CHAPITRE XX
Derniers souvenirs de Boulogne. ^ Promenade de nnit. — Scènes fantastiques. — Désespoir d'amour. — Le suicide. — La jeune femme est vite consolée. -»- Autre suicide. — Adieux d'un philosophe au magnanime tiers-état et au clergé. — L'avenir de Brissot se ^rembrunit. — Son journal est censuré. — L'abbé Aubert. — Nouveaux projets de Swinton. — D. tâche de se débarrasser de Brissot. — Yoyage en Angleterre.
Parmi les souvenirs que j'ai conservés de Boulogne il en est un qui n'a pu s'effacer de ma mémoire. Une nuit je me promenais le long des falaises et je m'y étais oublié si longtemps que je pris le parti de ne revenir qu'au jour à la ville. J'errais sans but, allant, revenant sur mes pas, livré à toutes les rêveries qu'un ciel tantôt éclatant de la lumière des étoiles, tantôt obscurci par des nuages sombres, pouvait inspirer à mon imagination. Je m'arrêtais par instants, et je me mettais à écouter le bruit des vents et des flots. Dans un de ces instants, je crus entendre quelqu'un près de moi. On avait parlé, et pourtant je ne voyais rien; j'écoutais, je n'entendais rien. Je continuai à marcher, et alors j'aperçus comme deux ombres qui fuyaient. L'une atteignit l'autre. Ces ombres ainsi arrêtées, Tune nie semblait résister, se laisser reprendre et s'échapper sans cesse. Je distinguais comme la taille élancée d'un jeune homme, comme la robe blanche d'une jeune fille ; je me dis qu'il y avait sans doute là quelques scènes d'amants. C'étaient des bras enlacés, des gestes suppliants, des prières, des refus sans doute, et des serments ; mais les légers amants échappaient toujours et fuyaient si vite , et avec tant d'adresse, qu'après un long moment passé à les suivre, il me parut qu'ils avaient gagné le seuil d'une maison isolée. Alors , la voix d'un dogue se fit entendre, et les deux ombres disparurent.
Cette espèce d'apparition jeta dans mon âme un trouble inexprimable. Je ne savais ce que j'avais vu, et si ce n'était
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pas une illusion. Agité, inquiet et sous le charme d'une émotion que je ne pouvais me définir, je restai longtemps à m<i place, attendant quelque suite à tout cela, et demandant une scène nouvelle pour m' assurer de la réalité de la première. Plus rien ne se remuait. Le dogue s'était tu. C'était un silence universel. Moi, arrêté à deux pas de cette maison, d*où mes yeux ne pouvaient se détacher, je me livrais encore à mes idées, et^ pour tout au monde, je ne voulais pas avoir rêvé, le me figurais avoir été témoin du premier rendez- vous d'une jeune fille encore à moitié sage ; ou peut-être d'un rendezvous d'adieu , dernière consolation accordée à un malheureux. La nuit pourtant s'avançait ; j'arrivai devant la maison, et quand j'en fus proche, j'aperçus, sur le seuil de la porte, et la tête profondément inclinée, un jeune homme qui se leva brusquement, fit quelques pas, revint comme pour regarder si personne ne le rappelait ; puis retourna d'une marche rapide du côté de la mer.
