CHAPITRE XXT
Nouveaux projeta de Swinton. — Départ de l'Angleterre. — L'abbé Batte et sa gazette scandaleuse. — Les comptes de Swinton. — Betour à Paris. — Brissot écrit à son père. — La réponse de l'abbé de Langle. — Le bureau d'esprit de madame Hénique. — Sylvain Maréchal. — UAlmanach des honnêtes gens — Saint-Lazare. — Le Journal de Paris, — Encore un projet. — Le Dictionnaire eclésiastique de M. Hénique. — Étrange manière de payer les travaux des littérateurs. — Extraits d'une lettre de Brissot à Gensonné. Départ de Swinton. — Projets de mariage. — Bêla. — Liaison avec Mentelle. — Quelques jours passés au sein des lettres et de l'amitié.
Je trouvai S'wînton occupé d'un nouveau projet ; il songeait à faire reimprimer son Courrier pour la Hollande, les Pays-Bas , l'Allemagne. C'était une panacée avec laquelle il voulait, non pas guérir tous les peuples de leurs préjugés , mais faire une fortune immense, car il ne rêvait que fortune. Je lui témoignai mon désir de me lier avec Deserre Delatour, mon collaborateur. 11 craignait que trop de mystères ne fussent éclaircis dans cette visite, et il sut nous éloigner l'un de l'autre, en nous supposant réciproquement de la haine.
Nous revînmes ensemble à Paris avec un compagnon de voyage qui a fait quelque bruit à Londres. C'était un prêtre qui rédigeait la gazette la plus scandaleuse, et par conséquent la plus courue : le Moming Post. Batte était son nom. il avait de Tesprit, affectait une grande immoralité , mettait ouvertement à l'enchère les injures, les calomnies; bardé de pistolets et de sabres, il avait l'air de défier tout l'univers. Son goût pour la calomnie lui avait attiré plusieurs querelles , dont on disait qu'il s'était tiré en brave. On doit penser combien un pareil caractère dut me paraître odieux et méprisable, à moi qui ne voyais dans les papiers publics que des canaux ouverts pour la raison et pour la liberté. Swinton
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avait une part dans les profits de cette gazette, et j'en étais indigné. Tous ses sermons à cet égard ne pouvaient me convertir. 11 me disait un jour : « Ah ! si j'avais eu wtre talent pour tourner un paragraphe, je n'aurais pas eu de faux scrupule, et j'aurais fait une fortune immense. »
Ma probité sur ce point lui paraissait très-ridicule, quoique pourtant il affectât de la louer devant les personnes qui me chérissaient. 11 lui échappa de dire un jour que j'étais bien l'homme le plus honnête qu'il eût rencontré, mais que cette honnêteté était dangereuse dans le siècle où nous vivions.
En nous quittant il nous fallut compter. J'avais eu la plus grande insouciance sur mes intérêts, et, quoique Swinton m'eût promis d'augmenter mes appointements, qui étaient de cent louis , à raison de l'augmentation des souscripteurs, je n'avais jamais rien réclamé. Croyant à sa bonne foi, je le laissai le maître de faire mon compte comme il l'entendrait. 11 me constitua son débiteur de 1,500 livres après une année de fonctions; je fus confondu. Je vis avec surprise qu'entre autres choses il me faisait payer cinq à six louis que j'avais perdus avec lui à une partie du jeu où je m'étais embarqué comme un 'jeune homme, et où il m'avait encouragé. Je ne dis mot, je renfermai mon mécontentement dans mon âme, je souscrivis à tout, et, en le quittant à Paris, je le serrais encore dans mes bras et l'arrosais de mes larmes.
