‹ Mémoires de BrissotChapitre 27 sur 86 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Robespierre et Brîssot clercs de procureur. — Guillard. — Vie de pocics. — Indigence 'et travail. — Les brochures. — La femme bel-esprit. — Le Pot-povrri et la lettre de cachet. — L'officieuz exempt. — Les propositions de T£. Goupil. — Maladie. — Le docteur Doublet. ^- Le perruquier docteur. — Bemède merveilleux.

Ayant de quitter Tétude de Noileauy dont j'ai raconté la mort , je dois rappeler que le hasard m*y avait donné pour second clerc un homme qui a joué depuis un rôle prodigieux dans la Convention, et contre la célébrité future duquel j'aurais alors parié ma tête. Ignorant, étranger à toutes les sciences, incapable d'idées, incapable d'écrire, il était parfaitement propre pour le métier de la chicane. Les années ne l'ont point changé , et je suis encore à concevofr (gomment un tel individu exerce une influence si grande et si fatale sur le sort de notre liberté ^

Après avoir perdu M. Nolleau, je m'attachai à son beaufrère, M. Aucante, qui avait acheté son étude. J'y passai deux années agréables, faisant des progrès dans les sciences, et multipliant mes matériaux. Aucante était un homme éclairé, honnête, peu fait pour sa profession. Il me laissait toute la latitude possible pour mes travaux et me traitait en ami. Il m'avait deviné; un jour il me dit : « Vous resteriez éternellement chez moi que vous n'en apprendriez pas davantage. Livrez-vous ou à la littérature ou au barreau , mais quittez la chicane. » Je suivis son conseil, et ici s'ouvre pour moi une nouvelle carrière.

J'étais alors intimement lié avec mton concitoyen Guillard, répandu dans les sociétés les plus brillantes, caressé par les poètes les plus célèbres à cause de son talent pour les vers, h ne me parlait que des agréments de la vie d'un homme

1 n s'agit id de Bobespierre, que Brissot ne pouvait juger ni favorableraokt, iii justement. (L.)

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de lettres. Je le crus et je me jetai entièrement dans la littérature , non dans celle que cultiviiit Guillard , mais dans celle qui conduit aux sciences et qui les embellit. Ces vers fades sur l'amour, ces épigrammes, ces chansons dans le style bizarre que l'abbé de Voisenon avait alors mis à la mode, et que Guillard avait si mallieureusement imités dans les Heures de Cythêrey tout cela me donnait la nausée. J'aurais voulu voir dans mon ami un poète vigoureux, un Corneille bravant le despotisme et retraçant ses horreurs sur la scène, pour opérer une révolution dans les esprits; mais Guillard ne m'entendait pas. Le plaisir était son idole; il ne courait qu'après le plaisir, qu'après une réputation éphémère dans les sociétés qu'il fréquentait ; les femmes y donnaient e ton, et elles préféraient des chansons, des épîtres, où le .ibertinage était légèrement gazé, à des vers énergiques contre l'insolence de la tyrannie et la bassesse de ses esclaves.

En m' associant avec Guillard , je résolus de suivre une autre route. Il voulait me présenter dans ses sociétés : Tune des plus intimes était cdle de Favart , dont la femme avait été longtemps l'amie de Voisenon, et chez qui l'on trouvait beaucoup de poètes et d'auteurs, reste de ceux qui s'y rassemblaient au temps où l'abbé demeurait chez ce couple aimable et y donnait le ton de la frivolité. Je n'allai là et dans d'autres réunions de ce genre que très-rarement, bien déterminé à me consacrer à la solitude, à y poursuivre mes études, et à ne paraître en public que lorsque j'aurais un amas considérable de connaissances et de travaux. N'ayant pas perdu mon goût pour les langues, je résolus dé cultiver la langue grecque , à laquelle tiennent presque toutes les langues modernes. Guillard, rentrant de ses petits soupers, à une heure du matin, me trouvait souvent mon dictionnaire grec à la main : il souriait; moi , qui ne voyais que l'avenir, je souriais aussi. Il doit juger aujourd'hui lequel a le plus mal calculé.

Il fallait vivre; ma mère, à qui je m'étais adressé, m'avait accordé secrètement quelques secours pour trois ou quatre mois, mais les besoins devenaient urgents. J'imaginai que

de petites brochures sur les matières qui fixaient alors les esprits me procureraient quelque argent. Je m'adressai à un libraire qui me promit, et ne tint rien, qui vendait et gardait tout.

Je ne rappellerai pas ces premiers essais de ma jeunesse, qui furent presque tous ignorés. Tous ne méritaient pas cependaùt de l'être, et on dut trouver le caractère d'un esprit fier et ennemi du despotisme dans l'écrit sur Vlnd^pendame de V Avocat,

Une auire brochure bien médiocre et bien plate m'attira des malheurs amers. Elle avait pour titre : le Pot-pourri, Je l'avais faite pour me venger des dégoûts que la chicane m'avait causés. J'y maltraitais divers orateurs, et surtout une femme de procureur qui pouvait avoir le tort de jouer la précieuse, mais que j'avais le plus grand tort, moi, de déshonorer comme une prostituée. Cette femme tenait un de ces bureaux de bel esprit alors si communs dans Paris. Sa table bien servie était fréquentée par les poètes, les journalistes, et cette horde de parasites qui payaient leurs dîners en flagornerie, ou en protégeant les bourgeois près des grands. Le trait satirique lancé contre elle fut regardé comme le plus grand crime, et on obtint facilement contre moi une lettre de cachet.

