‹ Mémoires de BrissotChapitre 26 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Brissot compose les tables du "jouinal de Linguet. — Ce que c'était que les Annales politiques ^ civiles et littéraires. — Mademoiselle Saiayal rayée de la Comédie française. — Mot de Linguet qui semble préYoir la révolution de 1789. — Enthousiasme pour son talent. — Illusion dissipée. — Linguet au club des CordélierB. — Le secrétaire de Marat. — Pourquoi Linguet n'a pas défendu les États de Bretagne. — M. Mazade. — Le cheyal du duc des Denx- Ponts. — Les cent louis de Dorât. — Le cadeau de la figurante de l'Opéra. — La Cacomonadef par le docteur Pangloss. — La Chalotais. — Ses ouvrages ne sont pas de lui. — Madame Lem lui fait passer dans sa prison les Mémoires qu'il prétend avoir écrits avec un curèrent.

J'ai dit que Linguet m'avait témoigaé quelque intérêt^ intérêt assez stérile du reste, et qui ne se manifesta qu'en paroles. J'avais écrit pour lui une dissertation sur les ouvrages de Shakespeare ; il m'en a fait des compliments, et voilà tout. Depuis il l'imprima dans l'un de ses journaux, fondés après l'expatriation qu'il s'était imnosée. Lorsque je travaillai au Courrier de l'Europe, je m'empressai de lui annoncer ce changement dans ma position. Il était en Belgique; il s'applaudit beaucoup de ce que je lui donnais de mes nouvelles; il me félicita d'être échappé à Vantre des chicaneurs ; il me chargea de diverses missions près de Swinton. Quand je lui fis par* de ma rupture avec celui-ci, et qu'à son tour je réclamai des preuves de son amitié, il ne put rien faire pour moi, que de me charger de rédiger les .tables des tomes 4, 5 et 6 de ses fameuses Annales,

Lorsqu'on a été forcé de l'analyser comme moi, on sait combien ce journal répondait peu au titre fastueux que lui avait donné Linguet : Ammles politiques^ civiles et littéraires du dix-huitième siècle ! La partie politique n'était jamais qu'un réchauffé, parfois raccourci, souvent ampoulé, des événements déjà consignés dans toutes les gazettes. La partie civile

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offrait, avec l'histoire de quelques procès portés devant les tribunaux français, des sarcasmes longuement amplifiés contre les magistrats. La partie littéraire était encore plus insuffisante; ce ne sont que querelles, anecdotes, diatribes, sur les académiciens et les philosophes, d*un côté : récriminations contre les gens du barreau et du parquet ; de l'autre, contre les gens de lettres et les savants ; on voit à chaque instant percer les souvenirs des démêlés de l'auteur avec ses contemporains. Si la postérité y cherchait l'histoire des productions de notre temps, des ouvrages que l'esprit humain a conçus en 1783, par exemple, elle croirait que le talent et le génie se sont reposés durant tout le cours de cette année. Linguet n'y rend pas compte d'un seul livre important, et quand ailleurs il en ' cite quelques-uns, ce ne sont jamais que des ouvrages français. En jurisprudence, en littérature, Linguet ne connaît, ne parle que de la France. Là, seulement, on cultive les sciences et les lettres ; là, seulement, les progrès des lumières et de la civilisation sont dignes d'arrêter les regards de l'observateur; là, enfin, est tout son dix-huitième siècle. Quel pau-' vre siècle, si on le croyait sur parole ! Heureusement qu'il ne le présente pas tel qu'il est, mais tel qu'il se Test figuré. Il le montre à travers un prisme, et comme ila eu soin de s'interposer souvent entre ce prisme et nous, pour nous occuper de sa personne, l'auteur des Annales se trouve naturellement le plus gros personnage de son époque.

Quand je parcourais un numéro de Linguet, je le jugeais comme Sénèque jugeait Sextius. Je me demandais s'il m'avait rempli l'esprit de nouvelles idées, l'âme de force, s'il m'avait élevé au-dessus du commun des hommes ; rien de tout cela. Je cherchais à analyser, et les Annales disparaissaient comme des ombres devant mon analyse. Je cherchais à recueillir et je ne trouvais que de vaines rumeurs et des chimères.

