‹ Mémoires de BrissotChapitre 34 sur 86 · CHAPITRE XVIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIÏ

Rencontre de Voltaire chez M. Horeau. — Stupidité du procureur. — L'escorte du poète. — Brissot pourra dire, j'ai vu Voltaire. — H voudrait pouvoir dire, je lui ai parlé. — Tentatives à ce sujet. — La préface de la Théorie des lois criminelles. — Le marquis de Vilette. — Son portrait. — Il se charge d'une lettre de Brissot. — Béponse de Voltaire. — J.-J. Kousseau. — Brissot veut lui offrir d'être son garde-malade. — La comtesse Dubany. — La faute en est aux Dieux qui la firent si belle. — Mirabeau. — Jiaclos . — Madame de Nehra. — Madame de Genlia. — Ses sentimens constitutionnels et républicains peut-être, Portrait de madame Du-

barry par Mirabeau.

Avant de quitter définitivement Paris, je ne dois pas oublier une autre bonne fortune qui m'arriva le jour même de mou départ. Avec Franklin, qui y résidait déjà depuis près de deux ans. Voltaire faisait alors l'admiration de la capitale, et y recevait à la fois les hommages des gens de lettres, des grands seigneurs, de tout ce que la cour et la ville renfermaient de plus distingué. 11 n'était bruit que du grand homme, de ses conversations, de ses saillies, de son Irène, de tout ce qu'on faisait et disait autour de lui, ou à son occasion, et de la. mauvaise humeur de Louis XVÏ, et des cabales (lu clergé.

J'étais un matin chez un conft'ère de M. Aucante, M. Horeau, chargé de terminer une aflaire embrouillée, qui les divisait, et dont j'avais eu anciennement la clé. C'était une mission que j'avais acceptée -par complaisance, et que je m'applaudis vivement de n'avoir pas refusée.

M. Horeau était la tète la plus forte, Tesprit le plus fin, ie procureur le plus retors qu'on put voir au parlement; hors de là, l'esprit le plus borné, le plus épais, l'ignorant le plus encroûté qu'on pût trouver en France.

Pendant que je dissertais diplomatiquement au nom de celui qui m'envoyait, il entra un vieillard d'une taille élevée,

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à Toeil vif et perçant, au regard d'aigle ; homme sec et droit, malgré son grand âge et une figure souffrante, et qui tenait en ses mains une canne à bec de corbin^ sur laquelle il semblait à peine avoir besoin de se soutenir. Il venait demander des nouvelles d'un procès arriéré^ et ^ont il indiqua l'objet. Je n'ai rien oublié de lui. Une large robe de chambre bigarrée enveloppait son corps; sa tète était au fond d'une vaste perruque noire, surmontée d'une espèce de bonnet carré. C'était bien là le plus bizaiTe accoutrement que j'aie vu de ma vie.

Horeau commença par lui faire répéter le sujet de sa visite. « Je vous demande, dit le vieillard, où en est le procès que M. de Voltaire vous a chargé de poursuivre, il y a quelques années, et dont il n'a plus entendu parler. » A ce nom de Voltaire vous m'eussiez vu tressaillir de la tête aux pieds. Mon procureur ne s'en émut pas plus que s'il eût été question de Pierre ou de Jérôme ; il alla à ses dossiers.

a Je ne me rappelais plus, dit-il en revenant, que j'avais M. de Voltaire au nombre de mes clients. Que fait-il donc à son Ferney? — A son Ferney, répondit le veillard, il cherche à éclairer le monde, et depuis qu'il est ici, il s'aperçoit que Ja lumière n'est pas encore universellement répandue. — Quoi ! serait-il à Paris, réplique Horeau ? » Alors je vis passer sur les lèvres du vieillard ce rire sardonique qui me l'avait déjà révélé. — Oui, monsieur, il est à Paris, et chez vous, quoique vous n'ayez pas l'air de vous en douter. » En effet, le ruslre chicaneur ne témoignait pas plus d'égards à l'illustre visiteur, que s'il se fût agi du plus obscur particulier. Il se civilisa pourtant, car si pour Horeau l'homme de génie n'était rieo, il voyait du moins en lui un client et un procès.

Pour moi, heureux et honteux à la fois de me voir chez un tel homme, et si près du sublime auteur de tant d'immortels ouvrages, je tâchais de m'effacer, de me faire disparaître, rougissant du procureur, comme si j'eusse été complice de sa rusticité. Mais je ne perdais pas un mot, un geste, un mouvement de Voltaire. Mes yeux le parcouraient, le dévoraient. Je voulais le contempler cette fois pour toujours, car qui me disait que je pusse le revoir jamais?

