‹ Mémoires de BrissotChapitre 36 sur 86 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le Courrier de V Europe, — IL réyèle les grands orateurs et la constitution de l'Angleterre. — Les libertés anglaises. — C'est là qu'est le peuple-roi. — Lord Stormond^ ambassadeur en France. — Lord Mansfield. — LordArhburton. — Projets vertueux du journaliste. — Travaux littéraires. — Promenades au bord de la mer. — Les sociétés de Boulogne. — Brissot voit pour la première fois celle qui doit être sa femme. — Amour et discrétion.

Swinton ne tarda pas à m'apprendre quel devait être mon emploi. Le ministère anglais avait été frappé de tout le mal que pouvait lui faire la publication du Courrier de V Europe, La guerre continuait ses ravages au moment où la gazette anglofrançaise commençait les siens ; on se l'arrachait de Paris à Saint-Pétersbourg; elle compta bientôt des souscripteurs dans tous les coins de l'Europe. Par elle on apprenait à connaître Fox, Burke, North, dont on répétait les discours, et dont on écorchait les noms. Et chacun admirait l'éloquence sublime, et jusqu'alors inconnue, de tous ces orateurs; et chacun s'étonnait que Georges se laissât si tranquillement insulter par eux , et ne logeât pas à la Tour quelques-uns de ces beaux parleurs. Quoi 1 point de lettres de cachet, point de Bastille ! c*est là que le peuple est roi, se disait-on. Puis on croyait avoir quelques idées de la constitution anglaise, parce qu'on avait lu les discours de rhétorique que le journaliste français prêtait souvent à ces personnages , ou fabriquait d'après les journalistes anglais, qui les fabriquaient les premiers. Dans tout ceci, il n'y avait pas grand mal pour l'Angleterre, mais ce qui lui en fit beaucoup, c*est que par le récit plus ou moins exact des débats parlementaires, par les réflexions qui les accompagnaient ou qu'elles faisaient naître > on s'aperçut tout à coup de la faiblesse de l'administration, des divisions qui régnaient et parmi les hommes d'Ëtat et parmi les trois peu* pies. C'est qu'il arriva souvent qu'on devina plusieurs mois d'avance les plus importants des ministres, et qu'on en pro-

fîta pour les renverser. Et qu'on ne s'imagine pas que les rapports des agents diplomatiques auraient pu suppléer à cette publicité. Un mot que me dit un jour M. Lenoir, et que je répéterai plus tard, montrera quelle était leur profonde insuffisance à ce sujet.

Lord Stormon, pendant son séjour à Paris , avait été témoin des succès du Courrier de l'Europe^ des lumières qu'il répandait sur les affaires de son pays, et du tort qu'il faisait à ses intérêts*. Rappelé en Angleterre par la déclaration inattendue du traité de commerce entre la France et les États- Unis, et par la guerre nouvelle qui allait en être la suite , il ne cessa de remontrer au parlement , et surtout à son oncle , lord Mansfield, l'oracle de la justice, et auquel personne plus que moi ne sait rendre hommage^ les funestes résultats de la tolérance qu'on accordait à cette gazette française, qu'il appelait un espionnage public •.

Le respectable et profond magistrat lui répondit qu'on avait déjà cherché tous les moyens légaux pour arrêter sa publication; mais la loi était muette, ou plutôt la loi permettait d'imprimer en français, en grec, en hébreu toutes les sottises que les folliculaires bretons imprimaient dans leur langue, et il fallait respecter la loi ou en faire une nouvelle; tel était son avis , tel était aussi celui de quatre célèbres jurisconsultes, consultés à ce sujet, et parmi lesquels figurait Dunning, depuis lord Arhburton '.

1 Lord Stonnon était ambassadeur d'AngktezTe près la cour de Franoe. On a dit de lai c qa'il était nommé le bel Anglais par les Français qni ne faisaient qae le voir, et le ban Anglais par les Français qni Tiraient avec loi, et que son ambassade à Paris a été Tépoque où a oommenoé cette estime mntnelle des talents anglais et français dans le diz-hnitième siècle. » (M.)