Cependant je rédigeai les tables de trois volumes. Je n'avais point refusé ce singulier travail, parce que je voulais être utile à Linguet, et que je désirais, par tous les moyens, lui prouver mon dévouement. Lui-même, en cet instant, semblait me donner une preuve d'obligeance et d'amitié. J'avais ré-

clamé son appui pour une femme célèbre qui était alors victime d'une criante injustice : obligée de quitter la France, elle avait jeté les yeux sur la Belgique. Linguet, qui s*y était filé, m'offrit de Taccueillir et de la soutenir de sa plume et de ses conseils. Ils pouvaient lui être utiles *. Quant à njoi, il me prodigua aussi des conseils, mais qui ne pouvaient me servir à rien. Un jour il m'engageait à fuir l'antre de la chicane; puis, comme s'il eût craint que je n'allasse à lui, il me détournait de l'antre de la littérature. Enfin, soit impuissance ou mauvaise volonté, ses bons offices à mon égard se sont bornés à des compliments dur mes talents, et à me charger de l'analyse des trois volumes de ses Annales. ^ Linguet voulait des collaborateurs Durement officieux, des

1 TTne lettre écrite par Linguet & Bnssot, en date de Warbnck, près Bruxelles, indique la personne dont il est id qaeation :

Je seniB très-aise que Mademoiselle Sain val passftt par ici, et qu'elle vint visiter mon hermitage : si tous la conni^sses, on elle, ou quelqu'un de ses amis, faites-lui, je tous prie, parvenir ce vœu, qui est sincère, de ma part Si elle ne passe à Bruxelles que dans trois semaines, il lui sera bien plus jEaoile de me treuver, car j'y serai établi : j'y vais occuper une maison que j'y ai louée, et à l'avenir j'y passerai l'hiver : mais soit là, soit ici, je me ferai un vrai plaisir d'y recevoir ma oonsoeur en esdl et en radiation. Peat-fitre mfime ferait-elle aussi bien de rester à Bruxelles que d'aller à La Haye comme vous me le mandes. »

Mademoiselle Sainval était une des actrices les plus célèbres du Tliéâtre- Français. Inférieure à mademdselle DnmesnU , cUo pourait cependant lui être quelqu^ois comparée. EUe était douée, comme elle, d'une sensibilité profonde ; avec un débit souvent monotone et déclamatoire, elle avait aussi parfois ks accents les plus tragiques, et comptait un grand nombre d'enthousiastes de son talent. Linguet raconte son expulsion du théâtre avec des traits qui rappellent sa propre expulsion du barreau :

« n était venu de Toulouse une grande fille nommée Sainval, moins jolie que madame Yestris, mais remplie dé feu et d'entrailles, disait-on ; toutes deux se partagèrent l'emploi de la Me^pomène retirée. L'empire de mademoiselle Clairon, comme celui d'Alezauidrei fut divisé.

« Le publie semblait assigner à chacune des deux émules des bornes dont elles devraient être satisfaites, et donnait à l'une les rôles de tendresse, et à l'autre ceux de vigueur : mais il est apparemment de la nature de toutes les puissances de eherchor à eovahir. Madame Yestris a voulu goûter aussi de la vigueur : mademoiselle Sainval a psétenda qu'on ne devait pas l'exclure de la tendresse, et la guerre s^est déclarée.

c Hademoistlle Sainval pouvait plus dans le public, et madame Yestris dans 1a chambre : oeUe-d avait pour elle un des Mtotmiers de Tordre : elle a été victorienae ; ■» émule a été exilée, à ce qu'on me merquei 11 y a défense à elle de jouer aucun rUe, «t à porsonne d'en jouer avec eUe. Ce n'est pas tout, ses eoUègues ont arrêté «ntra eux ds ns phê amtmuniguer avec elle. Ils l'ont rayée de leur tableau. »

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correspondants bénévoles, des gens qui fassent en position de le servir, de le prôner : malheureusement je ne pouvais faire ni l'un ni l'autre. Et cependant, le croyant calomnié, je ne perdais point d'occasion de le défendre; lui voyant peu d'amis parmi les littérateurs, je m'efforçais de lui rendre la justice qu'on me semblait refuser à ses ouvrages. On trouverait dans les lettres qu'il m'écrivait à cette époque combien mes éloges lui paraissaient modérés, et comment il eût fallu le louer pour lui plaire. Ses plaintes à ce sujet commencèrent à me surprendre. Depuis, ses propres amis me dessillèrent les yeux sur son compte. Je lui dus bientôt une des grandes peines qui m'aient affligé; mais je gémis encore plus sur le caractère de l'écrivain que j'aurais voulu pouvoir toujours estimer, que sur le mal passager qu'il venait de me faire *.

Je me souviendrai toujours d'un mot de cet homme si fameux alors et depuis si prodigieusement oublié. Quelque temps avant qu'il fût mis à la Bastille, je lui parlais de mes •travaux littéraires, de mes projets, de mes études en chimie, en physique, en politique, etc. « Quel âge avez-vous ? me dit-il. ~ Vingt-six ans. — Heureux mortel, vingt-six ans 1 et à la veille de tout ce qui se prépare 1 » Lingue t semblait entrevoir la révolution.