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! Quand il fut sorti, les jeunes clercs d'Horeau, qui avaient i. appris le nom du philosophe, descendirent sur ses pas, ne : croyant pas l'avoir vu d'assez près et assez longtemps dans :: leur étude; ils raccompagnèrent jusqu'à sa voiture. Déjà la [ nouvelle avait couru ^u haut en bas de la maison, et tout r le monde dans la rue s'était assemblé sur son passage. La r foule qui s'était formée, et qui se grossit, l'escorta jusqu'à . son hôtel.

J'ai entendu raconter, dès ce jour même, et fort diverse- 1 ment, cette anecdote. On a parlé du mécontentement qu'avait témoigné Voltaire, de son orgueil blessé, parce qu'il y avait dans Paris un lieu où il était ignoré, parca qu'il existait un individu en Europe auquel son génie était inconnu. Je • puis assurer qu'il ne témoigna qu'un peu d'ironie en se " voyant obligé de décliner un nom qui était dans toutes les bouches ; et que s'il y eut quelque mécontentement de sa : part, ce fut sans doute de voir ses intérêts confiés â un homme qui ne paraissait pas être ^lus au courant de son procès que des nouvelles dont tout le monde s'entretenait en France.

Cette rencontre imprévue ranimait dans moi un désir qui m'avait long-temps agité. Mourir sans pouvoir dire : j'ai vu Voltaire, m'eût semblé un grand malheur. Pour le voir j'eusse volontiers entrepris, à pied, le pèlerinage de Femey. Depuis son arrivée à Paris, le cortège brillant qui l'entourait et le suivait partout m'avait éloigné. Gomment et à quel titre me présenter à lui? le hasard venait de me servir. Je pouvais dire : Je l'ai vu; mais cela ne me suffisait pas. Je regrettais de n'avoir pas osé lui parler. Que n'eussé-je pas donné pour m'entendre adresser un mot de cette bouche dont toutes les paroles semblaient devoir être recueillies par la postérité !

J'avais terminé l'introduction de ma Théorie des. lois cHminelles. En attendant que le livre fût achevé, je voulus présenter cette préface à Voltaire. Un jour que je me sentais l'esprit entreprenant et décidé, je pars avec mon ouvrage sous le bras, et armé de courage et d'éloquence. Arrivé au Pont-Royal, mon courage commença à s'affaiblir; sur le

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seuil de la porte^ le frisson me prit ; introduit dans la maison, je fléchissais sur mes genoux. Qu'allais-je faire? qu'allais-je dire? Je vis que mo'n éloquence m'abandonnerait comme mon courage , et je m'en retournai.

Rentré à mon logis^ je réfléchis à ma sottise; mais je me sentis capable de recommencer. En me rendant justice, 11 eût dû me paraître inutile de songer encore à Voltaire ; mais j'avais un nouveau projet; je ne risquais rien de l'essayer. Je lui écrivis une lettre, dans laquelle je lui offrais les prémices de mon ouvrage. Je voulus la porter moi-même, résolu de la remettre au premier venu, si je manquais d'audace pour la présenter. Cette fois je me sentais plus de courage : le courage des lâches, qui avancent tant qu'ils sont certains de pouvoir se sauver.

J'étais presque parvenu à l'antichambre, où il n'y avait pas moins de mouvement ce jour-là que la veille; j'entendis du bruit au-dedans ; la porte s'entrouvrit : assailli par ma sotte timidité, je redescendis rapidement; mais, honteux de moimême, je retournai sur mes pas. Une femme, que le maître de la maison venait de reconduire, était au bas de l'escalier. Cette femme était belle , et elle avait une physionomie aimable. Je n'hésitai pas à m'adresser à elle; je lui demandai si elle pensait que je pusse être introduit près de Voltaire , en lui apprenant ingénument quel était l'objet de ma visite. — M. de Voltaire n'a reçu presque personne aujourd'hui, me répondit-elle avec bonté; cependant. Monsieur, c'est une grâce que je viens d'obtenir, et je ne doute pas que vous ne l'obteniez aussi. — Et comme si, à* mon embarras, elle eût deviné ma timidité, elle appela elle-même le maître de la maison, qui n'avait pas encore fermé la porte sur lui. J'étais pris. Elle me laissa, après avoir répondu à mes profondes salutations par un sourire plein de bienveillance, et qui semblait me recommander. Je dirai tout à l'heure quelle était cette femme.

Je remis ma lettre à l'hôte de Voltaire , c'était l'aimable Vilette, que nous avons vu depuis à la Convention, et qui a racheté toutes les erreurs de sa jeunesse en prêchant, pcn-

dant le cours de la révolution, sous des formes ingénieuses, la destruction des préjugés et da despotisme.