S HànidAy a pabUé & Londres , en 1797, nn volnme inA? snr la vie de lord Mansfield. C'était mi des pins profonda jnxisconsnltes de l'Angleterre ; après avoir été ayocat-général, il était derenn chancelier de réohiqnier. U se distingna snrtont par le talent avec leqnel il défendit radmlnistration de lord Bnth derant la ohambie des communes. On sait anjonrd'hni que Temple et Littleton sont les auteurs d'nn pamphlet Ckmire la préroffoHve de suspendre et de dispenser, qa'on avait longtemps attribué à lord Mansfield. H est mort en 1798. BrLssot parlera oicore de lui avec de nouveaux éloges. (M.)

9 Le titre de lord Arhburton fat donné à Dunning en 1782. Le talent qu'il

Or il avait paru indigne d'une grande nation de descendre à une pareille mesure ; elle eût décelé des craintes et de la pusillanimité. On pouvait le proscrire, oneutTair de mépriser le journal ; et le rédacteur français , qui pendant quelque temps avait été vivement inquiété, vit bien qu'il pouvait continuer à nuire à l'Angleterre, à l'abri même des lois anglaises.

Cependant le ministère anglais, que les. succès toujours croissants du Courrier indisposaient de plus en plus, ne pouvant en arrêter l'impression, imagina d*en arrêter du moins l'expédition pour la France. 11 prétendit que les ballots de la gazette étaient des ballots de marchandises , et il ût mettre un embargo sur les paquets qui s'expédiaient deux fois la semaine par les paquebots, et crut ainsi avoir trouvé le moyen, en éludant la loi, d'empêcher son effet dans le pays où il lui paraissait le plus à craindre. Le patriote écossais ne fut point déconcerté, et pour parer le coup, il songea à élever une imprimerie à Boulogne-sur-Mer, et à y faire imprimer le Courrier qui s'imprimait à Londres. Vergennes y avait consenti , en assujettissant toutefois ces papiers à la censure de l'abbé Aubert. Je devais être chargé de diriger cette réimpression, et surtout de la partie des variétés , dont le rédacteur de Londres, qui demeurait dans cette ville depuis quelques années, ne pouvait être aussi bon juge que moi. C'était cette partie qui me plaisait davantage , car le reste était purement administratif et mécanique. Mais je me réjouissais d'avoir un papier à mes ordres, qui pouvait répandre des principes dont j'étais un fervent enthousiaste , qui me mettait à même de satisfaire mes goûts pour la littérature, et de poursuivre mes études et mes recherches sur la politique et les sciences.

Il fallait bien des considérations semblables pour me faire voir en beau ma position sociale et ces occupations de journaliste, alors si peu estimées. Bayle, me disais-je, a bien été précepteur , Postel goujat de collège, Rousseau laquais d'une

avait déployé au baneaa oomxne ayooat , PaTait tait députer an parlement, oh il soutint avec éclat sa réputation d'orateur. U était chandelier du duché de Laacastre, lorsqu'il mourut en 1783. (M.)

marquise; je puiSybien être gazetier. Honorons le métier, il ne me déshonorera point. Au lieu de ces misérables vers, de ces satires grossières , de ces éloges vendus à des écrivains médiocres, il faut publier des extraits des meilleurs livres, et les faire ainsi connaître; il faut y propager les saines doG^ trines, qui rendent les hommes éclairés et vertueux; il faut y révéler le mérite de la littérature anglaise, que tout le monde ignore; il faut y rendre des services à des hommes de lettres estimables, et qui t'en conserveront souvenir et reconnaissance. Voilà de quoi faire honorer ton métier et te faire aimer.

Cet emploi si doux me laissait beaucoup de moments libres ; j'en employai une partie à suivre les différents ouvrages que j'avais projetés, et surtout à terminer ma Théorie des lois criminelles, 'que j'envoyai au concours du prix proposé par la Société Économique de Berne. Je m'occupais aussi alors, avec déUces, à écrire le soir mes réflexions du jour, à consigner mes pensées , mes opinions sur les hommes et les choses, à faire dçs portraits, à retracer mes souvenirs. Les souvenirs de ma vie ! quand à peine j'entrais dans la vie , Mais quelques-uns de ces souvenirs me reviennent aujourd'hui, et je les rappelle ici, quoiqu'ils ne soient pas tous sans amertume ; j'ai depuis conservé l'habitude de ces réflexions écrites ; quelques-unes peuvent avoir de l'intérêt! mais le plus grand nombre sont bonnes à détruire, non pas tant parce qu'elles sont fort incorrectes, et peut-être illisibles, que parce qu'il peut s'y trouver des jugements passionnés, et dictés par les impressions du moment, qui sont souvent injustes.