Rejeté dans ce gouffre que j'avais eu tant de plaisir à abandonner, il me fallut songer à des moyens de pourvoir à ma subsistance. Je ne devais rien attendre de ma famille ; j'en étais toujours banni. J'étais convaincu qu'avec peu d'argent j'aurais pu passer cinq à six mois à la campagne de mon père sans lui être à charge, et là, dans l'indépendance, y finir des ouvrages utiles pour le public et pour moi. Au commencement du nouvel an , je lui avais écrit, de Boulogne, une lettre dictée par la soumission et par la douleur. Il me répondit, en me repoussant :
<c Vous ne devez point, mon fils , regarder comme un lieu d'exil une ville où vous vous portez bien, où vous êtes content et accueilli autant que vous pouvez le désirer. Je veux bien
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croire qu'il serait plus doux pour vous de passer vos jours dans le sein de votre famille ; mais il vaut mieux attendre l'exéçutioi> de vos projets et ne rien sacrifier au hasard. Il est certain que vous ne réussiriez point dans le barreau chartrain. Votre imprimé, auquel vous avez justement donné le titre de Pot-Pourri^ â donné lieu de critiquer votre esprit, et les paroles empruntées du Méchant,
€ Les sots sont Ici-bas peur nos menus-plaisirs,
de blâmer votre cœur. Votre mère est toujours dans la même situation, et il n'y a point de sacrifice humain qui puisse la rétablir. Votre retour à Dieu , sincère et soutenu , pourrait peut-être lui procurer quelque soulagement, et c'est par là que vous devez commencer.
« Dans la lettre que vous m'avez écrite, il y a environ deux mois, vous vous êtes écarté du respect qu'un enfant doit à son père ; je ne puis m'empêcher de blâmer votre erreur : pour vous obliger de rentrer en vous-même, j'ai gardé le silence, et j'ai défendu à votre sœur de vous écrire.
a Si vous voulez rétablir tout commerce entre elle et vous, comme avec moi, revenez à Dieu, et vous trouverez en moi un bon père. Votre frère a dit et chanté sa première messe le jour de Noël : toute la paroisse a été édifiée et de la piété et de l'aisance avec laquelle il a fait cette cérémonie.
« Je dois vous dire pourtant que votre dernière lettre ra'a fait un vrai plaisir ; j'y ai reconnu les sentiments d'un enfant envers son père : pour mettre le comble à ma satisfaction, faites que dans les autres je reconnaisse ceux d'un chrétien pour son Dieu. »
Ce slyle n'appartenait point à mon père ; ce mélange de persiflage, de douceur et d'onction dévote ne pouvait émaner de son âme : j'y reconnus les inspirations du tartufe qui dirigeait sa conscience et maîtrisait son esprit *.
Le hasard m'avait procuré, quelques années auparavant, la connaissance d'une dame qui tenait un de ces bureaux de
1 L'abbé de Lan^le. (Note de JBrissot.)
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bel esprit alors si communs à Paris. Son mari, qui s'appelait Hénique, grand faiseur de projets, avait entrepris un Dictionnaire ecclésiastique de toute la France, qui servait de prétexte à sa femme, accréditée auprès des ministres, pour en tirer des grâces. Hénique me proposa de coopérer à cet ouvrage, moyennant des appointements assez modiques, mais qui suffisaient âmes besoins. J'acceptai avec empressement, je composai quelques articles, et je ne touchai jamais un sou. Je n'étais pas le seul dont il pressurât ainsi gratuitement le talent ; je succédais à quelqu'un qu'il avait payé de la même monnaie. Maréchal, connu par des poésies agréables , et qui l'était bien davantage par un poème très-énergique en l'honneur de l'athéisme, dont j'admirais quelques vers en blâmant leur objet *.