Le lendemain, ramené là par je ne sais quelle curiosité, et voulant revoir, le jour, les lieux témoins de cette scène de nuit, j'y arrivai quand trois pêcheurs portaient le corps d'un homme qu'ils avaient trouvé sans vie sur le rivage; et quand ils passèrent près de la maison, d'une fenêtre qui s'était entr'ouverte, on entendit partir un cri perçant, et comme le bruit de la chute d'une femme qui serait tombée morte. Tout cela ne semble-t-il pas romanesque ? Mais voici de l'histoire :
On m'a dit que cette jeune femme, que je ne nomme point, quoique j'aie connu son nom, s'était bien vite consolée du malheur qu'elle avait causé. Son mariage, projeté par ses parents, s'effectua quelques jours après cette aventure , sans qu'elle parût songer à celui qu'elle avait désespéré. Pour moi, je n'ai pu oublier cette scène fantastique et cette mort, provoquée pour un sujet si tendre. Ces souvenirs laissèrent longtemps une vive impression dans mon esprit ; je ne pouvais plus retourner du côté de la tour d'Ordre que durant le jour; je m'en sauvais avec effroi et malaise à l'approche de la nuit,
j'ai presque été témoin, en i790, d'un autre suicide. Dana
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celui-ci il n y avait pas de délire, tout y était froid et calculé, et en cela n'est-il pas plus singulier? J'en ai écrit les détails à cette époque où j'en avais l'esprit tout frappé. J'avais procuré aune personne de ma connaissance un jeune domestique dont elle se louait beaucoup, et dont l'intelligence et la probité étaient également dignes d'intérêt; sa conduite était des plus régulières; il consacrait une partie de ses économies à acheter des livres, et ses instants de repos à les lire. Un beau jour, il fait son testament, il place en tête une espèce de notice sur sa vie, déclare qu'il est bâtard , qu'élevé comnie d'Alembert par une pauvre femme qui lui a témoigné toute la tendresse qu'elle avait pour ses propres enfants, il lui en a prouvé sa reconnaissance autant qu'il était en son pouvoir, et qu'il l'a aimée comme s'il eût été son fils; mais que dégoûté d'une position sociale à laquelle il se croit supérieur, et au-dessus de laquelle il désespère pourtant de s'élever, il a résolu de se donner la mort. Dans un dialogue de son âme à Dieu, il raisonne sur l'acte qu'il va commettre comme ont raisonné Sénèque et Jean-Jacques; puis il fait ses adieux « au magnanime tiers-état , à la noblesse , qui doit se féliciter de la clémence de ses vainqueurs, et au clergé, qu'il exhorte à quitter son costume et ses superstitions ».
Ses maîtres, auxquels il paraissait très-attaché, n'avaient remarqué aucun changement dans son service, aucune altération dans sa figure , rien qui pût leur faire soupçonner son fatal projet. Dès le matin pourtant il avait écrit à un fils de sa mère adoptive , qu'il instituait son héritier, et lui avait annoncé sa mort. Rentré le soir dans sa chambre , il la ferme au verrou, après avoir écrit en dehors : Suicide. Aujourd'hui mon tour, demain le Hen. Il passe la nuit à faire ses dispositions dernières; il distribue une partie de sa fortune aux pauvres de son district, aux prisonniers détenus pour mois de nourrice , à la société de la charité maternelle, et à ceux qui le porteront au cimetière ; il avait aussi réservé cent livres pour sa contribution patriotique. Toutes ces dispositions étaient écrites, d'une main ferme, et au bout on lisait, en caractères moins assurés : Allons vite, il faut 'partir!
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Quand j'entrai le matin dans la maison, on venait de trouver ce malheureux baigné dans son sang, tenant encore dans ses mains un pistolet avec lequel il s'était tué, et auquel il avait attaché cette devise :
Quand on n'est rien, et qn'on est sans espoir, La Tie est nn opprobre et la mort un devoir.
Je reviens à Boulogne. Mes jours s'y écoulaient sans inquiétude et dans des travaux selon mon cœur. J'avais oublié Paris ; l'avenir m'inquiétait peu. J'ai toujours aimé à jouir du présent en jetant un voile sur l'avenir. Bientôt le mien se rembrunit. Mon plan de rédaction si honorable et si digne d'être suivi ne fut pas observé longtemps. Le ministre français y vit l'émission de principes qu'il voulait laisser ensevelis, une tribune qu'il fallait abattre, et il l'abattit. IJ intima l'ordre de s'en tenir aux nouvelles anglaises, et le Courrier de Boulogne redevint à peu près la plate réimpression du Courrier de Londres. Je dis à peu près , car de temps en temps il s'y glissait des articles raisonnables, qu'on avait soin de supprimer, ce qui procurait au public le plaisir de lire à leur place les fables de l'abbé Aubert *, de mauvais vers , de méchantes épigrammes, et quelques morceaux de littérature, scrupuleusement censurés. Ainsi, depuis la décision ministérielle, mon emploi au journal devint purement mécanique; sans avoir une pensée à mettre en avant, je traduisais et coordonnais celles des autres. C'est sans doute à cette occupation mécanique qu'on a fait allusion en imprimant quelque part que j'avais été correcteur d'imprimerie. L'on a cru m'avoir beaucoup humilié-; je n'ai même pas daigné m'en défendre : tous les savants des XVI« et XVII® siècles débutaient par cette profession; Reiska l'exerça de nos jours pour subsister ; je l'aurais fait sans honte aussi bien que lui , mais je n'ai pas été réduit à cette extrémité; j'ai corrigé les épreuves
1 1/abbé Anbert,. professeor et censoor royal, est mort en 1814. Voltaire tronrait dans qnelqnes-nnes de ses fables du sablime et de la naXreté : eUes sont en général écrites d'an style élégant et facile, et qni n'en exclut ni l'éléyation niUidmplicité. (M.)