J'ai donné, dans le neuvième volume de la Bibliothèque critnineîle, ma profession de foi sur son caractère et ses écrits, et certes Linguet seul pourrait dire que je ne Tai pas traité avec indulgence. Mes liaisons avec lui m'ont été longtemps et vivement reprochées par la secte encyclopédique, à laquelle il m'empêchait de m'attacher, et par les hommes du pouvoir, qui me tinrent aussi à la Bastille. Les philosophes

1 J^ai écrit snr sa yie des notes qn'U ne faut point liTxer & Timpiression, mais dans lesquelles on tronyerait pent-ètre quelques traits cniieoz. tTne partie des anecdotes que j'y rappelais était tirée d'un écrit qui a paru sous oo titre : Notice pour servir à rhlstoire delà ffieet des écrits de Lingttet. On la dit imprimée & lAége, en 1781, je la crois imprimée à Abbeville par le libraire même qui, sur la fin de cette notice, se plaint de l'ingratitude de celui dont U publiait l'histoire. Xiingueit m'a assuré que ce libraire était un mallienreuz qui lui avait las plus grandes obligations. (Note de Itritset.)

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me regardaient comme son partisan : il me regardait comme celui des philosophes. Tous se défiaient de moi^ tous se trompaient. A mes yeux le talent n'a aucune couleur de parti, et mon admiration pour quelques-uns des philosophes ne m'empêchait point de rendre justice à leur bouillant antagoniste. Mais, je TaYOue, la chaleur, l'accent de vérité qui respire dans quelques-uns des écrits de Linguet, avaient séduit, enchanté ma jeunesse novice et engouée du bien public; je croyais toucher à son âme par plus d'un côté, être en rapport avec lui sur plus d'un sujet. Ses ennemis étaient puissants, et triomphaient ; il était fugitif et malheureux. Son courage et son esprit, son caractère emporté^ comme sa plume énergique, tout me plaisait, m'intéressait, m'attirait; et lorsque, après sa sortie de la Bastille, je le retrouvai à Londres, je ne courus pas, je volai dans ses bras.

Ahl Linguet, Linguet! pourquoi une fatale lumière at-elle dissipé le doux prestige qui m'entraînait vers toi 1 J'aimais à te voir le défenseur de l'humanité, Tapôtre ardent et* pur de la vertu, j'aimais à te voir terrasser le despotisme orgueilleux des corps, combattre les abus de la législation et les iniquités du pouvoir. A chaque ligne qui sortait de ta plume, je croyais voir ton âme entière s'échapper en torrents de feu. D'Aiguillon même, défendu par toi, ne me semblait plus coupable ; je t'écoutais quand tu parlais pour Lally ou Descrosses, ou pour les jeunes imprudents d'Abbeville; je te suivais pénétrant dans leurs cachots, t'asseyant à leurs côtés, interrogeant leurs douleurs, et imprégnant tous tes discours de leurs angoisses et de leurs larmes. Que j'enviais la noble et touchante mission que tu devais à ton génie ! Te voyant éloquent, je te croyais honnête et sensible. Pourquoi le bandeau qui couvrait mes yeux s'estril déchiré ? J'en atteste les dieux, pour te retrouver tel que tu m'avais d'abord apparu, je donnerais de mon sang. Et ce vœu, je le forme encore aujourd'hui pour toi, et pour tous ceux qui m'ont trompé comme toi, et auxquels je croyais, comme à toi, un cœur vraiment dévoué à la dangereuse fonction de tribun du peuple I

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Linguet tribun du peuple ! Linguet ami de la liberté I non^ non^ et Gfimille^ et Danton, ne le persuaderont à personne. Moi-même^ je ne puis me figurer par quelle illusion j'ai pu me laisser si longtemps, abuser. Je parle des défenses de Lally, de Descrosses, mais cellfr de d'Aiguillon, je n'avais donc point voulu la lire et la juger. J*ai parcouru un jour ces mémoires, monument éternel de honte et d'infamie. L'auteur y justifie toutes les exécutions arbitraires des commandants de la Bretagne. Il justifie Tenlèvement de La Ghalotais et des autres parlementaires. Il justifie la commission nommée pour les condamner, et jusqu'au supplice de leur longue et cruelle détention I Linguet se plaignit ensuite d'avoir éprouvé les horreurs de la Bastille ! Et il s'indigna d'avoir connu la verge de fer du despotisme, qu'il trouvait douce et caressante, quand elle frappait les malheureux Bretons ! Et il vient aujourd'hui se donner pour un soutien de la liberté, pour un ami du peuple. Ami du peuple ! oui, à la manière de Marat, dont il serait digne d'être le lieutenant, dont il est bien capable d'avoir été le secrétaire, puisqu'il n'a pas hésité à se faire l'apologiste de Néron *.

