CHAPITRE IX
Le journal àè Clément et de Palissot. '— Olément. — PaHasot et J.<- J. Boussean. — Jugement sur une édition des œuvres de l'auteur de la Dunciade. — Les commentaires et les notes. — La Dwnciade, — L'homme dangereux. — Intrigue comique. — Le pardon de Jean- Jacques. — La brochure de Brissot contre les Jacobins. — Opinions courageuses de Palissot sur les anarchistes.
A répoque dont je viens de parler, je fus sur le point de m'attaeher à un nouveau journal, que le départ de Linguet avait fait naître ; il était rédigé par Clément et Palissot. Ils espéraient recueillir une succession prête à échapper des mains qui s'en étaient emparées. Mais j'avais eu le temps de faire des réflexions. C« n'était plus Linguet, frappant de sa férule à droite et à gauche, et dans tous les rangs, mais respectant, du moins alors, quelques noms dignes de respect : c'était une guerre ouverte contre tout le parti encyclopédique, les soldats et les chefs. Je ne pus supporter l'idée de me trouver ligué avec des hommes, dont l'un avait le grand tort de mépriser Voltaire, et l'autre d'avoir indignement outragé Rousseau*.
1 dément , aocoeilli par Voltaire dont il avait réclamé Tappai, était bientôt devenu son détracteur, et celui de tons les. philoeophes. Mécontent du peu de snooès qu'avaient obtenu ses ouvrages , il se zhit à la suite de Fréron , et consuma sa vie en combats contre ses plus célèbres contemporains. 8ee coups fuient principalenaent dirigés contre Voltaire , Lebron, Délille et Saint-Lambert. Voltaire lui répondit par des sarcasmes et du mépris , Lebmn par des épigrammes » DelilIe en profitant de toutes les observations dont il reconnut la justesse , et Saint-Lambert en le faisant enfermer au For-l'ÉvÊque. Oe procédé n'étcdt, il faut ravoueàr, ni philosophique ni littéraire. Clément avait écrit des satires , mie tragédie de Médée, et il avait réduit à douze chants la Jénualem du Tasse ; autant en avait fait Lamotte de Vlliadey et les deux travestissanents eotent le mémo sort. Lorsque Clément pnbUa ces productions fort peu poétiques , il txoava dans ses juges une sévérité dont U leur avait donné l'exemple. Presque tons ses autres ouvrages, à l'exoeption de quelques traductions, sont des ouvrages de critique. On y remarque plus d'aigreur et d'instruction que d'esprit, plus dToteer-
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raimaîs trop la philosophie pour faire métier de la combattre; j'étais trop attaché dans le fond à la cause des encyclopédistes pour m'unir à ses ennemis déclarés. Je voulais bien livrer à la critique quelques-uns des indignes soutiens de cette cause; je voulais bien persifler leur égoïsme, leur arrogance, et dénoncer leur despotisme, qui se vengeait d'une critique littéraire par une lettre de cachet, mais j'aurais eu regret d'attaquer en masse les philosophes, quelles que fussent les erreurs de plusieurs d'entre eux ; j'aurais rougi surtout de mon alliance avec un ennemi de J.-J. Rousseau.
Il est vrai qu'alors je ne connaissais point Palissot ; je n'avais lu que quelques-uns de ses ouvrages, et la disposition ou rindisposition de mon esprit me les faisait juger avec une sévérité que, dans la suite, je ne lui ai pas trouvée pour moimême. Je dois dire que mon opinion était une affaire secrète, confiée seulement aux marges d'une édition de ses œuvres imprimées à Londres, en 1771 : édition qui n'était qu'une compilation indigeste de quelque libraire affamé. On avait fait un ramas de tout ce qui s'était présenté, et on s'était hâté d'y commenter chaque pièce, comme on eût commenté Horace et Quintilien, de sorte que le texte de l'auteur ne comptait pas pour moitié dans la collection de ses ouvrages. C'était du reste une industrie fort usitée dès ce temps-là : on publiait trois ou quatre chants d'un poëme, quelques centaines de vers, quelques pièces fugitives, et les éditeurs d'annoter I Voyez plutôt les Géorgiques de Delille et les Saisons de Saint-Lambert. Comment n'a-t-on pas encore imprimé l'OEuvre complète du marquis de Saint- Aulaire ? Avec des avertissements, des notes et des notices, on finirait par faire un infolio d'un madrigal ou d'un quatrain.