Pour comble de malheur, j'étais malade; une fièvre opiniâtre, que je dus à l'excès de mes^ travaux, à l'irrégularité de ma manière de vivre, au punch dont je faisais trop d'usage, avait épuisé mes forces. J'étais dans cette triste situation lorsque se présenta chez moi un exempt de police, accompagné de mon libraire. Il m'exhorta d'abord à ne point m'effrayer de la nouvelle qu'il allait me donner. Jl m'annonça la lettre de cachet, sa cause, et les auteurs de ma persécution. «Vous avez fait une étourderie, elle ne mérite pas une peine si sévère, cependant on a été forcé d'expédier la lettre de cachet. Elle vous sera signifiée demain en cérémonie, ayez soin de décamper aujourd'hui; mais, afin que j'aye l'air d'avoir rempli mon devoir, laissez-moi une ou deux feuilles manuscrites de cette brochure ; je feindrai de

les avoir trouvées dans votre chambre , et je les montrerai pour preuve de mon zèle à remplir mes ordres. »

Je suis confiant; cette fois je ne fus pas trompé. Je remis à l'obligeant exempt de police les deux feuilles manuscrites. Ma malle fut bientôt faite, je partis, et lorsque les alguazils se présentèrent le lendemain pour jouer la comédie, ils ne trouvèrent personne.

A quoi devais-je cet acte d'humanité de la part de' cet exempt de police? Était-ce compassion? On la suppose difficilement dans ces valets de la tyrannie. Etait-ce quelque vue particulière ? je le soupçonnai d'après des propositions qui me furent faites depuis en son nom pour quelques brochures. Je refusai^ mais il trouva un auteur plus complaisant que moi^ et qui^ après avoir figuré sur les tréteaux^ s'est fait bénédictin et a joué une espèce de rôle subalterne dans la révolution. Cet exempt était fort intrigant, et voulut s'avancer^ même aux dépens de M. Lenoir (alors lieutenant de police). On se rappellera toutes ses manœuvres en apprenant son nom. C'était Goupil, mort depuis à Vincennes^ de mort subite, comme on a dû Timprimer.

Ce Goupil^ fameux parmi les exempts de ce temps-là^ et qui avait le titre d'inspecteur de la librairie, fut d*abord mis à la Bastille. On Favait ensuite transféré à Vincennes^ où sa femme était enfermée. Cette femme faisait métier de vendre au putlic les livres que son mari saisissait aux particuliers. Oa voit que de tout temps il y a eu de fort honnêtes gens parmi les inspecteurs de la librairie. Celui-ci était en outre convaincu d'avoir souvent profité du trouble et du désordre que causait sa présence dans les maisons^ pour y soustraire les effets précieux qui tombaient sous sa main. On juge combien il était facile au suppôt du despotisme et de l'inquisition de se livrer à ses vols dans le cours des recherches domiciliaires et des arrestations dont il était chargé. C'est ainsi que le fameux d'Hemmery^ son digne prédécesseur, s^tait fait une bibliothèque et un cabinet de curiosités, qu'il vendit une somme énorme à un financier ^ De tout

i D'aprèi les Mémc^rtt menti, d'HemmesT* était an e;cem|)t de poUoe, «âuofé

cela il arriya un bien : un pauvre homme de lettres eut de quoi dîner. Le financier se voyant une bibliothèque^ Tenvie lui prit d'avoir un bibliothécaire; il donna cette place à Querlon, auteur estimable, à ce que dit le Nécrologe des hommes célèbres, et qui a travaillé à cinq ou six journaux^ traduit et composé dix à douze ouvrages ^

Un ami, un concitoyen, dont le nom restera éternellement gravé dans mon cdeur^ m'accorda un asile bien précieux dans la maladie qui me dévorait, et dans la persécution qui s'acharnait contre moi. C'était le docteur Doublet^ recommandable par une foule d'écrits utiles sur sa profession^ et que ses connaissances firent choisir^ quoique bien jeune encore, pour diriger l'hôpital de M. Necker. Humain et désintéressé, il me garda chez lui pendant trois mois^ me traita comme son frère ^ me prodigua tous ses soins , et je regretterai toujours que mon impuissance et la sécheresse de mes parents ne me permissent pas de lui témoigner ma reconnaissance, comme je le désirais '.

de la libralile ; en conséqnenoe, il ayait cra devoir se donner nne bibUoth^ue , et fl ii'eat pas de peine à s'en oomposer nne & bon marohé, an moyen des captures qn'il faisait dhaqne jonr ; il Tonlat ensuite se donner l'air de ooiienz et de philoBopâe ; 11 se composa nu cabinet d'histoire natnielle et d'antiquités, de pièces qu'il eBcamotait aussi de droite et de gauche, et qui ne lui coûtaient pas beaucoup plus cher que bob livres. H avait établi le tont k l'anden hôtel de Pompadoor, où il s'était fait donner un logement, car, à cet homme, il fallait que tont fût donné. Mais Beanjon, banquier de la cour, ayant acheté cet hôtel, d'Hemxncuy fut obligé de déloger. H tira fort habilement parti de cette mésaventure , il fit entendre au Turcaret qu'un*, homme comme lui devait avoir nne bibliothèque, un cabinet, et que tout cela se trouvant déjà placé, casé dans son hôtel, il ne pouvait mieux faim que l'acheter. Beaujon lui donna quarante mille livres. (M.)