Vilette, si j'eusse paru le désirer, m'eût volontiers introduit près de son hôte. Il m'a assuré, lorsque je lé rencontrai plus tard, que, malgré l'indisposition réelle de l'auteur d'Irène, qu'un travail de toute la nuit, consacré à Agathocle, avait fatigué, il regretta de ne m'avoir pas fait remettre ma lettre moi-même : mais cet éclat qui environnait Voltaire, cet appareil de présentation qu'il m'eût fallu subir, avait tout à coup refroidi mon ardeur : c'était le grand poète, le grand philosophe, c'était un dieu, si l'on veut, aux pieds duquej j'aurais voulu déposer mon hommage ; mais ce n'était pas un grand seigneur que je voulais humblement saluer. Vilette m'avait offert de m'introduire , en m'engageant pourtant à choisir un instant plus propice, et qu'il m'indiquait. Je me contentai de lui confier ma missive. C'était, je l'ai dit, l'in troduction de ma Théorie des lois criminelles que j'adressais à Voltaire avec quelques lignes flatteuses. Voltaire me répondit par une lettre plus flatteuse encore. J'en ai inséré une paiiie dans la préface de mon ouvrage , lorsque je le fis imprimer.

at Paria, 13 avril 1778.

« Celui & qui vous avez fait, monsieur, l'honneur d'écrire et d'en- « voyer un plan, est bien loin d'être un grand homme ; mais il cher-

« cbe à en former Votre ouvrage sera digne de la phîLoeopbie et

« de la législation ; il pourra contribuer au bonheur des Jiommeg, s'il n eot écrit avec l'énergie qui caractérise l'exorde, etc., etc. m

n Voltaire. »

Ce fut cette réponse que je reçus le jour même où je partais pour Boulogne.

Dans l'intervalle j'avais revu une seconde fois Voltaire au Palais-Royal. Quel feu dans ses regards, quoiqu'il fût âgé de plus de 80 ans! mais je ne le recherchais plus : ce cortège trop brillant d'hommes de cour, de littérateurs enivrés d'euxmêmes, m'effarouchait, m'éloignait.

tâÛ HÉMOlUBS

Je fus tenté plus fortement de rechercher Rousseau^ dont j'admirais les talents et surtout la yie philosophique, dont je plaignais l'infortune. N'osant me proposer pour son ami, je 'me serais fait volontiers son garde-maJade. Vingt fois je pris la plume pour lui écrire^ mais je me disais : Il te soupçonnera d'être un émissaire de ses ennemis, il ne verra dans toi qu'un homme de lettres. Ahl sll pouvait lire dans ton âme!... Et la plume me tombait des mains. Je n'ai jamais vu Rousseau. '

Je dois nommer cette femme aimable que j'avais rencontrera la porte de Voltaire; c'était madame Dubarry. En me rappelant son sourire si plein de grâce et de bontés je suis devenu plus indulgent envers la favorite; mais je laisse à d'autres le soin d'excuser la faiblesse et l'infamie de Louis XV. On ne pouvait avoir plus d'attraits^ ni a un plus grand assortiment de beautés, » comme le disait un peu brutalement un portrait qu'on a fait d'elle^ et dans lequel l'auteur convenait que le déshonneur de cette femme venait de sa naissance^ de son éducation, de ceux qui l'ont prostituée^ tandis qi^e le déshonneur de ceux qui se sont prostitués dans ses bras ou à ses pieds ne venait que d'eux seuls. Ce portrait était de liirabcau, avec qui je causais de la Maintenons de la Pompadour^ et auquel je témoignais en riant quelque indulgence pour la Dubarry^ aussi vile, mais cent fois moins odieuse à mes yeux que ses rivales, et qui n'eut de commun avec elles qu'une faveur dont elle n'abusa pas despotiquement , et des mœurs qui ne me semblaient guère plus coupables. — Vous avez raison, me dit Mirabeau; si ce ne fut pas une vestale^

La ftkote en ett uz Dienz qtd 1* flient si belle ;

mais^ du moins, elle n'a pas lancé de lettre de cachet contre ceux qui médisaient de ses vertus. — Il faut la purifier, répliqua Laclos S qui était présent ainsi qu'Henriette de Nehra. Je parus curieux de voir la purification dont on m'ofirait de

i Ladoe, anteor des LiaUom dumgtmuÊh et Beorétaive intime du duc d'Or^ (M.)

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me faire juge et qu'on devait écrire , pour je ne sais quelle galerie secrète. Madame Nehra m'envoya effectivement, avec plusieurs volumes que je lui avais prêtés, le portrait de mat-, dame Dubarry; j'en parle, parce qu'en le copiant, elle y avait joint un portrait de madame de Sillery. Je pensai que ce second envoi était une méchanceté de Laclos, qui était bien aise de me faire lire ses épigrammes contre une femme qu'il détestait et pour laquelle il connaissait mes sentiments d'es«* time; sentiments que la conduite delmadame de Sillery, et ses opinions plus constitutionnelles, plus républicaines peut-être que celles des républicains qui la calomnient aujourd'hui > m'empêcheront de jamais démentir.

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