Je ne pus jamais lire que deux chants de la Lunciade ; ces deux chants, le premier surtout, me parurent entièremeut
rations sonyent minntienses que de véritable goût. Ses traductions ne sont pas saiis mérite. Il a fondé diyers joamanx avec Palissot, Descham^ et Fontanes. Gksofficoy, qni fat aussi son oollaboratear et son ami, avait fini par le firiie oublier. 21 est mort en 1812. (M.)
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dépourvus d'intérêt et d'invention; tel était à mes yeux le plan de ce poëme, qu'après cette lecture je ne devinais pas encore où le poëte en voulait venir, où il prétendait nous mener; je n'y trouvais que vers d'une platitude inimitable, pensées ineptes ou communes, et rien que des bons mots, dignes de Vadé; il y a pourtant des vers heureux, des pensées ingénieuses, des traits vraiment spirituels; je m'indignais encore d'y voir à chaque page Marmontel et Fréron mis en scène et vilipendés ; il faut avouer qu'à l'égard de Marmontel et de Fréron c'était montrer par trop de bonté.
Le Jugement alphabétique des ordres ne me paraissait ni neuf ni piquant; je croyais lire les Trois siècles littéraires, et, en effet, le ton de ces satires se ressemble beaucoup. Je n'avais pas graDid'foi dans l'impartialité affectée du censeur, quand je voyais avec quelle rage il s'acharnait après ses victimes. Je ne me fiais pas non pms entièrement à la pureté de sa critique, quand je l'entendais parler de styles graveleux, de bluettes du génie, expressions qu'aurait effacées ce Boileau que Palissot louait avec enthousiasme, sans doute pour faire niche à Voltaire.
Je me rappelle aussi son Homme dangereux, pâle copie du Méchant, qui n'est lui-même, dit l'abbé de la Porte, qu'un froid réchauffé du Médisant : mème^ personnages, les noms seuls sont changés; mais quelle différence entre cette peinture vive et piquante des cercles de Paris, retracés dans le Méchant, et les pesantes railleries du Valère de Palissot ! Le caractère de Julie est d'une insupportable maussaderie, etllmbécilé Dorante n'est encore qu'un personnage bien maladroitement dérobé à Gresset. Ce qu'il y aurait eu peut-être de plus comique dans cette comédie, c'estle moyen employé par l'auteur pour essayer de la faire jouer, si son intrigue eût réussi*.
1 Palissot avait réi)anâu le brait que le Satirique ou V Homme dangereux était une pièce dirigée contre sa personne , et qne, sous les traits du satirique , on voulait à son tour le traduire sur la scène et le livrer aux sifflets. Palissot avait écrit au lieutenant de police pour le prier d'empêcher la représentation qu'il affectait de redouter : il croyait que ce serait une raison de plus pour la faire re-
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J'ai fait la connaissance de Palissot à mon retour de Londres; ce fut alors que j'appris de sa bouche combien il témoigna de repentir d'avoir traduit ridiculement sur la scène le grand citoyen de Genève, et que, touché de ses excuses, Jean- Jacques lui-même avait pardonné son erreur. Il ne faut pas être plus sévère que Jean-Jacques. J'ai bien compris plus tard comment Palissot, que ses principes et la tendance de son esprit portaient aux idées philosophiques, s'était si longtemps montré l'adversaire fougueux des philosophes. Leur orgueil avait blessé le sien ; il en avait éprouvé quelques froideurs, quelque mépris; il avait trouvé dans leurs prétentions et leurs vanités une source féconde de plaisanteries et d'épigrammes; il avait donné cours à son humeur satirique dans sa Petite lettre à de grands philosophes, dans le Cercle, dans les chants de la Bundade, et après de pareilles hostilités il ne voulait pas reculer. C'est un homme de beaucoup d'esprit, d'un commerce doux et facile, et qui ne ferait pas soupçonner sa violence d'écrivain, d'un jugement sûr et pur quand il juge sans amour-propre ou sans passion. Il a moins de verve, mais bien plus de goût que Linguet; sans doute aussi qu'il a plus de conscience et de vertu. Par ses satires, iPa été en proie à. toutes les animosités du temps; il ne faudra doue juger ni de^ son talent ni de son caractère d'après ce qu'en ont dit ses contemJ)orains ; car il s'est presque fait un ennemi de chaque écrivain de son siècle, et de Fréron luimême. Sa conduite anti-philosophique m'avait fait partager cette animosité. En ne l'aimant point, je croyais payer un tribut d'amour à Rousseau *.
présenter ; mais M. de :Sartines iat beaucoup plus obligeant que le poëte ne l'a* Tait prévu, et json I£omme dan^j'^retu:, arrêté alors, et qui ne put être joué que longtemps après, n'obtint aucune espace de succès. (M.)