Pour qui connaît aujourd'hui Maréchal, la théologie de ses articles dans un Dictionnaire ecclésiastique paraîtrait sans doute fort singulière; il doit peut-être à ces premiers travaux la direction de ses idées en matière de religion. Après son poème en l'honneur de l'athéisme , il a donné Le livre échappé au déluge, parodie du livre des prophètes, qui lui fit perdre une place de bibliothécaire. VAlmanach des honnêtes gens, dans lequel il substitua des noms profanes aux noms des saints et saintes du paradis, le fit enfermer à Saint- Lazare. Rendu à la liberté au commencement de la révolution, il en profita pour célébrer la chute de la Bastille et du despotisme, et, en 1792, il a publié des anecdotes sur les
1 Malgré ses vers qui poniraient le mettre au second rang de nos poëtes, malgré ses travanx qui pourraient le placer au premier rang de nos émdits , Sylvain Maréchal 8*est rendu plus célèbre par l'audace de ses opinions philosophiqnes et reUgienses, que par le mérite de ses ouvrages. Outre ses premières productions citées par Brissot, il a publié le Code d'une société cPhommes tans Oteu, le JHetUmnaire des athées, pottr et contre la Bible, ouvrage dans lequel il appelle VÉvangUe un livre de sang et do boue, et Jésus-Christ un saltimbanque, et un misérable fou. Maréchal ne fut pourtant pas tonjonni conséquent avec luimême ; quoiqu'il ne reconnût pas plus la divinité de Jésus-Christ que rezistenoe (le Dieu même, il n'en composa pas moins un hymne à VÊtre-Supréme; et il a fourni, à la nécessité d'un système religieux, des arguments qui semblent dictés par un esprit rempli do conviction. Or, s'il avait pu constituer un culte sans pr6tz«8 , comment pouvait-il admettre une religion sans Dieu ? (M.)
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journées de septembre^ qui lui attireront sans doute la haine des anarchistes, mais qui le rendront digne de voir son nom placé dans son calendrier des honnêtes gens.
Les intrigants de Paris ont un talent particulier pour s'insinuer dans les maisons opulentes. Hénique m'avait entendu parler de Swinton comme d'un Anglais très-riche. Il désira le connaître. J'ai toujours aimé à lier mes ariîis les uns avec les autres. Je lui présentai donc Swinton, malgré les défiances que celui-ci avait conçues; mais le sachant bien avec quelques ministres, il consentit à le voir. On parla de projets de gazette. Swinton était fâché de n'avoir aucune part dans le Journal de Paris, dont Ic^jïPoduit était très-considérable. Lors de notre pren»ièiie^njaai*sance, on lui avait offert un intérêt à ce journal ; il m avait consulté, et, trèsétourdiment, je lui avais consejUe de refuser. Je calculais alors le succès de cette feuille/u après la pauvreté de sa réfaction et la censtire qui p^ait sur elle ; je ne voyais pas la soif immense qu'on avai>en France de nouvelles, et la disposition des esprits à les rechercher partout, et quelles qu'elles fussent. Swinton proposa d'élever une feuille- qui pût rivaliser avec celle de Paris. La proposition fut acceptée : je devais la rédiger, Hénique devait solliciter les ministres, Swinton devait fournir les fonds. Je travaillai beaucoup : Hénique sollicita et ne put rien obtenir, et le pauvre auteur en fut pour son travail. Hénique finit par demander de l'argent à emprunter à Swinton, qui le refusa et partit pour l'Angleterre *.
1 c Lorsque je débutai dans la carrièra des lettres je n'étais pas riche, et mes parents me délaissèrent. Le hasard me fit faire oonnaissanoe d'un intrigant, appelé Hénique de Gherilié, dont le rerenu consistait dans Tadresse de sa femme ou de sa mattresse, alors fort bien avec le ministre de Paris. Il tenait bonne maison. Je le croyais opulent ; il s'occupait d'un dictionnaire de bénéfices. PauTie occupation I Mais ayeç ce livre qu'on ne devait jamais faire, on devait tirer du ministre une i)en8ion. Il m'accapara avec d'autres littérateurs pour cette besogne, me promit monts et merveilles. Je travaillai, je n'eus pas un sou. Je me souviendrai toujours qu'un jour U m'envoya, de très-grand matin, prier (le passer en hâte chea lui pour une affaire pressée ; c'était pour m'empronter 21 lirres. » {Extrait d'une lettre de Briuot dk QenaomU,)
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En partant il m'avait assuré de son amitié et de ses dispositions à me rendre service , si l'occasion s'en présentait. Je ne sais par quelle fatalité je pensais sans cesse aux jours heureux que j'avais passés dans sa famille à Boulogne ; ils pouvaient encore revenir : rien ne me paraissait si facile. La fortune de Swinton reposait principalement sur le produit des gazettjes. Mon talent pouvait de jour en jour lui devenir plus utile ; il était donc de mon intérêt de m' attacher éternellement à lui, et à sa famille, qui devait succéder à ses prétentions. Sa fille aînée ne paraissait pas éloignée du raa-
I iage, mais sa naissance semblait l'en éloigner. Je mettais à l'écart cette considération, que ses agréments extérieurs faisaient oublier. Elle avait des défauts, mais avec de la douceur, de la bonté, de la constance , on pouvait espérer de les vaincre. Telles étaient les idées dont mon imagination se berçait dans mes promenades solitaires du Luxembourg, non que mon cœur oubliât celle qu'il avait distinguée, mais sou engagement me défendait alors de penser à elle
Au fort de mes chimères j'écrivis une longue lettre à Swinton, qui, dans sa réponse, me développa une foule de raisons pour appuyer son refus. J'en remercie le ciel chaque jour. Dévoré d'ambition, Swinton espérait marier sa fille à quelque étranger riche que sa beauté pouvait séduire. Il s'en oflrit un ; mais Bêla était éprise d'un Français peu fortuné, âgé, très-actif et très-intrigant; elle refusa, et je contribuai depuis à déterminer son père à l'unir avec son amant.