Hélas ! les fautes de Linguet ne viennent point d'amour de la gloire, d'erreur ou de conviction ; c'est amour du bruit, c'est cupidité, faiblesse ou calcul. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit, madame Lem, qui lui reprochait un jour d'avoir écrit en faveur du duc d'Aiguillon. — Pourquoi les états de Bretagne ne se sont-ils pas adressés à moi? répondit-il, je les aurais défendus.

1 Linguet 86 fit reoevoir an club des Gordelieis en 1790, et se montra grand partisan de la révolntion , dont il devait être nne des -victimes. H adressa & eette époque plusienrs lettres à Camille Desmoulins : dans l'une d'elles îlolEralt au procoienr-général de la lanterne d'être son sntstitut ; dans l'autre , U témoignait son admiration pour Marat qui se cachait àtors, et dont on eût ait que tovsilenoe lui semblait nne calamité publique. La phrase de Brissot, qui fait de Linguet le secrétaire de Marat, rappelle les bruits qui oonrurent sur le véritable auteur de quelques numéros de l'Ami du peuple, Kons citerons à ce sujet nn pamphlet de huit pages qui nous a para curieux; il a ponr titre : < Cor^fession rincère et générale de Vavocat Linguet, aïOeur de TAmi du peuple, cUtribué au rieur Marat. » (M.)

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Ainsi sa plume était au plus offrant; avocat ou journaliste, il ne s'agissait que de le payer. M. de La Bouillie, son correspondant à Calais, s'était chargé de décacheter ses lettres. Il trouva dans l'une d'elles une traite de cent louis de M. Mazade, qui le priait de ne point parler d'une affaire où il était compromis. Linguet reçut les cent louis, et n'en parla point.

On a publié sur Linguet une foule d'écrits dans lesquels on juge sévèrement son caractère et ses actions, mais dans lesquels on le calomnie quelquefois. S'il m'est permis d'être sans indulgence envers un homme de qui j'ai sujet de me plaindre, et dont la conduite parmi les Cordeliers n'est pas faite pour le réhabiliter à mes yeux, je n'en dois pas moins être juste à son égard. On a dit, par exemple, que lord North, sous prétexte de sa con<luite privée, l'avait forcé de quitter l'Angleterre, et qu'ensuite il avait été également expulsé à cause du scandale de sa vie avec une femme qu'il avait enlevée. Je suis certain que ces deux faits sont faux. On l'a fait aussi plus vil qu'il n'était. Dans une histoire imprimée, on a été jusqu'à répéter des accusations d'escroquerie que je ne croirai jamais. Pour justifier sa radiation du tableau, les avocats prétendaient qu'il avait volé un cheval au duc des Deux-Ponts, avec lequel il était allé en Pologne; et que plus tard il vola également cent louis au poète Dorat. Linguet a défié le barreau et le parlement de jamais trouver preuve ou témoignage quelconques de ces prétendus vols, et on a lu dans le Journal de politique et de littérature une lettre de Dorat par laquelle il désavouait le fait qui le concernait. Je dois pourtant convenir que Dorat a assuré depuis que cette somme lui avait été extorquée par Linguet; Sauthereau^ m'a

1 Santherean de Marsy, mort en 1815, est le fondateur de ce fameux Aimanaeh des Muses, qa'il commença, en 1765, arec Maton de la Ooor, et dont il^a publié les vingt-hnlt premiers volumes. Depuis cette époque il a passé en différentes mains, pour arriver aujourd'hui dans oeUes de M. Justin Gensoul ; car cet Almanach a survécu à toutes nos révolutions politiques et littéraires. En 1793, Sauthereau l'avait abandonné pour donner, avec M. Koël, le Nouveau siècle Je Louis XIV. Il est éditeur de divers recueils poétiques, n paraît, d'après ce quo Brissot en dit ailleurs, qu'il fut l'un des rédacteurs àxi Journal de Parié, Ccst lui qui recueillit, en 1786, les Œwores choisies de Dorat. (M.)

dit le lui avoir entendu avouer devant cinq ou six personnes ; mais qu'est-ce qu'un pareil aveu après le démenti qui l'avait précédé? Dorât et Linguet avaient un instant vécu sous le même^oit et dans la plus grande intimité. Lorsque le poète travaillait à sa tragédie de Zuîica, le légiste l'aidait de ses conseils; et après son mauvais succès, il refit cette pièce presque en entier. Ils se brouillèrent ensuite, car Linguet s'est brouillé avec tout le monde. Alors Dorât revint sur cette anecdote, qui n'est sans doute dans le fond qu'une affaire d'argent mal arrangée entre lui et Linguet, mais qui ne peut être un vol de la part de ce dernier. C'est un excès de bassesse dont on ne saurait le supposer capable.

