‹ Mémoires de BrissotChapitre 35 sur 86 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Arrivée à Bonlogne-sur-Mer. — Une famille anglaise. — Les Gascons de l'Angleterre. — Fanfaronnade de Johnston. — La morale d'Arétin. — Le cadet écossais. — Ce que c'était que M. Swinton. — Les ha)^ts faits de ses aïeux. — Ses deux frères. — Lord Clive. — Les divers métiers du marin. — Spéculation à l'anglaise ; une femme de douze ans. — La belle-sœur du comte de Lauragais. — Les idées des Swinton sur le mariage. — Les cnfans naturels, et les lois anglaises. — Portrait de niademoiselle Félicité Lefèvre et de ses enfants.

Deux jours après notre départ de Paris, nous arrivâmes à une jolie maison de campagne, que Swinton avait louée à deux lieues de Boulogne, et près de la mer; j'y trouvai une famille anglaise, et je fus bientôt à l'aise. Mon imagination m'avait toujours représenté les Anglais comme des hommes vertueux, bons, généreux, amis de la simplicité, de Tordre, ennemis de rafféterie, des modes, des prétentions ; ce portrait me parut réalisé dans la famille anglaise où je tombais, et en un instant je fus comme l'un d'eux, ou au moins tel que je les imaginais. Je me disais : Ils sont bons , ils sont francs; tu Tes, et ils t'aimeront; point de réserve, elle est étrangère à ton âme; sois toi-même, et il est impossible qu'ils ne t'adoptent pas bientôt comme un de leurs enfants.

Je me rappelle encore la surprise que causa cet air d'aisance, si subitement improvisé. On l'attribuait au caractère français, à cette bonne opinion de soi-même, que les individus de cette nation portent sur leurs visages, et qui, les mettant au-dessus de tout, écarte d'eux la timidité et la fausse honte. On se trompait à mon égard. Je n'avais jamais été répandu dans les brillantes sociétés oii l'on contracte cette habitude de légèreté et d'aisance. Renfermé dans mon cabinet, ne vivant qu'avec mes livres, j'étais au contraire trèstimide, très-gauche, surtout lorsque je paraissais pour la première fois devant des étrajQgers. C'est ce défaut qui m'a-

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vait attiré plusieurs fois les épithètes de sauvagp, d'ours. Je n'ai jamais été à mon aise qu'avec les gens de bien, qu'avec les vrais philosophes. J'étais sûr de leur estime, j'étais sûr qu'ils me pardonneraient mes défauts en faveur de ma franchise et de ma droiture. Les gens de bien , a dit quelque part Jean-Jacques , ont un penchant secret qui, du premier abord, les porte les uns vers les autres ; ils sont, dès le premier jour, amis comme s'ils se connaissaient depuis dix ans.

Swinton était loin cependant de partager mon abandon, cpioiqu'il jouât la confiance. Il craignait ma jeunesse, et il avait appris à se défier des hommes. Hélas 1 je ne pensais pas alors que mes relations avec lui dussent remplir ma vie d'une si grande amertume.

C'était un Écossais, et c'est tout dire pour qui connaît l'Angleterre. Entreprenants, féconds en ressources, spirituels, sans foi ni loi, menteurs et ventadours, les Écossais sont les Gascons de l'Angleterre. C'était un Écossais que ce fameux Commodore Johnston, qui criait en plein parlement que deux Anglais suffisaient pour battre dix Français *. Voilà de la fanfaronnade : voici de l'arétestimisme. Un Écossais me disait un jour qu'avec ma facilité d'écrire, il n'eût demandé que deux ans pour faire sa fortune à Londres. — « Et comment cela? — En publiant du mal contre tout le monde, répondit-il avec une franchise étonnante; à votre place, je ferais un libelle tous les jours, et vous verriez bientôt les guinées rouler chez moi comme au trésor. — Et le bâton, et l'infamie? — On reçoit l'un, on méprise l'autre. » Et comme je me récriais : a Écoutez cette maxime, me dit-il, il faut de la probité ; il en faut, mais juste ce qui est nécessaire pour ne pas aller à la potence. » 11 y aurait sans doute de l'injus-

1 Johnston débuta dans la carrière militaire par être simple matelot ; il était deTCBu capitaine de vaisseau en 1762. n fut l'un des trois commissaires anglais cbaf^ de traiter de l'émancipation des colonies d'Amérique» et fut nommé gou- Ternenr de la Floride. Il a publié en 1771 des pensées sur les acquisitions des Anglais aux Indes-Orientales, surtout relativement au Bengale. Il avait oompoRÔ œt écrit à la suite de quelques discussions qu'il eut avec Clive au sujet de la •wnpttgnie des Indes. (M.)

