est morte en 1821, et au théâtre elle a laissé son nom à remploi des amoureweSf qu'elle jouait avec perfection. (M.)
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la mettre au théâtre; c'est la faire tomber de Charybde en Scylla. ï) Je ne comprimai point un léger sourire, et depuis ce temps Monvel me battit froid. Cependant nous allâmes applaudir mademoiselle Mars, qui débuta dans Phèdre; elle eut beaucoup de succès ce jour-là, mais la suite de ses débuts fut moins heureuse.
L'espèce de proscription qu*a subie Monvel et les motifs secrets qui l'ont éloigné du théâtre m'ont empêché de regretter beaucoup la rupture d'une liaison à peine ébauchée, et qui séduisait bien plus Guillard que moi-même ^ C'est un homme spirituel, d'une rare intelligence, un véritable artiste; car, avec la figure, la taille et l'organe les moins propres à la scène, il y a obtenu les succès les plus mérités. Nolleau disait qu'il n'y avait dans lui que son talent qui fût plus long que son nez. Il a fait des comédies charmantes. J'ai applaudi de tout mon cœur à son Amant bourru. 11 avait donné, avant que je ne fusse à Paris, une petite pièce , VErreur d'un moment , pièce oubhée, dont on a dit :
MouTel, las de nous faire ilre, Hélas! se lîyre an larmoyant :
Fasse le ciel que ce délire Ne soit que l'Errenr d'un moment 1
Il a réparé cette erreur en donnant les Trois Fermiers, et j'avoue que rien ne m'a jamais fait plus de plaisir que le premier acte de cette comédie. La pièce entière , mais cet acte surtout, présente un tableau touchant des mœurs villageoises : tout dans les peintures d'amour respire le sentiment, et la pureté de la vertu. Il y a de la gaieté sans bouffonnerie, de l'esprit sans bel esprit, de la naïveté sans fadeur. Personne, ce me semble, n'a jamais fait parler les paysans dans un langage plus ingénieux et plus vrai. La Matinée du
 « Le COUTS des succès de Honvel, dit un biographe, fut interrompu inopinément en France , par ordre de la haute police, qui lui enjoignidt, an grand étonnement du public, de quitter sa patrie. La chronique scandateuse du teraps assigna* divers motifs à cette mesure, tous pris dans la via privée dé l'antenr, et qui n» flont point du domaine de l'histoire. » (M.)
i4 juillet et les Victimes cloîtrées que j'ai louées dans mon journal, seront plus vite oubliées que ce premier ouvrage de Monvel*. 11 a embrassé avec enthousiasme les idées nouvelles; elles le purifieront dô ce que ses mœurs ont eu de trop analogue à celles de l'ancien régime. Il faut qu'avec le républicanisme, les vertus austères pénètrent partout, même au théâtre. Je ne m'étonne point que des hommes habitués à s'identifier avec les Brutus et les Caton, trouvent dans leurs nobles âmes de nobles inspirations, et quelquefois un penchant vers l'exagération, qui semble les rapprocher de leurs modèles héroïques" ; mais qu*ils laissent à des garçons bateleurs à prendre dans leurs écrits , dans leur langage et leur personne, la sale démagogie et la nature des corps de garde et des ruisseaux '.
1 L'Amant bourru fat représenté an Théâtre Français en 1771. Monrél y brilla à la fois comme anteor et comme actenr, et le snocès de Yoarmgid, dans lequel Mole avait accepté im rôle, fat des pins complets. Ces deux comédiens, rappelés ensemble après la rejjrésentation , se précipitèrent dans les bras l'an de Tantre , et oublièrent dès cet instant leurs inimitiés. L'JSrreur tPun moment, comédie en un acte, mêlée d'ariettes , dont Dezède avait fait la musique , ainsi que celle des Trois fermiers, fut reinrésentée en 1778 ; les Trois fermiers en 1778. Le drame des VieHmes elottrées fut joué en 1791, et la MoHnée du UjuUlet en 1790. (M.)
2 Ce ne fut qu'après le 81 mai, et la mort des Qirondins, que Monvel fit preuve de cette exagération , que Brissot semble craindre ou prévoir. Hais dans cette occasion elle n'eut en vérité rien d'héroïque ; elle dut bien plutôt- ressembler à une comédie. Yêtu d'une dalmatique aux trois couleurs, on vit Monvel s'emparer de la chaire de Saint-Boch, et s'écrier : « S'il existe un Dieu, je le défie en ce moment de me foudroyer pour montier sa puissance. » Monvel mourut tranquillement vingt ans après ce sermon ; il a été publié sous ce titre : c Discours fait et prontmeépar le citoyen Monvel, dans la section de la Montagne, le Jour de la fêu de la Raison, célébrée dafs la ci-devant église de Saint-Roch , le 10 frimaire an 3 de la République une et indivisible. > (M.)
3 Avaiit la révolufcîon , comme il est dit à son procès, Hébert, membre de la commission du 10 août, substitut du procureur de la commune, et rédaoteor du journal intitulé le Fhre Duchesne, était employé en quaUté de oontrOlenr au ci-d». . vant théâtre des Variétés. (M.) Voir sur Hébert, sa vie et son jonmal, les aomvenirs de la fin du dix-huitihme siècle, par Des Oenettes, 1. 1, et la Notice consacrée an JPère Duchéne par M. G. Brunet. (L.)