Linguet écrivant beaucoup et à tout propos, et pour qui voulait, a gagné des sommes immenses avec sa plume ; le luxe qu'il afficha bientôt a donné lieu à des inculpations calomnieuses. J'ai lu qu'il avait gagné plus de cent mille livres avec ses Annales ; il y a de l'exagération , mais il est sûr que tel numéro de cette feuille rapporta plus à son auteur que y Emile à J.-J. Rousseau. A Paris, son journal de littérature lui valait dix 'mille livres, sans parler de ce qu'y pouvaient joindre des MM. Mazade. Il fut un temps où il avait table ouverte , équipage et maîtresse ; et à ce propos, je me rappelle une autre inculpation ; beaucoup moins sérieuse que les précédentes, et qui n'est pas plus vraie. Mademoiselle Lecrelle , ancienne figurante à l'Opéra , lui fit un jour un cadeau funeste, ïl courut partout, et on imprima même dans les Mémoires de Bachaumont^ une lettre du plus mauvais ton et en style de portier, quel'on prétendit avoir été adressée par l'amant offensé à la figurante. longuet m'a certifié que cette lettre n'était point de lui, et je le crois, car elle n'était bonne qu'à l'afficher. La seule chose peut-être qu'il ait composée à propos du cadeau de mademoiselle Lecrelle, est l'histoire politique de la maladie qu'elle lui avait donnée , et de ses ravages , sous le titre de la Cawmonade, par le docteur Pangloss.

Quittons Linguet, sur qui j'en ai peu^ètre trop dit, puisque je serai forcé d'en parler encore. Je répéterais bien différents mots de lui , recueillis par madame Lem , mais qui ne

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lui font pas plus d'honneur que celui que j'ai déjà cité; fl vaut mieux les laisser dans l'oubli. Madame Lem était fort attachée au parlement; elle avait beaucoup Yécu chez M. La Chalotais , et le connaissait intimement. Elle m'a doimé sur ce procureur-général, tant vanté, plusieurs détails qui m'ont étrangement surpris. A l'entendre, il avait peu de talents, et les ouvrages qui ont paru sous son nom , tels que le Compte des institutions des Jésuites, et le Plan d'éducation nattonale, et les Mémoires secrets^ n'étaient point de lui. Madame Lem m'assura que M. Abeille , pendant un certain temps , et après M. Abeille, un autre homme de lettres que La Chalotais s'était attaché , avaient eu la plus grande part à ces ouvrages. Elle ajoutait que la maison de M. La Chalotais était ouverte à tous les gens d'esprit ; qu'il se ruinait pour se faire prôner par eux; qu'il était plein de vanité , et ambitieux de se faire un nom ; et qu'enfin cet homme , victime d'une si affreuse injustice, s'était montré lui-même le plus injuste des magistrats.

L'histoire de ces pages écrites avec de la suie , au fond d'un cachot , sur des enveloppes de pain de sucre , m'avait toujours paru bien romanesque. Madame Lem m'a révélé que c'était elle-même qui avait fait passer à La Chalotais, dans le château du Taureau, ce fameux Mémoire, qu'il a prétendu avoir composé, et écrit avec un cure-dent *.

1 Le nom de M. Lem se retrouye dans les Mémoires du temps relatifs anz affaires de la Bretagne. C'était un des amis de La Chalotais. — -A-bedUeest anteor d'an ouvrage sur la Liberté du commerce dès grains, et de plnsiems opuscnles sur l'économie politique. U était inspecteur-général des manufactures de France, et secrétaire du bureau de commerce ; il est mort en 1807. — La Ghàlota&s était lié avec d'Alembert, Duclos, Mably et beaucoup d'autres écrivains du XYH* siècle^ dont ilparti^eait les opinions philosophiques. Indépendamment des ouvrages dont madame Lem assure qu'il n'était point l'axlteur, il a fidt imprimer en 1768 un mémoire sur les Dispenses de mariage, Oe mémoire est inséré dans un recœQ intitulé : Avis aux princes politiques, on 8ebx mémoires deecmorUstes célèbres, (M.)

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