1 Mnesnier de Querlon, mort en 1780, était auteur des Impostwrei indéeenUs ; il a travaillé à la Gazette de France t an Journal encffclopédique, an Journal étranger; il a continué ^Histoire de l'abbé Prévost, et a traduit Phôdre, Lucrèce et Anacréon. (U.)

S Le docteur Doublet a publié de 1785 i 1788 quatre volumes d'Objeroattoni faUu dans le département des hôpitaux dviU ; en 1791, des Mémoires sur la nécessité d'établir une réforme dans les prisons, et sur les moyens de Vopérer, et des Eecherches sur la fièvre puerpérale. On lui doit aussi des Mémoires sur les symptômes et le traitement de la maladie vénérienne ehes Us enfants nouveau-nés, 1\

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Ma fièvre ne céda point aux soins généreux du docteur Doublet. Il me conseilla d'aller respirer Tair natal, et je suivis son conseil. Ma pauvre mère me reçut au sortir de la diligence , et à peine me reconnut-elle , tant j'étais pâle , maigre, défiguré. Elle en eut Tâme navrée, et elle m'a depuis assuré que nul spectacle au monde ne lui avait fait plus d'impression. J'avais bu plus de quinze bouteilles de quinquina^ et la fièvre me dévorait toujours. Un ami de ma sœur, pieux comme elle, et qui s'était consacré à des œuvres de bienfaisance, entreprit de me guérir : c'était un ancien perruquier retiré; il disait avoir hérité de quelques recettes merveilleuses d'un savant- médecin qui était mort dans ses bras. Ces recettes ne consistaient que dans l'expression de simples presque toujours très-ordinaires. Les malades sont crédules ; j'abandonnai la médecine pour l'empirisme, et je ne m'en trouvai pas mal. On rira de ma crédulité en lisant le trait suivant; mais qu'on rie tant qu'on voudra; je suis forcé de croire ce que j'ai vu, ce que j'ai senti. J'avais régulièrement la fièvre de deux jours l'un, depuis quatre mois; rien n'est plus cruel pour un homme attaqué de cette maladie que l'approche du frisson, précurseur de la fièvre. Que de vœux on fait pour ne plus le sentir ! que de projets l'on bâtit pour conserver désormais sa santé ! Mon empirique m'ordonna un soir de mettre dçs lardons entre les doigts de ma main droite ou de ma main gauche, je ne me rappelle pas laquelle : même cérémonie pour pn des doigts du pied. Je devais passer les nuits dans cet état et boire le lendemain, à cinq heures du matin ^ un verre de bourrache. Je suivis l'ordonnance , et, à mon grand étonnement, la fièvre ne reparut pas. Mais telle était ma faiblesse qu'en passant d'une chambre à une autre un rayon de soleil qui frappa ma vue me fit tomber sans connaissance.

Je me livrai alors uniquement à l'étude de la médecine, et je serais devenu docteur dans cette science si ma fa-

était professeor de pathologie à randenne école de santé de Paris. H est mort en 1796. (H.)

mille avait voulu me prêter quelques secours. Mais ce goût si violent disparut avec ma maladie. C'est la seule maladie dont je me souvienne dans le cours de ma viç. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis 4777, jusqu'au moment où j'écris, j*ai bien éprouvé quelques indispositions, des maux de tète, mais je n'ai jamais été malade.

Je me rétablis peu à peu, grâce aux soins tendres et assidus de mes sœurs et de ma m,ère. Mon père ne vint pas me voir une seule fois. Il était toujours irrité contre moi ; les prêtres ne cessaient d'attiser sa colère en lui parlant de mon incrédulité. Ma mère eût beaucoup désiré de m' établir avocat à Chartres. Je me prêtais volontiers à ce projet, mais la résistance de mon père, dirigé par les prêtres, le fit échouer.

Celui de tous qui avait le plus d'empire sur son esprit et auquel j'ai le moins pardonné, était un abbé Delangle, chanoine de Chartres, bigot fanatique, directeur de consciences, s'insinuant dans les familles pour y semer la zizanie et en recueillir les fruits. Il avait prépossédé toute la mienne et j'en fus la victime. La race de ces bigots fut très-nombreuse à Chartres sous Tépiscopat de Bonne-Fleuri j c'était par le charlatanisme de la dévotion qu'on lui plaisait et qu'on allait à la fortune. Cette voie ayant été fermée sous son successeur, homme de plaisir, la foule de ces pieux hypocrites a bien diminué.

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