Je consacrais le reste de mon temps à visiter les différentes sociétés où j'avais été présenté , et à des promenades solitaires.

Rousseau dit dans sa description charmante de l'île Saint- Pierre, qu'il a toujours aimé passionnément l'eau, que sa vue le jetait dans une rêverie délicieuse. Si le petit lac de Bienne produisait ç.et effet sur son âme, que n'aurait-il pas senJLi à la vue de la merl Avec quelles délices j'allais la cou-

templer dans mes promenades solitaires^ près des débris de cette tour d'Ordre, qui reportait mon imagination vers les temps si lointains de ces gigantesques Romains. Tous ]es soirs j'y allais, et c'était chaque fois un spectacle nouveau ! Comme les Tuileries, le Palais-Royal, me paraissaient insi- ' pides et mesquins, en comparaison de cette imposante perspective ! La mer était-elle agitée ? c'était en frémissant que je voyais lutter au loin contre elle un vaisseau 1 Avec quelle ardeur ne désirais-je pas que le ciel plus favorable l'envoyât dans le port 1 avec quel effroi ne voyais-je pas d'intrépides contrebandiers profiter d'un gros temps pour aller déposer leurs richesses sur la côte opposée, et pour un léger gain , braver dans leur petite nacelle toutes les fureurs de l'Océan! et ces bons pêcheurs quand ils revenaient chargés d'une abondante recette , comme il m'était doux de les considérer, d'observer toute leur petite famille , se tenant autour du bateau de leur père nourricier! Si le grand spectacle de la mer plaît tant à l'âme, c'est qu'il la rapproche sans cesse de l'auteur de la nature, c'est qu'il l'éloigné de la société. La nature agrandit l'âme, la société la rétrécit. Montrez-moi des hommes, des palais, des maisons, je ne suis plus qu'un homme ordinaire, petit, passionné, mécontent de moi. Placez-moi en face des Alpes, de leurs torrents , de leurs mers de glace, de leurs sommets blanchis , je ne tiens plus à la terre, je suis loin de mon corps, je suis moi. C'est pour cela que je me plais dans les tempêtes, dans les grands vents, dans tous les mouvements violents de la nature. Ils m'élèveût au-dessus de moi, ils brisent ou me font oublier au moins ma fragile écorce.

Elle ne me dominait que trop lorsque je retombai dans )a société. Là, ma dangereuse facilité me laissait entraîner à tout ce qu'on voulait, à des repas longs et bruyants , au jeu de cartes que j'ai toujours détesté, à des conversations frivoles et puériles. Boulogne , au moins, la basse ville , était peuplée de commerçants riches, aisés, accoutumés à la bonne chère , et à se traiter tour à tour. L'esprit qu'on me prêtait me fit rechercher; ma franchise et ma candeur m'y firent bientôt chérir. Je me rappellerai toujours avec reconnaîs-

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sance l'estime et Tamitié que l'on m'a témoignées dans les maisons Cavilliers, Casin, Coilliot, etc. Partout on me regardait comme un enfant de la maison, ou au moins comme un enfant de la ville^ et cette intimité sans réserve était pour moi la plus douce des jouissances.

Mon cœur soupirait depuis longtemps après un attachement. Il me semblait errer dans le vide, et, rentré chez moi, rendu à la solitude, j'étais toujours mécontent de ma journée. 11 me fallait un autre moi-même et je ne le trouvais point! Boulogne me l'offrit enfin dans la digne épouse que je possède aujourd'hui. Mais je remets à d'autres temps à traiter cette partie, la plus intéressante de ma vie. Je dois dire cependant que malgré l'amitié que me témoignait sa respectable mère, malgré les facilités que j'aurais eues pour faire connaître mes sentiments, je les laissai à peine entrevoir. Je savais que celle dont j'aurais voulu gagner le cœur avait un autre engagement, je le respectais et me bornais à l'aimer^ à l'admirer en secret. Je cherchais à m'étourdir sur le besoin de mon âme par les plaisirs convulsifs des sociétés, par mille occupations diverses, par des attachements passagers qui ne me laissaient que de vains regrets.

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