' La conduite de Palissot envers Rousseau avait été odieuse ; ecur Bousseau n'était pas seulement un homme de génie , mais un homme persécuté ; et son malheur, conmifi son génie, devaient être sacrés à tous les yeux. Dans sa comédie des Philoiùphes, Palissot le faisait marcher à quatre pattes. Stanislas partagea l'indignation excitée par cette mis^tkble parade, et £1 voulut rayer le moderne Aristophauû de la liste des académiciens de Nancy. Bousseau lui-même eut Tadresse et la générosité d'empêcher cette mesure. Palisso.t se montra sensible à ma,
Palissot a parlé de mes ouvrages avec indulgence. J'avais eu le plaisir de lui èlre utile auprès du marquis Ducrest. Depuis j'ai peu vu cet écrivain, mais à une époque où l'anarchie commençait à déborder, et où il y avait du courage à se mettre en insurrection contre elle, je l'ai trouvé sur la brè^ che. Je lui avais adressé ma brochure du mois d'octobre, écrite contre la faction de Marat et de Robespierre. D'autres eussent déjà craint de se compromettre en accusant seulement réception de cet envoi; Palissot déclara hautement qu'il partageait mes opinions ^ D'autres commençaient àm'éviter, car on me dénonçait de toutes parts aux poignards et à la proscription ; lui m'écrivit qu'il regardait comme des lâches ceux qui avaient rejeté de la société des jacobins l'un des hommes dont elle devait le plus s'enorgueillir. Il ne craignait pas d'appeler indignes, il aurait pu dire ignobles, les choix faits par les sections de Paris pour la Convention nationale. Amant de la liberté, mais ennemi de l'anarchie, il gémissait hautement de l'esprit détestable qui soufflait autour de nous, et quoiqu'il fit aussi des vers, ce n'est point lui qu'on eût en-
pâeil procédé et exprima publiquement son repentir de l'amère et inconTenante plaisanterie à laquelle ri s'étadt livré ; mais son inimitié contre la secte philosophique ne parut point éteinte. U n'épargnait que Voltaire, parce que Voltaire le ménageait et semblait redouter sa fougue et son esprit. (M.)
1 Palissot a été déchiré dans tous 1m journaux, dans tous les libelles , dans tous les Mémoires du temps ; on ne peut nier qu'U n'ait souvent mérité la haine de ses contemporains par son injustice , mais on doit convenir aussi qu'il les trouva également injustes à son égard. D'un (esprit violent , emporté, dans le« querelles littéraires, et • d'une excessive sévérité en matière de goût, il avait pourtant, comme le dit Bidssot, un caractère indulgent et facile dans le monde, et s'il compta beaucoup d'ennemis , il compta aussi des amis dont l'attachement l'honore. Il s'était annoncé comme une espèce de prodige : c'était bien pis que François de Neuf-Château ; il a raconté 'dans ses Mémoires , placés en tête de SCS œuvres , qu'à douze ans , H était maître ës-arts en philosophie, et qu'à seize il s'était fait recevoir bachelier en théologie. Après avoir quitté les Oratoriens pour la littérature, il s'était marié, était devenu père et avait achevé deux tragédies avant d'avoir obtenu sa vingtième année. L'une d'elles oontenait des scènes d'un véritable effet dramatique et d'une poésie élégante et paz«; il y a auâsi de la facilité et des vers heureux dans la Duneiade; 11 a prouvé un talent réel pour la critique dans ses Mémoires pour servir à VhisMre de la littérature, ouvrage dont les éditions çont si diveises entre elles , et où l'on trouve souvent
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tendu chanter des hymnes sanglants an milieu des massacres de septembre.
des injures là oti 11 y avait des él(^;es, et des éloges lÀ où il y avait des Injures. Ses œuvres ont été recueillies et publiées en 1809. Faliasot avait été appelé au conseil des anciens en 1798 .; il est mort en 1814, à Fftge de quatre-vingt-cinq ans ; U était né à Nancy. (K.)
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