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tice à appliquer de pareils traite de caractère à tous les Écossais; mais c'est la morale de presque tous ceux qui veulent faire leur chemin. Ils ont tous les genres d'industrie, se fout à toutes les intrigues , ne reculent devant aucun mo^en. Avides de plaisir et d'argent, précisément parce que l'esclavage où languit leur contrée les rend misérables, ils accourent en foule de leurs montagnes, et se précipitent sur Londres, où, pour devenir riches, tout métier leur est bon. Aussi Londres compte-t-il par milliers les Écossais parvenus.

Cadet d'Ecosse, et comme un véritable cadet de Gascogne, Swinton était arrivé dans la capitale de la Grande-Bretagne léger d'argent, mais se donnant des aïeux et une famille antique. Le chef de cette famille avait, disait-il, porté les armes en France au service de Charles VII, et s'était alors rendu fameux par un combat à outrance contre un officier anglais qu'il avait tué de sa main. L'un des frères de Swinton s'était enrichi dans la guerre de l'Inde où il avait servi sous les ordres de ce Clive que j'ai appelé ailleurs l'assassin des Nababs ^ L'autre était chef de justice en Ecosse. Quant à lui, il avait commencé par s'aventurer sur un vaisseau. Il fit sur mer la campagne de 1756, et y acquit le grade de lieutenant de frégate. Depuis la paix on l'accusait d'avoir fait toutes sortes de métiers pour vivre. A l'époque où je formai sa connaissance^ il avait la réputation d'être fort riche, mais on l'accusait d'avoir gagné cet argent, soit frauduleusement au jeu, soit en prêtant à une grosse usure, surtout aux jeunes seigneurs français qui venaient prendre à Londres des leçons d'anglomanie , soit en exerçant mille sortes d'in-

1 Lord Olire, gonTemetir dn Bengale, avait montra autant de béeivottre qne d'habileté dans son goayeniement. La tiompagnle des Indes Itd dût son plus haut degré de prospérité. En faisant les affaires des antres il n'arait pas négligé les siennes, et son immense fortnne le fit aoboser de cencnssion, tandis qne d'auties l'aocnsaient de cmanté : mais U fat acquitté par la chambre des commîmes, ce qni ne Tempècha point de se donner la mort tn 1774 dans nn accès d'ennni on de chagrin. C^est dans sa réfiitation de l'cayrage de Chastel- Inz SOT rimériqne qne Brissot reproche à Cliye d'ayoir « assassiné les l^aiMbs, tes UeDfBiteon de TAngletene. a (M.)

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dustries peu honorables. Ainsi, tout à la fois, il tenait une boutique de marchand de \in, sous le nom d'un commis; un café sens le nom d*un autre; ailleurs il donnait à jouer. Au dehors de la yille il avait des maisons où il logeait de jeunes seigneurs français ; dans le même temps il spéculait sur des pépinières plantées d'arbres fruitiers transportés de France et sur des remèdes anti-vénériens , ou sur des préservatifs contre ce fléau, imaginés pour favoriser la débauche; enfin, et c'était là le plus clair de son revenu, il tirait pro^ digieusetnent d'argent des intérêts qu'il avait dans plusieurs gazettes anglaises, et surtout dans le Courrief de l'Europe. Cette gazette, favorisée par le ministre Vergennes, qui voulait faire connaître la marche de la cour de Londres et du parlement, avait, six mois après sa création, trois à quatre mille souscripteurs, rendait prodigieusement à son propriétaire, et le mettait à même de déployer cet appareil de richesses dont les Anglais sont jaloux, et qui délecte surtout l'âme des pauvres Écossais. Aussi Swinton avait-il à Boulogne maison de ville, maison de campagne, voiture, phaéton, cabriolet, chevaux de selle, qui servaient à son épouse apparente, lorsqu'il était en voyage; et il avait, comme les Anglais, la manie des voyages.

Je dois peindre l'épouse de Swinton, et faire son histoire ; on en connaîtra mieux le personnage et sa morale.