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de mes ouvrages, et je n'ai jamais mis le pied dans une imprimerie pour autre chose.
J'étais fort attristé des contrariétés que j'éprouvais dans la rédaction du Courrier, lorsque Swinton m'annonça tout à coup notre séparation prochaine; il était alors à Londres. Un nouveau projet Tavait séduit, et, pour l'exécuter économiquement, il voulut se débarrasser de moi. Considérant avec délectation les profits immenses qu'il tirait de sa gazette, malgré l'énorme rétribution qu'il était obligé de payer à la trésorerie secrète du ministre Vergenne, il imagina qu'il pourrait les doubler et les tripler en étendant son entreprise. L'Espagne paraissait vouloir prendre une part active aux troubles de l'Amérique, et à l'abaissement de cette puissance anglaise, qui l'avait si cruellement humiliée lors de la dernière paix. L'Espagne était dans la plus profonde ignorance sur la situation de l'Angleterre. Lui procurer les connaissances qui lui manquaient , c'était donc lui rendre service ; c'était mériter d'être accueilli par elle. Dans cette idée, Swinton imagina de faire traduire sa gazette en espagnol, et d'obtenir une permission pour la faire circuler en Espagne. La permission lui fut accordée. 11 avait besoin d'un traducteur; il s'en trouva un : Sala Delunel, Espagnol plein d'esprit et de connaissances, qui écrivait aussi bien l'italien que l'espagnol, et qui pouvait être utile au spéculateur de gazettes, s'il lui prenait fantaisie d'en faire en italien. Sala offre son ministère, est accepté, se fixe à Boulogne. Entraîné par ses petites idées économiques, Swinton imagine qu'il pourra remplir mon poste, et le lui donne. Tel était le vrai motif de notre séparation, que Swinton voulait pallier par je ne sais quelles brouilleries avec Deserre Délateur, rédacteur du Courrier de l'Eui'ope, sur lesquelles j'aurai occasion de revenir. Tout était mensonge dans ce que me dit Swinton. Mais, encore une fois, j'avais confiance en lui; je le crus et je me résignai. Avant de retourner à Paris, je lui témoignai mon envie de voir Londres. Il m'y offrit sa maison pour une quinzaine de jours, et je partis par le dernier paquebot qui sortit de Calais. Notre voyage fut long et pénible ; la mer
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était très-agitée. Je me défendis du mal de mer le plus longtemps qu'il me fut possible^ en respirant des sels , ne mangeant point, me tenant toujours sur le pont.
La vue des campagnes de l'Angleterre m'aurait ravi, si j'avais porté dans ce voyage une âme bien tranquille. Mais l'avenir commençait à m'inquiéter, et les nuages que j'y entrevoyais rembrunissaient pour moi les objets. Je vis pourtant avec quelque plaisir ces hauteurs à pic qui bordent la mer du côté de Douvres, et d'où l'on dit que l'intéressant roi Lear s'est précipité. Je vis ce château dont on attribue la première fondation à Jules César, à qui Ton prête tant de merveilles. Je le vis, malgré les défenses faites d'en laisser approcher les Français, et malgré les injures dont la canaille nous accueillit à notre retour. La rapidité , l'aisance avec laquelle nous fûmes transportés dans une simple diligence de Douvres à Londres, me firent apercevoir l'influence de la liberté dans le service public, et la différence entre la circulation libre et la circulation privilégiée.
Je ferai grâce ici des petites aventures de ce voyage et de la bourse que l'on fait pour les voleurs , et des contes qui se distribuent aux voyageurs sur les différentes places par lesquelles ils passent.
Les voyages imprimés ont tellement rabattu ces puérilités, ru 'il serait ennuyeux de les répéter.
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