Au milieu de ma solitude et de tous mes ennuis, le ciel m'envoya une consolation ^bien douce , c'était la connaissance d'un homme de lettres qui joignait à des connaissances étendues, une aménité séduisante , et un zèle toujours actif pour ses amis. Mentelle * était son nom ; et ce nom doit rap-
1 MentéUe , professeur à l'école Normale , et membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, fut Tun des amis les xdus intimes et les plus fidèles de Brissot.
II a eu longtemps dans ses ^mains le manuscrit de ses Mémoires , en marge duquel il a écrit quelques notes, que nous avons conservies* Il avait débuté dans ÏAlmanaeh des MuseSf par de petits vers qu'il a fait oublier en publiant, en 1768, ses ÛémerUi de OéograpMe, Quelque temps après il fut appelé à la chaire de pToIcsseur à Vécole militaire , place qu'il oonserra jusqu'à la suppression de
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peler de bons ouvrages géographiques. Mentelle n'a pas étendu lascience, mais il Ta rendue plus facile, plus agréable à apprendre, et lui a fait embrasser plus d'objets. 11 est fâcheux que les circonstances ne lui aient pas permis de traiter les quatre parties du monde, comme il a traité l'Espagne ; s'il Teût fait, nul ouvrage nVùt été plus précieux, pour avoir une idée exacte et bien détaillée du globe que nous habitons. Mentelle eut à peine appris mon arrivée à Paris, .qu'il s'empressa de venir me voir. Franc et confiant, je devins bientôt l'ami d'un homme dont madame Dupont m'avait fait à Boulogne le plus brillant portrait. C'était à ses bons soins que je devais cette liaison, et j'y trouvai chaque jour des jouissances bien douces pour un infortuné qui se croyait abandonné de toute la nature. Mentelle ne devait qu'à son travail infatigable sa réputation et l'aisance dont il jouissait. Jeune, il avait été comme moi sans appui. Ma situation, semblable à la sienne, l'émut, ^ il me traita en frère. Le talent que son épouse développait sur le clavecin attirait chez elle les musiciens les plus habiles , comme l'excellent caractère de son mari y amenait les hommes de lettres les plus célèbres. C'était presque chaque jour le rendez-vous des talents et des arts: l'esprit y trouvait toujours de nouvelles instructions et des amusements nouveaux.
cette école. Mentelle était sans fortune, et il fat compris, en 1795 , an nombre des écrivains auxquels le gouTemement accorda des secours pécuniaires. Oe défaut de fortune empêcha peut-être Mentelle de parvenir au rang qu'U eût occupé parmi les savants. Obligé de travailla pour les libraires, il a oonsacré une Iiartiede ses travaux à des livres élémentaires. Il mourut en 1816, à l'Age de quatre-vingt cinq ans ; quelques années avant sa mort il avait épousé la fllle du comte de Lanoue. Madame Mentelle, amie de Brissot, avait dès longtemps cessé de vivre. (M.)
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