Félicité Lefèvre était une Française, jeune, d'une assez jolie figure, mais d'un embonpoint considérable. Sa physionomie annonçait de la douceur, de la bonté; elle parlait peu, on verra pourquoi tout à l'heure ; elle avait cependant un jugement très-sain, elle observait assez bien , et elle était naturellement disposée à la gaieté et à la franchise. Sa mère, plongée dans la misère, l'avait vendue, à l'âge de douze ans, à Swinton, dans le même temps qu'elle vendait son aînée au fameux Lauraguais *. Swinton, en faisant cet achat, n'avait

1 Le duc de Brancas, pair de France, fameux sons le nom dn comte de Laumgmds, par son esprit, son originalité , sa mauvaise tête et ses bons mots, et par h manière dont il dépensa et prodigna sa fortune, est mort en 1820, à Tâge de qnatre'Ting\^-cfaiq ans.

fait qu'une spéculation à l'anglaise ; il voulait se former, dans cette jeune personne, une femme qui fût entièrement dévouée à ses volontés, qui, se rappelant sans cesse son origine et ses Ijienfaits, contractât cette humilité, cette servitude que beaucoup d'Anglais re(^ierchent encore dans leurs femmes. Il voulait vivre avec elle, mais il ne voulait pas l'épouser. Voyageant un jour avec lui, il laissa échapper son secret : « Ne vous mariez jamais, me dit-il, mais ayez une nSaîtressê. Une femme trahit ses devoirs, et on est obligé de la garder; une maîtresse est infidèle, on la met à la porte, en gardant les enfants. » Cette morale me faisait horreur : il voulait une esclave et point de compagne. Eh! qu'est-ce que la vie domestique, sans une compagne selon le cœur * î Swinton ne s'était pas trompé dans une partie de ses calculs. FéHcité Lefèvre le regardait plutôt comme un maître que comme un mari. Ayant appris de bonne heure à le re douter, elle ne contrariait jamais ses volontés. Mais la soumission constante vaut-elle un tendre attachement? L'affection qu'elle avait pour ses enfants l'engageait à dissimuler le malheur de sa situation. Quoique jeune, elle en avait eu un grand nombre, ils promettaient beaucoup, et c'est la tendresse que leur témoignaient le père et la mère qui m'avait séduit en leur faveur, dans les premiers jours que je passai avec eux. Je n'ai jamais pu imaginer qu'un bon père ne fût pas honnête homme , qu'une mère tendre ne fût pas vertueuse. Tous ces enfants étaient cependant destinés à être éternellement bâtards , et la mère même , par attachement pour leurs intérêts, ne pouvait plus faire un mariage légitime, car, d'après les lois anglaises, contraires en cela aux lois françaises, l'union légitime ne réhabilite pas les enfants nés avant le contrat ; et si la mère se fût mariée, tous ces

1 Si l'on voulait sur Swinton plus de détails que Brissot n'en reat donner id, U faudrait lire le singulier factum de Laoraguais, intitulé Mémoire pour moi et par tnoi. Ce mémoire fut publié dans un procès criminel où Swinton était accusé d'avoir aidé & enlever la sœur de sa femme, mariée au secrétaire de Lauragoais, pour la livrer à Lauraguais même. Ou l'accusait en outre d'avoir voulu assassiner son beau-frère, nommé Drogard. {Note de Mentelle,)

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petits malheureux n'auraient pu partager également Théritage de leurs parents, avec les frères qui leur seraient survenus.

Swinton, pour procurer à la mère de ses enfants tous les agréments dont elle pouvait jouir, lui en donnait le nom, et elle fut ainsi présentée dans les meilleures sociétés de Boulogne. Je fus moi-même longtemps la dupe de ce jeu ; ce n'est qu'à mon premier voyage en Angleterre que j'appris à connaître Swinton. Jusque-là je le regardai comme un honnête homme, comme un excellent mari. Jusque-là je ne voulus jamais croire toutes les vérités qu'on m'apprenait sur son compte. Je les traitais de fables, de calomnies, je ne pouvais penser mal d'un homme que je regardais comme mon père..

Il avait eu deux filles d'une uutre femme, que je crus longtemps ne plus exister, lorsqu'elle était pleine de vie; l'undde ces filles, âgée de quatorze ans, était très-jolie; toutes les deux vivaient sous la conduite de Félicité Lefèvre. Elle les élevait avec soin, oubliait leur origine, et les traitait comme ses propres enfants ; ce nouveau trait, lorsque je le connus , ajouta à mon estime pour elle et à mon mépris pour son mari.

Ce fut au sein de cette famille , et dans une des villes les plus agréables de France, que je passai une année délicieuse, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

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